L'agonie
Chapitre IX
Au Vélabre, sous des portiques, une boutique de barbier s’ouvrit, ployant ses auvents contre la muraille peinte à la cire rouge, et s’entrevit son intérieur, avec ses escabeaux et ses bancs, ses miroirs d’acier reposés sur des étagères, ses armoires enfermant des cosmétiques, des pots de pommades et des flacons d’essences venues de très loin. Dans les encoignures, des morceaux d’étoffe carrés ; au fond, une conque de brique vernissée, avec des amphores pansues remplies d’eau fraîche. Par une échappée, la voie découvrait le faîte du Grand Cirque, placé entre l’Aventin et le Palatin, élevé au-dessus des maisons dont les façades avaient des éclats, comme un casque énorme qu’aurait aplati le sabot d’un monstrueux cheval.
Des citoyens traînaient leurs sandales sur le pavé, regardés d’un air muet par des patriciens qui, fastueusement, portaient une tunique ornée du paragaudis, lame de soie de couleur brodée aux poignets, aux épaules et au bas des jambes, et des étrangers, s’ébahissant à chaque pas, étaient la risée d’écoliers faisant sauter un étui et des tablettes dans leurs mains.
La matinée couchait partout des déblaiements roses-gris, flottant au-dessus de nimbus de poussière jaune qui était de l’atmosphère épaissie. Aussi, il arrivait que quelqu’un passait se secouant dans sa toge, reniflant et aspirant de l’air venant du côté du Tibre qui, par des trouées de rues étroites, apparaissait, traînant, lent, butyreux.
Le barbier, un maigre Grec, court et à plate face rasée, troussa les manches de sa tunique et lava à grande eau sa boutique. Un Romain, qui avait aux tempes les cheveux collés, dont le nez relevé crevait au-dessus d’une barbe pointue sans moustaches — chose originale — et qui gardait sous le bras un long rouleau d’où pendaient des cordelettes rouges, le regarda avec un rire déplaçant des dents usées. Il s’accota à une colonne du portique, en faisant des réflexions tout haut :
— Tu n’as pas assez bien nettoyé, Typochronos ; il y a là des plaques à déshonorer ta boutique. Les clients ne se feront plus raser par ta main de Grec. Rends les fresques effacées de ce plafond brillantes comme des miroirs, crois-moi !
Alors le barbier, qui répondait au nom formidable de Typochronos, hocha la tête, grommela :
— Viens t’y mettre, toi ; use tes poignets à faire luire ce qui n’a que trop brillé !
L’autre reprit, avec une aigre inflexion de voix qui fit trépider sa langue comme une feuille de métal :
— C’est aujourd’hui, sais-tu, que je veux lire à tes clients mon poème Vénus, et, quoique composé, je puis t’y placer encore, peignant l’Amour, son fils ailé, si ta boutique est claire comme l’eau de tes amphores.
— Mais oui ! fit Typochronos. Il n’est rien que je ne veuille pour t’être agréable, Poète !
Et il frotta, dans un claquement de ses sandales de bois sur le plancher inondé, qui éclaboussèrent d’eau sale les murailles de la boutique.
Il cessa enfin, plaça en bel ordre les bancs, dressa les miroirs sur les planchettes, aligna les amphores, et le magasin prit un joyeux aspect. Le poète Zopiscus s’affala sur un siège, une cathèdre grecque à dossier semi-circulaire bourrée de coussins moelleux, admiration des clients de Typochronos. Un peu de soleil poudroya au plafond, rebondit sur les faces des miroirs, en paillettes brisées. Dans la rue, des gens passaient, les uns majestueusement enveloppés d’une toge blanche, suivis d’autres, tristes et dépenaillés : ceux-là de riches particuliers, ceux-ci leurs clients ; les autres, deux à deux ou groupés par trois ou quatre, vêtus simplement en citoyens romains qu’ils étaient, et causant tout bas, avec des regards furtifs autour d’eux, pendant que des cavaliers, les hommes et les chevaux couverts d’écailles, galopaient éperdument, des chiens lâchés après eux.
— Atta !
— Zopiscus ! Salut. Salut à Typochronos qui va me raser adroitement, n’est-ce pas ?
C’était Atta, le chrétien Atta, qui s’assit, aimable pour Zopiscus et Typochronos. Celui-ci délaya du savon gaulois en pâte, lui redressa le menton et frotta énergiquement sa peau rugueuse. Atta parlait. Zopiscus, nonchalamment renversé au dossier de la cathèdre, relevait sa barbe pointue sans moustaches, et vaguement regardait le plafond de la boutique de Typochronos qui entremêlait des coups de rasoir à la conversation.
— Vois-tu, Rome a lieu d’être satisfaite de l’arrivée d’Elagabalus qui est Antoninus. Quoique grand-prêtre de sa Pierre-Noire, il admettra tous les dieux au Capitole, à côté de sa divinité, dont j’entrevois la signification. Cette Pierre-Noire, après tout, quoiqu’elle n’ait pas de visage humain comme Zeus, comme Dyoniseus, comme tous nos dieux, représente fort bien le grand Tout qui est le Cosmos où chaque créature vit. N’est-elle pas le Principe de la Vie sous forme de la virilité active ? Du moins, c’est ce qu’a cru comprendre mon faible entendement. Il est vrai que le Principe de la Vie, ainsi déifié, peut pousser à des excès, à des fautes qui toujours rabaissent le misérable humain que nous sommes tous, toi, Zopiscus ; toi, Typochronos ; moi, Atta, et bien d’autres ! C’est même ce que disaient hier des Romains aimant leurs dieux et fort peu la Pierre-Noire, ce qui ne veut pas dire n’aimant pas l’Empereur ! Je vous prie de ne pas mal interpréter mes paroles, de ne pas les porter aux pieds d’Elagabalus avec une pensée de malice. J’ai applaudi à l’entrée de l’Empereur et son triomphe m’a fait, de joie, verser des pleurs !
C’était lentement qu’il pariait, prudemment et très sérieux, sous la pâte blanche du savon noir que le rasoir de Typochronos balayait là où il passait avec un crissement de poils coupés. Il n’avouait pas sa qualité de chrétien, il ne la niait pas non plus, et même, la passant sous silence, c’était chez lui comme un désir de l’accorder avec ce qu’il disait des dieux en général. Mais Zopiscus, narquois, étira sa barbe sans moustaches d’une main qui tenait le volumen et fit claquer deux doigts de son autre main levée en l’air.
— Oui, tu pleurais, chrétien, fit-il, et un de tes frères se faisait massacrer sous le char d’Elagabalus !
Atta fit un mouvement. Typochronos lui taillada la joue maigre, où un filet de sang stria le menton.
— Moi, chrétien ! Tu t’abuses, poète ; je ne suis qu’un pauvre ami des doctrines de Kreistos, ou plutôt de l’Orient, d’où Kreistos est issu. Surtout n’avoue pas cela à tous. J’aime les dieux, Kreistos est un dieu, comme tu es un poète fort agréable et comme je suis un humble citoyen.
Il bavardait, bafouillait, au fond très vexé que Zopiscus sût qu’il était chrétien, et n’osant ni affirmer ni renier Kreistos. Il venait chez Typochronos pour s’entremettre au mieux avec ses clients, dont quelques-uns étaient fort riches, surtout un Égyptien, depuis peu venu à Rome, qui semblait l’avoir écouté avec intérêt. Et s’il était parasite, Zopiscus l’était également. Qu’avait-il à gagner à affirmer la Foi devant lui, qui pouvait le desservir auprès d’eux ? Mais Zopiscus devint féroce, et, profitant de ce que Typochronos attendait, le rasoir en l’air, il dit :
— Tu as peur et tu mens, vieil hypocrite. Chacun sait que tu assistes aux assemblées de chrétiens. Pourquoi ne pas l’avouer, à moi qui n’ignore rien !
Atta prit un air mystérieux, pinça ses lèvres, et un pli inquiet autour des yeux, regarda autour de lui, penché vers Zopiscus, ignoblement, avec le sourd espoir que ses paroles allassent plus loin :
— Le nouvel Empereur m’en saura gré, crois-moi ! Il a besoin d’oreilles pour tout entendre et d’yeux pour bien voir ce qui se fait dans son empire !
Typochronos hasarda :
— Oui ! on parlait d’un vieux chrétien que les soldats, après l’avoir d’abord arrêté, ont relaxé sur l’ordre de l’Empereur. Très dangereusement il lui lançait des injures. Son nom m’est inconnu.
— Il s’appelle Maglo, assura Zopiscus. C’est un Helvète et, comme Atta, un chrétien.
Il s’acharnait à Atta dont il voulait détruire la réputation, afin d’être seul auprès des clients riches du barbier qui allaient bientôt arriver. Le très fier avec les chrétiens pauvres et l’humble et insinuant avec les citoyens opulents, Atta tressauta alors ; une large balafre, au coin des narines, lui fit une belle marque rouge :
— Maglo ! Maglo !
Il répétait ce nom, avec l’évidente peur d’une persécution qui, de Maglo, serait allée jusqu’à sa maigre et rogue personne, ce à quoi sa qualité de chrétien le prédestinait fort. Et comme il cherchait à savoir pourquoi Maglo avait été à demi assommé et relaxé, Zopiscus le lui dit, ayant lui-même assisté à l’événement. — Comme, poète universellement répandu ! il accourait vers Elagabalus dont le char tournait le Capitole, avec son rouleau en main, le poème Vénus qu’il voulait adresser à sa Divinité ; un vieillard monté sur une borne, vouait Rome à la malédiction divine et priait le Kreistos des chrétiens d’effacer de la surface terrestre les traces des abominations du Cône Noir. Le rassemblement qu’il attira arrêta Zopiscus et l’empêcha d’atteindre Elagabalus qui, volontiers, eût lu son poème. Mais des soldats dispersèrent les citoyens à coups de piques, de glaives et de courroies de leur ceinturon, et saisirent Maglo qu’ils amenèrent à Elagabalus. — Il fut mis en liberté, s’écria Zopiscus, parce qu’il était chrétien. Le nouveau primicérius de la garde prétorienne, dit-on, a, en cette circonstance, inspiré l’Empereur !
— Ce primicérius est un patricien venu de l’Orient ; il s’appelle Atillius, demanda Typochronos ?
— Atillius, oui ; le peuple l’appelle ainsi, continua Zopiscus. Et voilà comment je sais que tu es chrétien, dit-il à Atta qui faisait une grimace pincée en écoutant le poète. Maglo passa à mes côtés, s’exclamant : « Si je suis chrétien, d’autres le sont avec moi, mais non comme moi. J’abomine Elagabalus, quoiqu’il ne m’ait fait aucun mal, mais Zal l’aime et Ghéel l’aime. Atta le combat, il est vrai, mais Atta veut une seule personne au Kreistos tandis que j’en veux trois. Or, je ne serai jamais avec Atta pas plus qu’avec Ghéel et Zal ! Mon Kreistos est mon Kreistos et non le leur ! »
Trois nouveaux venus interceptèrent l’entrée de la boutique. Typochronos lâcha Atta qui alla se laver dans le bassin du fond. Même Zopiscus, qui décidément prenait une voix métalliquement triomphante, se leva, toujours le manuscrit serré au bras, et baisa le bas du manteau, — un diploïs — des assistants :
— Salut à toi, étranger, qui viens des rives du Nil ! Et aussi à vous deux que la Grèce, mère des Muses, a vu naître !
Flatteur, il s’effaçait des épaules devant Amon et les deux Grecs, qui, voisins de la boutique, venaient tous les matins chez Typochronos pour connaître les événements de la veille. Les Grecs, très avares et seulement payant d’apparence, se contentaient de faire parfumer l’opulence fluviale de leur barbe noire ; mais la face ronde d’Amon étant riche d’une glabréité luisante ombrée seulement de petits cheveux frisottés comme ceux d’un métis d’Égyptienne et d’Éthiopien qu’il devait être, n’avait pas cette ressource. Aussi était-il livré sans miséricorde à l’avidité du barbier, qui le parfumait ferme, l’oignait et le frictionnait de toutes les pommades, de tous les onguents connus, et cela avec un grand air cérémonieux qui plaisait à Amon, et lui faisait payer fort cher ces attentions.
Il se fit nettoyer les ongles et frotter la tête d’une essence égyptienne, très heureux de voir Zopiscus empressé autour de lui. Car le parasite Zopiscus, qui avait prestement lâché Atta, à ce moment rasé et assis à un banc de la boutique et un de ses genoux sur l’autre, montrant un bout de jambe noueuse et mal épilée ; Zopiscus s’essayait à Amon, qu’il devinait moins sceptique qu’Aristès et Nicodœmès. Ce qu’instinctivement il poursuivait était un bon repas qu’Amon pouvait lui offrir, une cœna quelconque, d’oseille cuite, de champignons, de sardines et d’œufs, qu’il lui fallait conquérir avant que l’Égyptien ne sortît des mains du barbier, nettoyé, parfumé et flatté.
Il ne songeait plus à Atta ; même dédaigneusement il lui tournait le dos, un dos mal articulé de poète qui a faim souvent. Il disait à Amon :
— Vois-tu, étranger, je voudrais être ton esclave, tant je vois de la bonté sur ta face et de l’esprit dans tes yeux. Que n’ai-je un maître comme toi, qui m’enseigne le chemin des Muses sans me heurter à ses ronces ?
Amon souriait, la tête pivotant sous les frictions de Typochronos, et montrant ainsi, en leur largeur et leur éclat lunaires, cette bonté de la face et cet esprit des yeux par de rapides tournoiements. Mais Nicodœmès, qui s’était saisi de la cathèdre grecque, fit :
— Hé ! poète, il peut t’acheter comme esclave ; il est seul. Tu le serviras, tu le frotteras d’essences et Typochronos ne l’aura plus parmi ses clients.
Le barbier frotta plus vigoureusement Amon, dont la tête rentra dans les épaules, sous un renflement de son diploïs rayé, et l’Égyptien eut le large rictus d’une sphère de fer aplatie qui se crèverait. Typochronos montrait ainsi son ennui à ne plus avoir Amon pour client.
— Je laisserai ce soin à Typochronos, fit Zopiscus d’une voix léchante, mais je lui lirai des poèmes sur Vénus.
— Amon préférerait des hymnes à Sérapis, suggéra Aristès, allongeant sa langue devant un miroir.
Alors Atta se leva, fort ennuyé de cet accaparement du marchand de lentilles, et légèrement inquiet de se voir oublié. Il avait faim, la matinée s’écoulait et il lui fallait mettre la main sur quelque généreux citoyen qui l’invitât à la cœna du jour, une cœna comme celle que rêvait Zopiscus. Si avec les chrétiens il paraissait à l’abri des besoins matériels, lui plongé dans l’Apologétique ! il n’en était pas de même avec les polythéistes qu’il poursuivait de ses obsessions. Tirant doucement Amon par son diploïs :
— Ta langue est bonne, lui dit-il, je suis un peu médecin, crois-moi ! J’ai étudié jadis pour guérir les hommes.
Il n’y avait rien de moins vrai, Atta n’était pas médecin, mais que n’eût-il fait pour entrer dans les bonnes grâces d’un étranger comme Amon ? Tout à son désir d’une cœna, il n’avait présentement souci de Kreistos, du terrible Zal et des chrétiens qui se réunissaient chez Ghéel. Mais Zopiscus s’exclama, tortillant d’une main sa barbe pointue sans moustache, et de l’autre brandissant son rouleau.
— Sérapis, Isis, Typhon, Athotis, Apis, Sud-Anu, Phtah, Kneph, Horus, Ma, Ra, Num, Zom, Nephthys, Apepi ! Je connais toutes tes divinités, Amon ; je puis les chanter sur des modes nouveaux ou en vers asclépiades, glyconides ou phaleuques. Je puis les faire alterner au son des tambourahs comme leurs prêtres que j’ai toujours honorés !
Subitement, Atta, craignant que Zopiscus allait le conquérir, baisa la sandale de l’Égyptien, une sandale de cuir jaune nouée d’un cordon vert. Il lutta de concurrence :
— Amon, tu possèdes le nom du dieu unique, absorbant tous les dieux ! Amon, ce nom te porte bonheur, je le vois à ta face florissante. Tu es sectateur de Sérapis, mais adorateur de la seule puissance universelle. C’est ma Foi ! Je ne suis pas seulement chrétien, comme va te le dire ce poète, mais un croyant d’Ammon aux cornes de bélier, qui est Zeus, qui est Mithra, qui est Baal, qui est Javeh, qui est Kreistos. Nous nous rapprochons de toi.
Il espérait plaire au marchand de lentilles en avouant sa foi chrétienne sous le masque de l’Unité divine, car s’il eut dit autrement, Zopiscus, qu’il enveloppait maintenant d’un air de dédaigneux philosophe, de pédagogue supérieur, n’eut point manqué de le démasquer, et Atta risquait la cœna dont le poète aurait profité. Typochronos nettoyait les ongles d’Amon et le chatouillait doucement dans les jointures des doigts et la paume des mains, comme l’eût fait une courtisane. L’Égyptien se pâmait.
Un rassemblement se forma devant la boutique. De jeunes garçons et de jeunes filles, presque nus, dont les hanches obscènement remuaient, et des individus glabres qui chancelaient sur leurs jambes et gardaient, autour des yeux, un cercle noir de débauches tourmentantes, se pressèrent à l’entrée, regardant effrontément les étrangers, avec des appels de leurs mains, comme s’ils les invitaient à quelque prostitution. Typochronos leur cria ; ils s’envolèrent en une traînée d’injures basses, non sans qu’Atta, homme si vertueux aux yeux des chrétiens, hors Zal, n’eût effroyablement pincé la cuisse de l’un d’eux.
Pendant qu’à leur tour les Grecs passaient par les mains du barbier, Zopiscus déroulait son manuscrit devant Amon qui s’émerveillait. Mais des clients survinrent, encombrant la boutique trop étroite de toges blanches, dont un pan retombait sur des têtes indignées et un autre pan serrait des reins qui suaient par-dessous ; de tuniques dont le cingulum remontait sur des ventres gros et qui gardaient, en des creux bouffants, de petits objets d’usage personnel ; des as et des quincunx, des cornets et leurs dés, même de tout petits miroirs d’étain allongés d’un manche court. Il y avait là deux propriétaires du Palatin ; un banquier très riche, possesseur de mille esclaves, disait-on ; quelques marchands du quartier et un fabricant de lampes, clients de longue date de Typochronos, venant non seulement se faire raser, peigner, parfumer, nettoyer les ongles, mais encore demander les nouvelles ; car cette boutique servait de lieu de réunion aux oisifs du voisinage, aimant à bavarder.
Ils gesticulaient fortement et parlaient haut, très animés dans leurs tuniques et leurs toges qui avaient de grands plis lâches :
— C’est la fin de Rome, la mort de nos dieux. Le peuple romain ne souffrira pas ce sacrilège. Emporter nos Boucliers anciles, le Palladium et le Feu de Vesta au temple du dieu syrien ! Rome n’y survivra pas !
Ils criaient, se voilant la face, allongeant les poings, se cognant aux murailles ou bien s’affrontant comme des béliers, les yeux furieux, le corps roidi sur la pointe de leurs sandales plates, les bras abattus. Zopiscus et Atta allaient de l’un à l’autre, les sollicitant par le coude ou inquiètement les tirant par leur bas de vêtement. Amon, bouche bée, cherchait à comprendre et les Grecs ricanaient. Ils s’amusaient, ils se ravissaient de ces mouvements et de ces bruits, dans leur barbe noire traînant sur leur poitrine en ondes de jais.
Comme pour confirmer l’indignation des clients, la rue s’emplit de gens, des coups sourds de tambours et de tympanons s’ouïrent, avec des hurlements de bêtes, des cris aigus, un piétinement d’hommes et de chevaux, dominés de déchirements de clairons de fer auxquels s’ourlait un hymne barbare, au rythme tumultueux. Puis, des reflets d’armes pétillèrent, des étendards flottèrent, rouges, bleus, verts, jaunes, tachant de chromes mal mariés le ciel latin. Une procession émergea lentement dans le soleil blanc, sous Elagabalus, assis sur un thronus d’or, les pieds reposés sur un escabeau d’or ; doré, fardé, vermillonné, somptueusement coiffé de la tiara et imposant pontificalement, au-dessus de tous, le Cône Noir.
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