La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 82 sur 115

Pages du PDF

La montée aux enfers

Le Vieil Hôtel

 

J’ai gravi l’escalier où clignotait la lampe,

Sans ma canne de jonc, mon ancien chapeau clair. Le bois comme autrefois gémissait et la rampe Plongeait on ne sait où sa spirale de fer...

Le cœur du pauvre hôtel battait sous chaque porte. La patronne en riant m’a tendu le bougeoir...

Que la voûte est étroite au souvenir qu’on porte Quand elle était si vaste autrefois pour l’espoir!

J’ai pris la clef avec son numéro de cuivre

Ainsi qu’un talisman ouvrant des palais morts Et sous mes cheveux longs d’alors j’ai cru revivre Dans l’ombre humide du tournant du corridor...

J’ai vu monter l’antique aurore merveilleuse

Que contemplaient ces cœurs de vingt ans sans chagrin Et glisser la blancheur des jeunes repasseuses Dans une odeur de linge frais et de matin.

J’ai vu la chambre avec la table et les bougies, Les livres rejetés, les cartes et le vin,

Le cadre désuet de l’enfantine orgie

Où chantaient les jetons, le rire et le satin.

Une voix étouffée a dit mon nom, des verres

Se sont entre-choqués quelque part, tristement. L’hôtel dormait avec ses amours, son mystère... Je suis redescendu silencieusement...

Et j’ai vu devant moi ma jeunesse qui marche, Boiteuse, aux traits maigris, lasse et traînant le pied, Et son doigt m’a montré sur la dernière marche Le beau visage mort de la chère amitié.

«Dans les murs suintants et dans la moisissure,

O divine amitié, tu dors de ton sommeil,

Je ne connaîtrai plus que tes caricatures,

Je n’attends plus de toi ni baiser ni réveil.

«Mais je veux te bercer plus pure qu’une vierge

Comme dans un berceau, dans l’ombre du couloir.

Pour la veille de mort, à la place de cierges

Autour de toi j’allumerai quatre bougeoirs.

«Devant ta forme nue, immobile et clouée,

Mes mains élèveront un étrange ex-voto,

Fait du vin bon marché, des bottines trouées,

Des sous qu’on partageait, du pain et du réchaud.

«Et là, sous l’escalier rongé, dans les ténèbres,

J’accomplirai pour toi des rites solennels,

Ayant comme assesseurs de la veille funèbre

La patronne joyeuse et le garçon d’hôtel.»