La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 108 sur 115

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La montée aux enfers

Le Palais des Rois

 

Le seuil de cuivre feu avait cent trente marches

Et dix mille guerriers levaient leurs sabres plats.

La porte était immense et s’ouvrait comme une arche

Et les rois revêtus d’or safran étaient là.

Des chœurs retentissaient comme pour des obsèques,

Les bannières claquant comme des oiseaux fous,

On voyait flamboyer les mitres des évêques

Et les juges avaient des visages de loups.

Et derrière ondulaient sous la géante abside

Des rivières de cavaliers aux flots profonds.

Des rayons s’échappaient des armures splendides,

Les cuirasses luisaient sur les caparaçons.

Et les clefs et les sceaux et les mains de justice

Damasquinés de talismans et de bijoux,

Reposaient sur la pourpre à côté des calices

Portés par des hérauts chevelus, à genoux.

Et les chevaux piaffaient sur l’or des mosaïques

Et devant la splendeur d’un si grand appareil

Les pauvres un à un venaient, microscopiques,

Jusqu’au palais de feu beau comme le soleil.

Et les bourreaux joyeux avec leurs longues armes

Coupaient les têtes à grands coups sur l’escalier,

Et les rois quelquefois s’esclaffaient jusqu’aux larmes

Et les rires faisaient cogner les cavaliers.

Les membres confondus et les têtes coupées

Élevaient jusqu’au ciel leur amoncellement,

Les évêques parfois avec leurs mains trempées

D’eau bénite, aspergeaient le monceau gravement.

Et mon cœur soulevait mon étroite poitrine

De terreur en marchant vers le seuil à mon tour, Je me sentais devant ces puissances divines

Plus frêle qu’un oiseau, moins qu’une plume lourd.

Devant les cavaliers et les rois formidables,

Les juges monstrueux et les bourreaux géants, Je n’étais, moi porteur d’une âme pitoyable,

Que fragment de poussière et reflet de néant.

Je ramassai pourtant un caillou, ma sagesse

M’enseignant de lutter jusqu’au dernier moment, Et je le lançai loin, de toute ma faiblesse,

Vers le palais des rois recouvert d’ornement.

Et voilà que soudain du monument de gloire

Il ne resta plus rien au choc de mon caillou

Qu’un coin de chapiteau, que l’os d’une mâchoire, Qu’une mitre d’évêque avec tous ses bijoux.

Et j’ai craché sur ces débris et ces poussières

Et j’ai d’un coup de pied lancé la mitre aux cieux, Car l’homme pauvre et seul et qui porte une pierre Est plus fort que les rois et plus puissant que Dieu.