L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 39 sur 66

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L'agonie

Chapitre XVI

Sous les regards attristés de Mammæa, l’aïeule Mœsa se faisait très richement vêtir de robes amples, surchargées de broderies d’or, et d’une palla pourpre, pendant qu’Alexander, maintenant un beau pubère au regard décidé, l’embrassait en une fureur de caresses qu’on eût dit les dernières. Les appartements du Gynécée, entrevus par des écartements de portes et de draperies, s’animaient de femmes qu’on vêtait aussi, et des prétoriens, au service de Mammæa, au casque, au bouclier et au pilum d’argent — des argyraspides — se tenaient prêts à partir sur le commandement sec de centurions faisant sonner sur les mosaïques leurs soles de fer, à émaux bleus.

Elagabalus obligeait Mœsa à assister, avec Sœmias, aux jeux du Cirque, le lendemain de son mariage avec Paula, une veuve de famille illustre, succédant à la répudiée Faustina, épouse du sénateur Pomponius, qu’il fit condamner à mort, et à une Cornélia, — à laquelle — ainsi pour Faustina, d’ailleurs — il ne toucha jamais.

Mammæa et Alexander, séparant leur cause de celle de l’Empereur, s’étaient refusés à ces fêtes ; et c’est pourquoi, abandonnés maintenant dans le Palais des Cæsars, Alexander embrassait l’Aïeule, pendant que Mammæa glissait secrètement en son sein une fiole de poison d’Asie, qu’elle boirait avec lui à l’heure du danger, plutôt que de subir les coups ignominieux d’assassins présumés.

Des éclats de longues trompettes d’airain et de lituus de cuivre appelèrent les argyraspides, qui coururent, le pilum haut, le bouclier recouvrant le corps en disques blancs. Et, suivant Mœsa, dont deux esclaves soutenaient la palla, survinrent, à leur tête Paula, historiée comme un joyau, la face très pâle sous la pâte de fard, des femmes et des Vierges, d’appartements s’ouvrant de toutes parts en un bruit de portes et un froissement lourd de draperies, qui firent des éclairs à travers les colonnades immobilisées sous les voûtes ajourées de soleil, aux murailles s’enlevant, rouges et bleues, en des perspectives de nudités à peine esquissées.

Elles montèrent dans des litières aux portières de cuir, que, sur leurs épaules carrées, des esclaves noirs à tunique striée d’écarlate et de vert emportèrent en un balancement qui fit rire joyeusement les Vierges. Le cortège allait sortir du Palais, quand une litière de soie, d’or et d’ivoire apparut et prit la tête avec Mœsa, seule. Sœmias et Atillia étaient là, portées par de vigoureux Helvètes blonds, se distinguant ainsi des autres litières portées par les noirs. Sur la place extérieure, des soldats attendaient, la javeline à une main, le bouclier de l’autre, et, en des fonds de voies rayonnantes, des cavaliers se dressaient, le casque immobile, les lames de la cuirasse étincelantes, entre leurs dents la bride de leur monture, en leurs mains une longue pique à oriflamme et un bouclier rond.

Tout s’ébranla : d’abord les joueurs de trompettes et de lituus, adjoints de souffleurs de flûtes et de frappeurs de tympanons, puis les argyraspides marchant en une régularité décidée, puis Mœsa, Sœmias et Atillia dans leur litière avec Paula ; puis les femmes et les Vierges, enfin les soldats et les cavaliers. Ce fut une procession bruyante, qui s’écoula vers le Grand Cirque aux triples étages de portiques, où apparaissaient déjà des têtes de peuple qui applaudissait.

Elagabalus accourait de la Vieille-Espérance dans un char attelé de cerfs qui étonnèrent déjà si fort ; très beau en sa robe de pourpre pesante aux guillochures d’or, la tête tiarée et la face fardée. Le suivaient toujours, fardés comme lui, les yeux peints, les cheveux poudrés d’or, Hiéroklès et Zoticus, ses familiers Murissimus, Gordius, Protogenès, des Hommes de Joie et des Femmes de Joies, des prêtres du Soleil mitrés et un chœur d’individus à toge blanche et couronnés de lauriers qui, un volumen à la main, s’exclamaient en Poètes qu’ils étaient. Effectivement, c’étaient là les Poètes — sans les Critiques ! — que Zopiscus, maintenant de la haute familia d’Elagabalus, avait racolés pour exalter la gloire impériale et les faits et gestes impériaux.

Désormais à l’abri de la faim et de la soif, bien vêtu et bien nourri, il était présentement très fier, Zopiscus, quoiqu’une ombre se glissât dans sa fierté ! L’Empereur, voilà quelques jours, l’avait marié à Habarr’ah, qui ne lui laissait aucun répit pour ses ardeurs de vieille négresse. Elle était le revers de médaille du Poète, n’ayant jamais rien compris à cette fantaisie d’Elagabalus, qui avait uni un Poète tel que lui à une Éthiopienne de cet âge : seize lustres !

Le Grand Cirque, long de six cents mètres et large de deux cents, était partagé dans sa piste ovale par la Spina, arête de briques aux deux extrémités formées de trois pyramides à unique base hérissée dans sa longueur de l’obélisque d’Égypte, apportée jadis par Auguste, d’une autre plus petite, et de sept phalles, aiguilles couronnées à leur pointe de dauphins et d’autels.

La piste était vide, mais, des gradins aux portiques entourant les trois côtés du Podium érigé en colonnades, deux cent cinquante mille spectateurs se plaçaient qui, en un ouragan de cris, un soulèvement de têtes, saluèrent Elagabalus, Mœsa, Sœmias, Paula, Atillia, les femmes et les Vierges du Gynécée, les familiers et les Hommes de Joie, les prêtres du Soleil, les musiciens et les Poètes. L’Empereur avec l’Aïeule, Sœmias, Paula et Atillia, s’assirent dans le Podium, que des Sénateurs, des Consuls et des Vestales, blanches, vinrent également occuper.

Le ciel, très bleu, découpait en ellipse le haut du Grand Cirque, et le soleil, qui menaçait d’arder bientôt, faisait un grand angle sur un des côtés, noyé d’un jaune enveloppement.

Il s’assit, Elagabalus, regardant le peuple en un calme de bête repue, avec de fréquents regards vers les Hommes de Joie, pendant que Paula se figeait dans son rôle d’Impératrice, à côté de Sœmias, alerte, chiffonnant un bout de robe d’Atillia, et de Mœsa songeant à son autre fille, seule au Palatin, que l’on égorgeait peut-être maintenant.

Dans les rumeurs déferlant toujours, elle se pencha vers Sœmias, qui sourit, nia :

— Non ! Non ! je te dis non, Maternité ! Ta fille te jure que non !

Quelquefois, les spectateurs, en voyant des personnages s’installer autour de l’Empereur, suspendaient tout à coup leurs cris, et l’on entendait du dehors l’énorme marche de la cavalerie commandée par Atillius, circulant autour du Grand Cirque.

Il arrivait que quelqu’un jetait sur la Spina des écorces de courges et de pastèques, ou même des fruits entiers ; c’était alors, dans la piste, l’apparition d’un désignateur à allure solennelle faisant un signe. Des mains se levaient sur le spectateur, qui s’enfonçait aussitôt dans le claquement des coups, et ces coups, se répétant plus loin, couraient sur d’autres têtes, le long des gradins, jusqu’à l’extrémité du Cirque, en une rapidité scandée.

Des hommes grotesques se dressaient : des nains et des mimes dont la face s’allongeait démesurément et s’arrondissaient les yeux. Des gymnastes quelconques, les cuisses à peine recouvertes d’un étroit morceau d’étoffe, roulaient de haut en bas sur leurs pieds et leurs mains, retombaient dans la piste, et, poursuivis par d’autres désignateurs, remontaient très vite, dans le tremblement du rire général.

Enfin, par une porte placée près des écuries, — les carcères — les musiciens débusquèrent dans l’arène, et un bruit de flûtes, de crotales, de tympanons, de lyres, de clairons, de tambours, de trompettes et de sistres, éclata. Ouvrant une marche de chars, d’athlètes, de chanteurs et de prêtres tonsurés comme ceux d’Isis et tiares comme ceux de Kybèle, Hiéroklès montait un attelage historié d’or, vêtu non en Jupiter Capitolin, comme l’usage, mais en Grand-Prêtre de la Pierre-Noire, avec la robe syrienne aux manches flottantes, la haute tiara, des joyaux au col et aux poignets, et la face vermillonnée, tel qu’Elagabalus. Le cortège coula bruyamment dans l’arène ; les tympanons faisaient, au rythme aigu des flûtes, de grasses morsures d’harmonie ; les sistres vibraient dans le plein son des clairons et des trompettes, et les lyres, les délicieuses lyres, tenues très haut par des mains d’hommes émus, s’accordaient à l’étrange mélopée qu’accompagnaient, avec les tambourins, des battements réguliers de leurs mains, les deux cent cinquante mille spectateurs.

Creva aussi dans l’arène une autre marche de déesses et de dieux de marbre et de bronze, portés sur des civières solides et sur des thensas attelés d’éléphants et de tigres jugulés. Des prêtres brûlaient de l’encens en des vases d’or, et les musiciens saluaient le cortège par un air exquis, revenant tantôt lent, tantôt précipité, qui s’acheva en une sorte de saltarelle au thème répété.

Les Jeux allaient s’ouvrir, quand Elagabalus fit un signal. L’on vit descendre cérémonieusement les Poètes, qui déplièrent leur rouleau. Ils s’amincissaient dans le soleil grandissant, où n’émergeaient que leur tête noire, leur face rasée, sauf celle de Zopiscus toujours allongée de sa barbe pointue sans moustaches. C’était un hymne au Dieu-Elagabalus, maître de l’Empire et possesseur du Ciel, par Zopiscus composé, à chaque partie scandé par les groupes de Poètes dont il restait le chorège. Les spectateurs n’y comprenaient pas grand’chose, mais l’Empereur se délectait étrangement, poussant des Ho ! des Eheu ! des Euge ! très haut, dans le silence immense, et même applaudissait, coupant le Poème, qui s’acheva dans les cris forcenés des lecteurs.

— Poète !

Une voix ironique et froide qui frappa en plein Zopiscus. Et, sur un gradin en face de l’Empereur, confondu dans le peuple, un homme se leva, qui étendit le bras, ouvrit une main.

— Poète !

Plus ironique et froide, cette fois, et ironique et froide davantage, elle répéta :

— Poète !

Zopiscus, clignant des yeux, reconnut Atta, pendant que le Cirque riait colossalement. Et ce qui était étrange, c’est que les Poètes n’avaient été applaudis que par Elagabalus et ses familiers, par sa mère, par Paula, par Atillia, par ses Hommes de Joie et les prêtres du Soleil ; le peuple désirait rester étranger aux adorations envers l’Empereur.

Elagabalus, furieusement, cria à Zopiscus :

— Quel est cet homme ? Je le ferai jeter sous les pieds des éléphants !

Zopiscus ne comprenait rien à la conduite d’Atta, qui, pour braver ainsi l’Empereur, devait présentement être bien puissant. Et il l’était, puissant, Atta, plutôt il se sentait tel, grâce à l’impopularité croissante de la Pierre-Noire. Depuis quelques jours circulait dans le peuple le bruit d’un égorgement de Mammæa et d’Alexander, vaste crime qui, durant les Jeux du Cirque, mettrait du sang dans les rues de Rome, dans ses temples, ses thermes et ses palais. Aussi avait-il persuadé les chrétiens qui l’écoutaient à y assister pour semer le trouble, et ainsi déconcerter Elagabalus, dont les sicaires présumés attendraient le signal.

Zopiscus se dressa orgueilleusement dans sa toge neuve, et, comme Atta l’avait appelé : « Poète », il lui cria très distinctement :

— Chrétien !

Il répéta, pendant que des rumeurs éclataient :

— Chrétien ! Chrétien !

Et il alla se rasseoir, très fier de sa réponse, bien à la tête des Poètes maintenant reposant leur rouleau sur les genoux. Mais Atta se leva de nouveau :

— Ce n’est pas pour Antoninus, ce Poème, mais pour sa Divinité Hiéroklès, notre Empereur Antoninus est Antonina !

— Antoninus est Antonina ! — Et le rire des milliers de spectateurs courut comme une trombe jusqu’à Hiéroklès, qui leur faisait face du haut de son char, arrêté sous le Podium.

— Aux éléphants ! aux Bêtes ! au croc ! au Tibre ! exclama l’Empereur. Le cirque entier s’émouvait. Beaucoup, n’ayant rien entendu, criaient en un désordre inouï ; mais de nombreux cavaliers apparurent dans la piste, parcourue au galop pour annoncer les Jeux.

Hiéroklès auprès de l’Empereur, les chars et les thensas rentrés, il y eut une accalmie. Elagabalus jeta un carré d’étoffe blanche dans l’arène : six chars à deux roues, légers et très petits, attelés chacun de quatre chevaux qui chauvissaient, s’échappèrent des écuries, et, rapidement, filèrent autour de l’arène, en un bruit doux. On entendait surtout les cris des cochers — des auriges — vêtus de tuniques de couleur, — blanche, rouge, bleue, verte, pourprée et dorée, — debout dans leur char, appuyés aux rênes attachées à leur ceinture où un couteau était passé pour les couper en cas d’accident.

Sept fois, ils firent le tour de l’arène, tour à tour applaudis par des spectateurs qui se dressaient, en des hourrahs imprévus, quand leur couleur favorite gagnait sur les autres. Les chevaux écumaient, envolés en de la poussière, fouettés par les auriges voilés du soleil qui engloutissait tout. L’aurige vainqueur, de la couleur pourprée, qui atteignit l’extrême ligne blanche de la course, fila, accompagné de désignateurs, vers Elagabalus. C’était un beau jeune homme blond-roux, un Dace membru, aux yeux violents, qui plut tant à l’Empereur, qu’il descendit du Podium et l’embrassa sur les lèvres. Un grand cri ulula.

Elagabalus voulut tenir tête aux spectateurs qui lui montraient le poing, les invectivant, les menaçant de la cavalerie, dont on entendait l’énorme piétinement, et sa voix grossissait, comme pour imiter les cris des Bêtes qu’il avait fait venir du Vivarium. Le Cirque se levait encore, lui adressait des gestes obscènes. Alors Elagabalus, soulevant sa robe, montra la nudité de ses cuisses, la nudité de son sexe épilé, pendant que d’autres spectateurs, surtout du peuple, lui répondaient en en faisant autant !

Des femmes s’en allaient, sous le coup d’une terreur folle, devinant bien que ces Jeux finiraient par quelque tragédie. Mais d’autres chars couraient ; les clairons et les trompettes sonnaient ; les désignateurs apaisaient avec des signes, et chacun se garait du soleil sous des pétases à larges bords.

Cela dura jusqu’au milieu du jour. Elagabalus n’embrassait plus les vainqueurs, mais il leur donnait de riches vêtements, des coupes d’or et des pierres entourées d’or, des palmes tressées avec des bandelettes de pourpre, des sommes d’argent et des couronnes d’argent.

Il avait fait promettre des vivres, qu’il fit distribuer aux spectateurs malgré leur accueil. C’étaient des viandes bouillies et des légumes cuits dans des sauces safranées, des fruits venus d’un peu partout, des pains entiers qui volèrent de place en place ; une colossale goinfrerie de deux cent cinquante mille bouches mastiquant ferme, éructant et crachant en des exclamations, s’élargit des bas gradins aux plus hauts. Elagabalus mangeait aussi ; sa colère passée, il était très gai, allant de Paula aux Hommes et aux Femmes de Joie, embrassant abominablement Hiéroklès et Zoticus, et, sans gêne, urinant du Podium devant tous !

Les musiciens processionnèrent à nouveau, grossis de jeunes gens qui piquaient des triangles de fer et choquaient vivement dans leurs doigts des morceaux de bois dur semblables à des tessons. On cessa de manger. Les Jeux reprirent dans le souffle d’attention extraordinaire des spectateurs qui virent Elagabalus jeter encore un carré d’étoffe, lequel vola un instant et s’aplatit dans l’arène, tout blanc.

Les nains descendirent, courant à se saisir par un pan de leur tunique, mais vainement. Et les mimes, les rejoignant, firent des grimaces effroyables, des grimaces de masques de comédie jusqu’à un moment où des lutteurs, qui se faisaient frotter de ceroma, à une extrémité du Cirque, pour le saut, la course, le pugilat, la lutte et le jet du disque, les chassèrent de leurs pieds nus, pendant que des gymnastes de fantaisie, accourus, s’enfuyaient en voltes des pieds et des mains, pareils à des faucheux sur leurs pattes.

Et ces athlètes exécutèrent leurs Jeux. Les lutteurs se poursuivaient et se saisissaient, s’enlevaient et coulaient leurs corps pour émerger plus libres, les bras croisés et le mollet tendu, devant d’autres lutteurs. Les sauteurs faisaient des sauts très courts d’abord, de plus en plus grands ensuite ; les coureurs filaient en éclairs, les cheveux au vent, un brin de sauge aux dents ; les pugilistes se donnaient de grands coups de chirotèques ou de cestes, gants de fer ou de cuivre qui enveloppaient leurs poings ; enfin, les lanceurs de disques se faisaient applaudir au jet de morceaux de plomb, qui fendaient l’air en tournoyant et retombaient juste à une limite tracée.

Le Cirque était très attentif, quand Elagabalus descendit, et, distinctement :

— Citoyens, moi, Divin et Auguste, je convie les lutteurs à se mesurer avec moi !

Dans l’arène, il retroussa sa robe, les bras sur la poitrine. Un lutteur s’avança qui, presque sans effort, roula dans le sable. Puis un second, puis un troisième. Les athlètes facilitaient la victoire à l’Empereur qui bientôt n’eut autour de lui que des corps se tordant dans le soleil, comme un amoncellement de vaincus sur lesquels il posait ses pieds triomphaux.

Mais une furie de lutte s’emparait de lui. Il appela les nains, les défia de le rejoindre. On vit cette chose grotesque d’un Empereur de vingt ans poursuivi éperdument le long de l’immense crête, par des hommes grands comme une cuisse, des hommes qui avaient une grosse tête ballante, des oreilles flottantes et des pieds immenses sous des jambes et un torse raccourcis. Ils couraient et criaient, et quelquefois Elagabalus se retournait et leur envoyait un pied-de-nez formidable, ou bien levait sa jambe, cyniquement. Le Cirque n’applaudissait plus, attendant comme un orage qui allait venir.

Lassés, les nains s’étaient arrêtés, s’avouant vaincus, quand Elagabalus, qui décidément s’amusait, cria de faire entrer les Bêtes. Alors, les nains et les lutteurs se sauvèrent vers les ouvertures de l’arène solidement fermées. Ils essayèrent de se hisser aux gradins, mais des désignateurs les en empêchèrent. Des cris de tigres et d’éléphants retentissaient, et déjà, vers les carcères, des trompes s’agitaient et des pelages félins ondoyaient, zébrés.

Le Cirque n’osait ni applaudir ni s’indigner, à la fois charmé de ce développement imprévu des Jeux, et mécontent de l’Empereur, qui agissait sans cérémonial aucun, confondait les rangs et surtout ravalait l’Empire dans ces courses et ces luttes ridicules. Mais Atta, malgré que risquant sa tête à rebeller les spectateurs, se leva encore, le poing vers Elagabalus :

— Le fils d’Avitus, citoyens, veut bien jeter les lutteurs aux Bêtes, mais il se sauvera pour ne pas être dévoré par elles.

Piqué au vif, Elagabalus courut vers Atta. Mais un spectateur cria plus loin :

— Va embrasser Hiéroklès qui est l’Empereur et non toi, bâtard !

De toutes parts, sur tous les gradins, en bas et en haut, sous le Podium, sous les portiques, d’autres poings se tendaient crispés ; les invectives éclataient, et des sobriquets pleuvaient, honteux. On l’appelait : Elagabalus, Avitus, le Syrien, Sardanapale, l’Impur, le Faux Antonin, la Femme d’Hiéroklès, Bassianus, Varius. Il remonta, menaçant de faire évacuer le Cirque par les soldats du dehors. Atta le prévint :

— Citoyens ! Allons-nous nous faire égorger par les prétoriens !

Et il sauta dans l’arène, suivi d’une foule dévalante, au moment où on lâchait les tigres et les éléphants. Mais, là-bas encore, des spectateurs roulèrent en avalanche, faisant fuir les Bêtes qui disparurent, épouvantées de cet océan d’hommes hurlants. Les désignateurs, un moment opposés à cet envahissement, lâchèrent pied ; les lutteurs se mêlèrent à la foule qui gravit le Podium. Alors, ce fut comme un évanouissement blanc et pourpre d’Elagabalus, des femmes et des Vierges, des Consuls, des familiers et des Hommes de Joie. Hiéroklès reçut sur la nuque un plat de main inconnue. Rome s’essayait à mordre à l’Empereur, et c’était là un coup de dent délicieusement donné à même dans sa chair perverse de prostitué et de fou !

Des prétoriens accoururent du dehors et frappèrent furieusement les assaillants, dont quelques-uns roulèrent, la poitrine ouverte de coups de glaives et de piques. Du sang coulait, des corps s’affaissaient, et le tumulte couvrait tout. Elagabalus avait disparu que la bataille se continuait encore entre les soldats et les citoyens.

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