L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 37 sur 66

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L'agonie

Chapitre XIV

 

Zal se réveillait dans le soleil de sa chambre à peine meublée d’un lit de planches, d’une table très grossière et d’un escabeau pliant. Au-dessus du lit, sur une étroite planchette à la muraille retenue par des cordelettes de cuir, un rouleau de papyrus reposait, et il le prit, s’absorba longtemps dans la lecture d’un évangile oriental.

On frappa : la porte aux panneaux disjoints s’ouvrit, laissant passer Ghéel !

— Il t’attend ; il désire te parler. Je t’ai fait connaître à lui, et c’est Madeh qui a insisté pour qu’il te vît.

— Qui donc. Frère ? demanda Zal.

— Atillius, tu sais, Atillius, le maître de Madeh qui demeure aux Carènes, de Madeh, mon frère de Syrie.

Zal se leva, ne comprenant rien à ce que disait Ghéel, dont le langage était toujours précipité. Il se fit expliquer : Ghéel était reçu depuis longtemps auprès d’un ami d’enfance nommé Madeh, affranchi par son maître, Atillius, le primicérius que tout Rome connaissait, au moins de nom. Il était bon pour son affranchi, Atillius ; il l’avait voué à la Pierre-Noire. Il l’aimait, oui, il l’aimait ! — Ghéel s’étendit sur le genre d’amour d’Atillius pour Madeh ! — Un jour, le primicérius lui demanda, à lui Ghéel, si les chrétiens étaient prêts à soutenir l’Empire, pour eux si indulgent. — Alors, je parlai de toi, continua Ghéel, de toi qui assures que Kreistos implantera la Vertu dans le fumier de l’Empire, de toi qui es l’apôtre des chrétiens orientaux, et cela lui parut si intéressant, qu’il voulut que je t’emmenasse chez lui.

Ils descendirent les huit étages de la maison, dont des ménages pauvres habitaient les chambres basses, pleines de rumeurs de métiers. Ghéel remarqua que les voisins de Zal se rangeaient prestement, comme s’ils eussent eu peur de cet homme, duquel on disait qu’il assistait à des assemblées mystérieuses de chrétiens où l’on buvait du sang d’enfants égorgés. Tous étaient des sectateurs des dieux des trois continents, et, parmi eux, des laveurs et des embaumeurs de morts intéressés à combattre Kreistos, parce qu’il commandait que les cadavres fussent simplement enfouis dans la terre, au lieu d’être brûlés après avoir été lavés et embaumés. Ils connaissaient fort peu Zal, et déjà l’accablaient, en dessous, de toutes sortes d’injures, qui ne le touchaient pas.

Dans la rue, justement, ils croisèrent le convoi d’un polythéiste, qu’ils saluèrent, malgré qu’on ricanât à ce salut. Le mort, un petit fabricant de papyrus, était porté dans un cercueil par quatre lecticaires. Un

désignateur *78, suivi de licteurs vêtus de longues robes noires, conduisait le convoi composé des parents, des amis, des ouvriers et des voisins du quartier où le défunt avait longtemps exercé son industrie. Des musiciens ouvraient la marche : des joueurs de flûtes, de trompettes et de cors, alternant avec des pleureuses qui déchiraient leurs vêtements et se couvraient de poussière cueillie au bord des trottoirs. Un archimime, généralement à la suite de tous les convois de la Région, grimé exactement comme le défunt, contrefaisait ses gestes, parlait comme il avait parlé, pendant que ses fils, la figure voilée, et ses filles, la tête nue et les cheveux épars, se traînaient derrière en gémissant.

Ils coupèrent rapidement jusqu’au Cœlius, et la petite maison des Carènes s’ouvrit bientôt. Le janitor eut un mouvement :

— Qu’a le Maître Atillius ? Après Ghéel, cet homme, qui est pauvre sans doute ! Est-ce qu’il viendra souvent ici, me forcer, moi, Janitor, à lui ouvrir les portes de sa maison ?

Mais cela en aparté, car il eut un grand salut pour Ghéel et une inclination discrète pour Zal.

Madeh accourait vers eux.

— Voici Zal, dit Ghéel lui présentant le Perse, qu’il prit par la main et conduisit dans l’atrium, où le crocodile émergea de son bassin, le singe grimaça en se grattant une cuisse, et la paon rayonna, fastueux. Il le quitta, pour revenir bientôt :

— Il t’attend, et c’est moi qui vais te conduire auprès de lui !

Zal n’était point attiré par les choses étranges de la maison, surtout par la décoration des cubiculas disposées aux deux côtés du tablinum. Le péristyle était désert, et la gloire de ses colonnes rouges, dont les chapiteaux en lotus dominaient de haut un bassin qui pleurait au milieu, dans un étincellement de soleil, ne l’arrêta pas davantage. Madeh marchait devant, en une fuite de sa robe lâche, dont les rayures étaient bleues et jaunes, et qui laissait voir l’ondulation suspecte de sa croupe et de ses reins. Enfin, Atillius parut en un appartement retiré qu’éclairait un grand jour de la voûte, et, simplement, il fit signe à Zal d’avancer, pendant que Madeh s’en retournait.

Le Perse, à le considérer, se dit que depuis le Camp des prétoriens il avait maigri et pâli, que ses doigts minces et longs paraissaient sans force, que ses étranges yeux violets s’enfonçaient davantage dans un haut de face aux méplats légèrement ivoires. Mais cette impression fut rapide, car Atillius le pria de s’asseoir sur un siège de bronze, en une égalité qui le gagna.

— Je te sais vaillant et sage, dit Atillius, et le syrien Ghéel, l’ami d’enfance de mon affranchi, m’a quelquefois causé de toi. J’ai donc voulu te connaître davantage. Je t’ai appelé pour des choses graves, des choses qui concernent ton Kreistos.

— Entre Kreistos et la Pierre-Noire, répliqua Zal, il n’y a pas de rapprochement, sinon qu’elle prépare son avènement. Le dogme de la Vie physique est le vôtre ; superphysique, le nôtre. Mais Kreistos sait ce qu’il veut, et pourquoi il veut ce qu’il fait.

— Je vous sais bienveillant ; Antoninus et Sœmias vous sont débonnaires, reprit Atillius. J’aime votre Kreistos, mais votre Kreistos, par la bouche enfiellée de quelques-uns de ses croyants nous est ennemi. Tu es intelligent, toi, et tu vas entrevoir aussitôt la portée de mes paroles !

Et il lui apprit qu’un nommé Atta ne cessait depuis quelque temps d’exciter les chrétiens contre Elagabalus, les poussant ardemment à une rébellion dont eux-mêmes ne retireraient aucun profit.

— Sais-tu qui guide Atta ? Mammæa, qui se propose de tuer Antoninus et nous tous pour son Fils, le Cæsar Alexander. Les chrétiens ne gagneront rien à ce changement, car Mammæa a moins que Sœmias le goût des choses de Kreistos.

À ce nom d’Atta, Zal eut son habituel sourire méprisant :

— Il est capable de tout, celui-là, même de violer sa mère, s’il l’a encore, et de renier Kreistos, s’il ne l’a déjà renié !

— Vous êtes d’autres chrétiens, ajouta Atillius, qui ne vous rebellez pas contre Antoninus, parce que vous êtes de l’Orient. Eh bien ! je propose un pacte entre Antoninus et vous. Soutenez l’Empire, et l’Empire vous soutiendra. N’a-t-il pas déjà accepté votre Kreistos dans ses temples ? Il est parmi nous, votre Dieu !

Suivi de Zal, il alla vers le temple où Ghéel avait pénétré. La porte circulaire s’ouvrit, et Zal vit les statuettes des dieux égyptiens et phéniciens, les T, les brasiers d’encens fumeux, la Vesta et le grand Kreistos noir en face du Cône Noir, supporté par un piédouche de pierreries.

— Tu le vois, nous reconnaissons, nous, la gloire de votre Kreistos !

Ils marchèrent lentement, et les yeux violets d’Atillius brillaient, et Zal se laissait aller à lui. Le primicérius, comme s’il eût tenu à persuader le Perse, lui parlait de l’Androgyne, de cet Être Supérieur apparu à l’aube de la Création, et possédant les deux sexes, séparés depuis. Leur réunion formait tout le symbole de la Pierre-Noire, signe concret du Culte de la Vie, qui, stérilisant séparément les sexes, fait naître enfin l’Un, l’Éternel, l’Homme-Femme à deux visages, à quatre pieds et à quatre mains, gisant dans toute religion.

— L’homme ne se donnant qu’à l’homme, et la femme qu’à la femme, qu’arrivera-t-il ? La Nature détournera son flot de vie vers l’un, désormais possédant les attributs de l’autre, et ce sera l’homme avec le sexe de la femme, et la femme avec le sexe de l’homme, mais en plus la grâce, la force, l’intuition, la beauté et la suprême intelligence des deux.

Mais Zal l’arrêta :

— Nous partageons cette doctrine, à la différence que cette Unité sera dans les Âmes et non dans les Corps ! Notre Kreistos est bien l’Androgyne, il est vrai, avec la grâce, la force, l’intuition, la beauté et la suprême intelligence de l’homme et de la femme divinisés en lui, maïs il a été homme avant, avec un seul sexe. Vous prenez le signe pour la signification, le fini pour l’infini, voilà tout. Nous élargissons dans le par-delà l’Androgyne.

Ils devenaient tous deux très obscurs, se chicanant sur des ombres de mots ; Atillius accusant Zal de se laisser aller à des rêves sans consistance, de ne pas être certain de l’autre vie dont il lui parlait ; Zal assurant Atillius que la tentative matérialiste d’un Androgyne était contraire aux lois naturelles, donc à Kreistos, qui les avait établies. Et le Perse était maintenant riche d’une telle supériorité spirituelle qu’Atillius s’exclama :

— De qui es-tu fils, toi ? Où as-tu appris cela ? Tu me stupéfies !

Il grandissait, Zal, une clarté de fierté au front, avec aux yeux une douceur et une intrépidité d’Apôtre ! Les mains dans la ceinture de cuir de sa robe qu’ouvrait sur la poitrine un triangle renversé de subucula, il répondit calmement :

— Ah ! je compte parmi mes ancêtres un puissant humain qui eût renouvelé la face de la terre, si la Mort l’eût laissé faire.

Il prononça son nom. Ç’avait été un grand roi, qui passa impérieusement sur l’Asie, au bruit des tambours et des trompettes de guerre, en un accompagnement de millions d’hommes, qui laboura de ses chars plus de sols qu’un courrier ne traverserait en dix années, qui détourna des fleuves, arrêta des mers, fit crouler des montagnes, rasa et érigea des villes, puis s’endormit calmement un jour, croyant avoir tout fait et tout défait. Hélas ! Sa mémoire coula dans le Temps comme un ruisseau dans le sable ; son corps, embaumé en un monument de trois cents coudées, les quatre vents du ciel le dispersèrent un jour, et il ne resta rien de lui, sinon des descendants de plus en plus obscurs ayant de son sang, mais non de sa gloire ! Il se tut un instant, sous l’émotion de cette extraordinaire révélation, pour reprendre tout bas, malgré qu’Atillius l’entendît :

— Je serai moi-même à ta place. Ancêtre, que je renoncerai à la domination des Corps pour conduire les Âmes vers Kreistos, car tout est vain sans l’Agneau !

Ils se promenaient toujours, d’un appartement à un autre, se rapprochant de l’atrium, d’où la voix de Ghéel et de Madeh leur parvint. Zal dit alors brutalement :

— Vois, Madeh ! ton prêtre. Est-ce que sa nature d’homme a changé depuis, et crois-tu qu’un double sexe crèvera sous sa peau à force de le violenter ?

Atillius eut un sourire :

— Si ce n’est lui, ce sera un autre. La poursuite de l’Androgyne doit se faire, et le Principe de la Vie triompher !

Ne démontrant pas comme Zal, il se contentait d’affirmer, toujours perdu dans sa vision de l’Être Unique, qui voilait son amour pour Madeh, purement de chair. Et il ne rougit pas de ce que dit Zal, comme Zal ne rougit point d’aborder ce sujet de l’amour mâle, si délicat.

Ils avaient oublié, durant cette discussion, l’objet même de leur rencontre : l’espèce d’accord à établir entre les chrétiens et Elagabalus. Le primicérius y revint, insistant sur le bénéfice que Kreistos retirerait.

— Il faut que je t’apprenne ceci, dit Zal. Les chrétiens occidentaux en grande partie n’en voudront point, mais les chrétiens orientaux accepteront sans doute. Nous défendrons Elagabalus, non pour soutenir son Péché, qui fait se voiler la face du ciel, mais pour préparer les voies à l’Agneau dont les secrets sont impénétrables.

Il le quitta là, toujours fier, n’acceptant rien d’Atillius, qui lui offrait sa maison, des vêtements et de l’or. Et il reprit Ghéel parcourant le jardin avec Madeh qui de loin ressemblait, baigné de soleil, à un être surnaturel se mouvant dans de la lumière. Les deux chrétiens passèrent sous le regard du janitor et de quelques esclaves, absolument ahuris des hôtes que depuis quelque temps recevait leur maître Atillius. Dans la rue, Ghéel dit à Zal :

— Mon pauvre frère Madeh est malheureux, bien malheureux. Vois-tu, notre pauvreté vaut mieux que sa richesse, car il est comme un paon en cage, et sa vie ne lui appartient plus !

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