L'agonie
Chapitre XIX
Éperdument, vers le Tibre, Madeh emportait Atillia que les prétoriens avaient frappée, alors qu’elle s’élançait au secours de Sœmias, égorgée avec Elagabalus découvert dans les latrines de la Vieille-Espérance, aux murs somptueux. Ils lui avaient enfoncé la tête, sa tête dorée d’Empereur à la tiara tramée de gemmes et de métaux précieux, dans les excréments, puis tué Hiéroklès, crevé les yeux à Aristomaches et à Antiochanus, empalé Zoticus et Murissimus, décollé Gordius et Protogenès, semé à nouveau les Jardins de cadavres qui y pantelèrent à ce soleil de Mars, empli les lacs de sexes coupés d’Hommes de Joie, saccagé le palais où il ne resta plus rien debout, ni candélabres aux pieds d’atlantes, ni vases, ni statues, ni triclinias, ni trônes d’or, d’ivoire et de bronze dont les obscénités sculptées étaient des symboles, ni cathèdres, ni sigmas, ni tables de tuyas, ni rien qui en faisait la gloire. Puis, arrachant la Pierre-Noire au Temple du Soleil, ils l’avaient souillée d’ordures et mise en débris que le peuple dispersa pour que jamais ne lui revînt cette signification de la Vie, érigée si terriblement au-dessus de Rome, comme un obélisque d’ombre, à aspect de gigantesque phallus.
Dès le soulèvement, Habarr’ah avait appelé Ghéel et Amon pour arracher Atillia aux prétoriens révoltés, et quoique faible encore, Madeh les suivit. Ils pénétrèrent à la Vieille-Espérance où ils furent bientôt dispersés. À peine si Madeh put se glisser en un coin de salle emplie de sang jusqu’à Atillia violée, le ventre nu, les seins coupés, la gorge tuméfiée, la face broyée à coups de talons de fer ! Il la prit et n’eut que le temps d’éviter une flèche partie d’un couloir dérobé, frappant Habarr’ah qui tomba là, morte, sans un cri, son corps noir troublant la mare de sang dont un flux bouillonna.
Un crépuscule violet bandé de stries de vin gâté s’élargissait jusqu’au zénith dont les reflets verdirent comme des chairs de cadavres pourris. Péniblement, Madeh marchait, sous un bras Atillia dont les pieds traînaient, et traversait les espaces vagues du bas du Palatin au Tibre. Il voulait retourner à ce paisible atelier de la Transtévérine pour, dès le lendemain avec Amon, avec Ghéel, avec Atillia qui n’était pas morte et qu’il soignerait comme elle le soigna, s’embarquer sur le Tibre jusqu’à Ostie, d’où ils s’en iraient tous vers Emesse. Et il espérait, sentant monter du corps d’Atillia une faible chaleur, qui le faisait se méprendre sur la gravité de son état ; il espérait malgré tout, lui jadis si désespéré, lui qui eût donné sa vie. C’est que, maintenant, il aimait Atillia, épuré par la souffrance de ses mois de blessures, par les bonnes journées écoulées dans la maison des Carènes, par tout ce qui leva en lui une attirante fleur d’un sentiment très affiné.
Partout la désertion se faisait autour des nouveaux massacres : des cavaliers seulement apparaissaient dans un éloignement de crépuscule, la pique à l’air ou le glaive brandi ; des fumées noires montaient lourdement que le vent très faible avait peine à dissiper. Et ces fumées flottaient, pareilles à des draperies, sur les sept collines, sur le Tibre et sur l’horizon, mangeant peu à peu les bandes vineuses de ce crépuscule sinistre, enveloppant les faîtes des temples, les pointes des colonnes et des obélisques, les terrasses des maisons, les bordures des arcs, les coupoles, les toits, les cirques, les amphithéâtres, les mausolées, dont les ors extérieurs flambèrent un moment pour s’atténuer et disparaître, dévorés par une gueule effroyable de nuit.
Des clameurs fusèrent du Capitole, unies à d’autres clameurs, du Grand Cirque, du Palatin et de la Vieille-Espérance. Des ombres de hauts cavaliers à l’armure squameuse, des ombres de cataphractaires filèrent. Vers le Capitole, dans l’élargissement jaune d’une lune crevant la nuit, un éblouissement d’armures blanches, d’enseignes, de glaives et de piques se fit, une espèce d’érection d’Empereur, qui était Alexander debout sur des surfaces de boucliers d’argent, casqué et avec un flottement de chlamys pourpre qui prit des ampleurs de voile ensanglantée. Du Grand Cirque une foule courut, traînant quelque chose butant sur le pavé. Tout disparut ensuite, en un évanouissement de dernières clameurs.
C’étaient les argyraspides proclamant le fils de Mammæa, après une tuerie furieuse des chrysaspides, ces beaux prétoriens au casque d’or, au bouclier d’or et à la pique d’or, fidèles jusqu’à la mort pour Elagabalus qui les avait enrichis, protégés et choyés. Une heure durant, les armes d’argent des premiers s’étaient heurtées aux armes d’or des seconds, qui les avaient toujours jalousés ; abandonnés de tous, tant l’armée, à l’exception de quelques autres prétoriens qui laissèrent faire, leur en voulait d’avoir été choisis par l’Empereur. Et ce ne fut qu’après avoir passé sur leurs corps où leur armure bosselée laissa voir des trous de sang, qu’Elagabalus, Hiéroklès, Zoticus, Murissimus, Protogenès, Gordius, Aristomaches, Antiochanus, Sœmias et Atillia, tous les soutiens de la Pierre-Noire furent tués à coups de massue, à coups de flèches, à coups de piques, à coups de javelots, à coups de glaives, à coups de poignards, à coups de tout !
— Je n’arriverai jamais, jamais ! Ah ! Ghéel ! Amon ! Atillia, Atillia, c’est moi, qui t’emmène, qui te sauve, moi, Madeh ! Ouvre les yeux, vois-moi ! Ah ! dieux, Soleil, Kreistos ! Atillia, Atillia ! — Et Madeh s’exclamait toujours, désespéré, sans plus de force pour davantage porter Atillia qui ouvrit les yeux, poussa un faible cri ! Devant eux le Tibre s’élargissait dans son vêtement d’eaux que rendait plus jaunes la lune ; des masses molles coulaient à son milieu qu’on eût dit des cadavres, le fleuve gémissait dans un roulement continu de galets. Et ses deux grèves s’allongeaient, épointées de ces galets brillants qui grouillaient, et les ombres des maisons dressées à ses bords se secouaient en des miroitements d’or sale, dans lesquels la lune dansait. À quelques pas, le pont Sublicius évasait ses arches épaisses. Plus loin un trou dégorgeait une eau noire, en bruits de gargouillements. Madeh reconnut la Grande-Cloaque dont l’aspect à la fois tragique et honteux le frappa d’horreur un jour.
Brisé, il s’assit sur la grève. Il eut peur de voir mourir là Atillia, car fermant les yeux, elle serrait ses mains dans les siennes en des crispations d’agonie. Puis elle eut un soupir, se redressa faiblement, et se renversa sur Madeh, sa longue chevelure encore souillée des brutalités des soldats, ses jambes étendues sous la stola déchirée trempée dans du sang.
Des formes humaines se poussaient sur le pont Sublicius, dominées de cavaliers au geste rapide qui s’écartèrent devant deux femmes. Madeh n’osait remuer pour qu’on ne découvrit pas Atillia, qu’on ne fît pas souffrir une deuxième mort à la sœur d’Atillius. Et, pendant qu’il contenait les sanglots de sa gorge, à la clarté de la lune toujours jaune il distingua Mœsa et Mammæa. L’Aïeule, après s’être agenouillée, partait seule, farouche, chancelante, avec un mouvement d’horreur pour sa Fille vivante, immobile là. Elle venait de baiser suprêmement la face d’Elagabalus que ces cavaliers allaient jeter par-dessus le pont Sublicius. Le cadavre de cet Empereur de vingt et un ans, après une mutilation de son sexe, avait été, quelques heures durant, traîné dans le Grand Cirque, jeté dans une ouverture de la Grande-Cloaque trop étroite où il ne put passer, et trainé jusque-là.
— Madeh ! Madeh !
Amon et Scebahous ! Amon, les vêtements déchirés, la tête nue, la face en sang, après avoir vu Ghéel tué à ses côtés, après avoir été lui-même traqué par des soldats à travers les Jardins jonchés de cadavres, retournait à la Région Transtévérine, avec Scebahous qui s’était hasardé vers la Vieille-Espérance pour avoir des nouvelles de ses amis. Apitoyé, le marchand de porc salé lui avait offert sa maison.
— Ghéel, Madeh et Atillia sont morts ; tu ne feras rien à Rome. En attendant de retourner à Alexandrie, demeure chez moi. On ne te fera rien, parce que tu n’étais rien ! Ce n’était pas comme Atillia, sœur d’Atillius, comme Madeh, prêtre du Soleil, comme Ghéel, qui assistait aux assemblées du Kreistos Oriental. Viens ! Je donnerai encore de mon porc salé à Cordula, en échange de son corps. Cordula aimait Ghéel ; elle m’aimera, et peut-être que je ne paierai plus le plaisir qu’elle devrait me donner pour rien. Pendant ce temps, je vendrai du porc salé, je m’enrichirai avec du porc salé jusqu’à ce que je puisse vivre des jours tranquilles, en Cilicie.
Ils avaient descendu la grève, attendant que le pont fût libre pour atteindre la Transtévérine. C’est alors qu’Amon vit Madeh :
— Viens, tu es jeune, tu ne peux te désoler longtemps. Si les soldats de là-haut te reconnaissaient avec ce cadavre, ils te tueraient, et nous avec !
Il lui prit le bras, ne reconnaissant pas Atillia sous les blessures horribles de sa face. Madeh résista :
— Et Ghéel ?
— Mort !
Amon dit cela, navré, les bras pendants. Madeh gémit :
— Ghéel, Atillia, Atillius, Zal, Severa, tous, tous !
Il ne remuait pas. Mais Amon :
— Et Atillia ?
— La voici, sanglota Madeh, désignant Atillia étendue sur ses genoux, la bouche ouverte, les yeux ouverts, la gorge boursouflée, tailladée de coups et de déchirures qui saignaient. Ils l’ont violée, écrasée, tuée !
Et il souleva sa tête, la baisa au front où un coin de peau nettement brillait comme de l’ivoire, sous ses cheveux souillés, ne voulant suivre Amon et Scebahous qu’avec ce cadavre.
Les cavaliers hissèrent Elagabalus, qu’ils lancèrent au fleuve, par-dessus le pont, les pieds chargés de poids de bronze. Le cadavre plongea dans un grand trou d’eau qui eut des rejaillissements d’or ; son ventre blanc au sexe coupé, ses cuisses blanches, sa tête auréolée de cheveux encore teints de pourpre, un instant flottèrent pour couler à plomb dans un engouffrement muet. Puis, les cavaliers firent un mouvement, une tête de cheval recula dans la nuit. Ils allaient disparaître quand Mammæa dit tout haut à un personnage enveloppé dans sa toge :
— Tu connais ces gens-là, Atta ? Qu’est-ce que ce cadavre qu’ils gardent ?
La lune éclaira Madeh qu’Atta avait vu avec Ghéel, que dans sa haine des Chrétiens Orientaux si souvent il espionna. Comme il connaissait son histoire, il n’hésita pas :
— C’est Madeh, l’affranchi d’Atillius, Magnificence ! Encore un partisan de Kreistos dénaturé, quoique prêtre du Soleil !
Alors un cavalier — un sagittaire arabe — banda son arc, un coude en arrière, le buste haut, une flèche siffla. Madeh, qui s’était retourné, reçut l’arme en pleine gorge et tomba sur le cadavre d’Atillia.
— Mort, s’exclama Amon se souvenant, par cette voix, de l’ex-parasite Atta, pendant que le sagittaire galopait, suivi des autres, en un bruit dur de chevauchée et de piétons qui s’enfoncèrent dans Rome sous la lune revêtue de clartés diffuses d’or sali.
— Jetons-le au Tibre, dit Scebahous philosophiquement, après qu’Amon eut essayé en dépit de tout de ranimer Madeh. Atillia le suivra. C’était un prêtre du Soleil, sa personne est toujours sacrée. Il ne faut pas que son cadavre soit souillé par les méchantes gens de Rome, par les soldats qui tuent tout pour Alexander et pour cette femme qui est Mammæa, et par les chiens qui le dévoreraient sûrement. Vois, il est mort, bien mort ! Le Tibre le portera à Ostie, et qui sait si une vague secourable ne le déposera pas sur une plage syrienne, avec Atillia. Si Ghéel était vivant encore, il m’applaudirait !
Et pris de la superstition pour l’ancien sacerdoce de l’affranchi qu’ils voulaient respecter dans sa mort, eux qui étaient des Orientaux, doucement ils prirent Madeh et descendirent la grève jusqu’au Tibre, où ils le jetèrent. Atillia le rejoignit. Les deux corps émergèrent des eaux, se buttèrent aux immondices dégorgées par la Grande-Cloaque, gagnèrent le large et disparurent dans un remous que la lune jaunit vivement.
Comme Amon sanglotait, Scebahous l’entraînant par le pont Sublicius lui disait en guise de consolation :
— Pourquoi s’affliger ? La vie ne vaut pas des larmes. Vois-moi ! J’existe sans exister, c’est-à-dire que je n’existe pas. L’Empire ancien ne me connaissait pas ; l’Empire nouveau ne me connaîtra pas. Je ne suis pas pour Mammæa, pas plus que je n’étais pour Elagabalus ou pour le Kreistos, Oriental ou Occidental. Je suis vendeur de porc salé, je débite du porc salé ; je me dérobe à tous pour m’en aller un jour de Rome où l’on vous tue quand vous existez, c’est-à-dire quand on vous connaît. Fais comme moi ! Tu vendais des lentilles, revends des lentilles ! Mon porc est excellent ; pourvu qu’on me l’affirme, je suis satisfait. Je ne demande qu’à ne pas en donner à Cordula, qui m’aimera maintenant que Ghéel est mort, en échange de son corps. Qu’elle me l’offre pour rien, et je la garde avec moi, et elle vivra avec moi, et nous irons en Cilicie, quand j’aurai vendu assez de porc salé. Sa chair est bonne, mais mon porc est bon ; pourquoi gaspiller celui-ci. Je suis homme sage, prudent et probe ; sois de même et tu n’auras à craindre ni Mammæa, ni cet Atta qui lui a désigné le pauvre Madeh, — ni rien !
FIN
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