La montée aux enfers

Maurice Magre · Chapitre 85 sur 115

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La montée aux enfers

Tristesse D’olympio

 

C’était au même endroit, près de la même écluse, Le long du même quai, sur le même canal.

Dans les arbres maigris la lumière diffuse

Baignait comme autrefois le paysage banal.

Devant le banc où l’on voyait les terrains vagues Je l’ai croisée. Au loin résonnait un tambour,

Et le ciel était plein de cette grande vague

De poussière, mêlant la ville et les faubourgs...

Oui, c’était cette femme, et c’était ce visage,

Et c’était cette main que j’avais tant pressés.

Mais le verre du temps m’en déformait l’image, Les yeux étaient bouffis, ternes, rapetissés.

Elle marchait avec une morgue grotesque.

Elle semblait avec son corps incontinent,

Son allure bourgeoise et pourtant romanesque, Un oiseau hydropique, un cygne bedonnant.

Pourtant, j’avais chéri cette caricature

Et je m’étais chauffé des chaleurs de son sang. Ensemble nous trouvions belle cette nature,

Nous goûtions sa laideur, nous en savions le sens...

Un prestige étonnant l’enveloppait sans doute Qui nous faisait aimer le pont, l’octroi fumeux, Les premiers becs de gaz clignotant sur la route Et les tramways glissant entre les champs galeux.

—Mais quoi! Je suis peut-être un être dérisoire Pareil à cette femme, à ce morne désert.

L’écorce de jeunesse et le fruit de la gloire

Sont peut-être tombés de l’arbre de ma chair.

Ah! pourquoi regarder le visage terrible

Des êtres oubliés et des lieux disparus!

Qu’il coule loin de moi, souterrain, invisible,

Le fleuve des beautés qui ne reviennent plus!

O souvenir! frère du mal et de la peine,

Ressuscité, reste à jamais enseveli,

Sous ta forme terrestre ou sous ta forme humaine, Dans le vase de plomb scellé par mon oubli.