L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 45 sur 66

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L'agonie

Chapitre II

 

Le tour à table horizontale virait prestement sous les doigts de Ghéel qui, enveloppé d’un tremblant rayon de jour, évasait les cubes d’argile en vases rouges, sveltes, découpés en lis ou pansus comme des ventres gras. Et Gangus, le maigre et brun Gangus, peignait toujours ces vases de lignes rouges et noires, de figures de dieux et de reins de lutteurs, de quadriges délicats s’envolant en de l’azur vernissé, et Lixio ne cessait de leur adapter des anses, quelques-unes en forme de pattes et de cous d’animaux.

Et c’était aussi la même mélopée triste, que sifflait le potier rougeaud, une mélopée dont le rythme se brodait au grincement du tour, comme une voix amie accompagnant son vertige, une mélopée syrienne, jadis un chant de peuplades en guerre, maintenant une douce aspiration d’âme, un rêve, un désir, un berçottement de choses infinies évoquant des soleils regrettés.

Quiet et doux, Madeh qui n’était plus l’opulent et parfumé affranchi, qui n’avait plus la mitra sur ses cheveux frisottés, au col l’amulette de pierre noire, et était simplement vêtu d’une tunique de Ghéel, un peu large pour ses membres minces, et de la toge du janitor accourcie à sa taille, regardait, assis sur un escabeau, le fond de jardinet que les héliotropes et les passeroses décoraient d’améthystes et de topazes. Et il se laissait aller à ses souvenirs, tel qu’un voyageur qu’emporterait une eau bleue vers des mers éternelles, en écoutant vaguement le rythme, qui lui paraissait lointain, de la mélopée de son ami.

Amon, que Ghéel avait recueilli, allait et venait, souriant à tous, ne regrettant rien, tout émerveillé encore de la sympathie du potier et de ses ouvriers, dont le temps se partageait à tourner, peindre, ornementer et cuire des vases, à éviter à Madeh tout travail qui pût abîmer ses délicates mains, et à parler de Kreistos avec des chrétiens très nombreux, parmi lesquels Zal, Severa et Maglo.

Cette nouvelle existence lui était si belle de bonheurs qu’il en oubliait presque Jephunna et Jephunné pour un sourd désir de vivre désormais avec Ghéel et Madeh, tout en mettant au service du potier, afin de ne pas être à sa charge, ce qui lui restait d’activité qui lui put profiter.

Il s’intéressait énormément aux discussions des chrétiens, lesquels lui paraissaient appartenir à un monde inconnu, avec des idées à effrayer. Ils voyaient une sorte d’au-delà non céleste mais terrestre, une espèce de gouvernement sans armées ni magistrats, où chacun, l’égal de chacun, partagerait avec lui le pain en de fraternelles agapes dont ils parlaient mystérieusement, et où ils mangeaient la chair de Kreistos et buvaient le sang de Kreistos. Combien leur religion, si sensible au cœur souffrant, à l’âme touchée comme la sienne, était douce, et pitoyable, et compréhensive pour le pauvre et le persécuté ; combien elle attirait suggestivement les imaginations, attirait les larmes aux bords des cils émus ! Et cette confession, de tous à tous, d’un seul à un seul ou de tous à quelques-uns marqués du sceau de Kreistos, cette confession amenant à la lumière du Pardon les fautes obscures et les désirs mauvais, combien elle lui semblait consolatrice par l’exutoire qu’elle offrait aux peines secrètes rongeant sourdement l’être dont besoin est de se soulager ! Aussi, Amon, à écouter les chrétiens, se faisait insensiblement chrétien lui-même, non pas comme un catéchiste désireux de combattre rudement le Péché, mais comme un naufragé transi qui a hâte de se retirer sur un bout de plage ensoleillé, pour y attendre la fin de l’orage grimaçant.

Cela aussi poignait Madeh, pris de la mysticité de Kreistos. Si Amon, délivré de Jephunna, imageait tout son avenir, lui cependant s’attristait. C’est que, ses aspirations vers les rudesses de la liberté, du travail et du grand air s’atténuaient maintenant dans le souvenir toujours émergeant de ses années, écoulées avec Atillius, qui pleuraient en lui sinistrement de toutes leurs voluptés anti-naturelles. Le développement de sa belle jeunesse, de sa jeunesse aimée et aimante, s’était désormais arrêté ; son passé, comme un voile noir, se moulait à la face du primicérius, et il ne voyait rien au delà. Pas même Atillia ! Il aurait voulu travailler des deux mains, rudement ; s’abîmer de labeurs de corps et d’esprit, ainsi qu’il l’espéra un moment, mais vainement. C’est que sa nature indolente, faite pour le rêve, prenait le dessus sur la vivacité de ses désirs d’activité, et que prenaient aussi le dessus les délicatesses de sa chair baignée d’huile et frottée de parfums, et que sa musculature était malheureusement brisée par les inouïs plaisirs mâles, et que tout en lui se ressentait, grâce à des misères physiologiques dont il gardait le secret, d’un effroyable efféminement qui diminuait ses forces et ses énergies. Désormais impotent et impuissant, le ressort de la Volonté se rompait en lui, et cela se voyait à ses yeux brillants, à la diaphanéité de sa peau, à l’affaissement de sa démarche ni souple, ni nerveuse, mais cassée.

Quelques mois durant, sa sexualité, qui voulait naître, le rendit vigoureux, mais le mal venu de très loin, dont Ghéel s’aperçut jadis, avait été plus fort. Il s’élargissait maintenant comme une effroyable astérie ; il rongeait tout son dedans ; il crevait en cernes bleuâtres autour des yeux et lui enlevait toute initiative, tout mouvement. Et c’était cette impuissance même qui le rendait si pénétré des mélopées de Ghéel, au travers desquelles il voyait tant de choses que doucement déformait son imagination, maladive comme son corps.

— Ne touche à rien, lui disait souvent le potier, tu n’es pas vigoureux et le travail n’est point fait pour toi. Moi, ton frère de Syrie, je dois faire œuvre des mains pour toi, et non toi pour moi, car Kreistos veut que nous soutenions nos vieillards et nos infirmes.

— Je suis donc un infirme, demandait amèrement Madeh ?

— Oui ! de corps et d’esprit. — Et Ghéel, avec son bon sourire de rougeaud, reprenait le tour qui sifflait aigûment.

Souvent apparaissait Scebahous, sur l’épaule, ficelé à un gros bâton, un énorme quartier de porc salé qu’il vendait de porte en porte. Scebahous appelait le potier de la claie de roseaux qui séparait le jardinet des terrains vagues de la région ; de là, il entamait avec lui ou avec Amon, très entraînable, une interminable conversation. Le Cilicien ne tarissait pas d’histoires merveilleuses. C’étaient des aventures d’enfants allaités par des femelles de serpents et protégés par des empereurs scythes, ou bien des victoires de gladiateurs sur des monstres à six pattes emmenés de la Lybie. Il confondait des légendes historiques fort anciennes avec des sujets de sa propre imagination, inventait à froid des personnages bizarres, comme celui d’un thaumaturge égyptien qui, avec un mouvement du doigt, projetait les hommes à la voûte d’un temple dont les matériaux, d’onix et de saphirs, avaient été transportés sur des dos de fourmis grosses comme des montagnes. Quand il avait terminé, il proposait invariablement de son porc salé, découpé proprement avec un grand poignard ; le morceau était servi sur de larges feuilles de vigne ou de platane qui faisaient un fond vert sur le rose et le blanc de la marchandise, puis il s’en allait, satisfait, recommencer ailleurs.

Quand Maglo survenait, c’était une animation extraordinaire. Toujours il maudissait l’Empire, les dieux, Rome ; envers Madeh, que les autres, sous le coup d’une éducation très ancienne, regardaient avec une superstition religieuse pour son sacerdoce du Soleil, il n’avait pas assez d’expressions aigres, quoique contenues par la présence de Ghéel qui ne voulait pas qu’on touchât à son frère de Syrie. Souvent il arrivait la robe pleine d’immondices, la barbe glaireuse, la face contuse de coups que libéralement lui donnaient des enfants pour lesquels il était une espèce de ridicule épouvantail. Rome le connaissait trop, aussi ses prédications étaient-elles maintenant plutôt défavorables qu’autrement à Kreistos. Les chrétiens d’une certaine culture spirituelle, qui s’éloignaient du peuple pour toucher plus ou moins ostensiblement au pouvoir, les personnages officiels de l’Église de Rome l’évitaient, le désavouaient discrètement, le poussaient peu à peu vers le groupe des humbles et des pauvres. Son ancienne sainteté, grossie par la distance, faisait sourire les puissants et n’agissait que faiblement sur les autres ; on avait vu de près le saint de l’Helvétie, on avait palpé et soupesé l’apôtre ; l’apôtre et le saint n’étaient rien. Avec cela Maglo était poltron, criant fort au martyre quand on le touchait du doigt ; quand il n’y avait pas danger sérieux prenant des poses d’inspiré et de confesseur, mais se sauvant à toutes jambes le cas contraire. Les chrétiens Occidentaux ne l’avaient pas vu durant la sédition ; les chrétiens Orientaux pas davantage ; il s’était caché probablement. D’autre part, jamais il n’avait pris parti pour les uns ou pour les autres. Lorsqu’on le pressait, il se contentait, toujours illuminé, de lancer des imprécations vagues à l’Empereur et à l’Empire, de prédire la chute de Rome et la gloire de Kreistos. Il retournait à l’Apocalypse, mais ce qui excellait à l’Helvétie n’avait raison d’être à Rome. Aussi, avait-il perdu énormément, même auprès de Ghéel, cependant plein d’indulgence pour ses vaticinations.

Un autre sujet de distractions était Cordula. Elle descendait rapidement vers le Tibre, traversait le pont Sublicius, ramassait en route quelques rendez-vous de Romains, recevait, sans y prendre garde, les injures d’anciens amants, et, peinte, les sourcils rejoints par du noir, de grands anneaux aux oreilles, des colliers de cuivre et de bronze léger battant, du col, les seins à demi crevant sous une subucula jaune, elle apparaissait dans l’atelier. Ghéel se laissait paisiblement baiser aux yeux et aux mains ; elle lui racontait les heures passées avec les hommes, lui dénombrait ses gains, hélas ! légers, que prélibait en grande partie le propriétaire de sa chambre, répétait même les histoires que lui avait apprises Scebahous. Elle ne se gênait point sur les petits vices de ses visiteurs, sur leurs goûts plus ou moins ignobles auxquels elle obéissait, résignée et inconsciente comme une esclave qui tient à bien achever la tâche imposée. Tout le quartier peut-être avait passé sur son ventre, et ce lui paraissait presque glorieux. Souvent Ghéel lui fixait un rendez-vous, et c’était le lendemain entre eux, à l’atelier encore, devant le tour, l’ouverture du four et les blocs d’argile, un amusement du récit de leurs caresses. Le potier accomplissait ses devoirs d’amant de cœur sans se cacher ; la chose paraissait naturelle aux chrétiennes et aux chrétiens d’Orient, et, sans rester l’exclusif objet de leur conversation, elle y entrait, souvent en apparence de tendre mysticité.

La plupart avaient assisté à cette assemblée du Viminal où Zal recueillit le sang de chacun dans la coupe d’or : cette communion du sang, achevée en promiscuité au son de l’orgue hydraulique par le bel éphèbe joué, fut pour tous un délire qui leur fit désormais voir l’Agneau à travers le Plaisir. Et ce Plaisir ne leur était pas seulement matériel, mais spirituel, participant de deux natures, sanctifié et grossi par l’hyperbole de Kreistos ; il leur coûtait autant de sève de vie que de bonheurs de pure âme. Les chrétiens, eux aussi, étaient gâtés par ce temps d’énervement ; leur extériorité déformée se peuplait de rêves et d’aspirations sans noms, flottant en une mer d’énergies humaines sur laquelle, en une barque de nuages, la face de Kreistos, une baguette fleurie à la main, avait un vague aspect de phallus.

Une singularité était l’amour — ou ce qui en paraissait — de Zal pour Severa, et réciproquement. Il transsudait, cet amour, de leurs yeux ; il sonnait, tintant, dans leurs paroles, et cependant rien d’une relation charnelle ne s’en échappait. Les chrétiens ne se scandalisaient pas de leurs bons rapports ; naturel leur était qu’ils s’achevassent un jour en une union plus intime d’adultère : Kreistos légitimait tout et sacrait tout, à la condition de croire en lui. Et Severa, et Zal, certes ! ne cessaient justement de garder pour l’Agneau la Foi, l’ardeur, la pure et divine fleur en eux levée d’un prosélytisme indestructible dont le feu était difficile à éteindre. On les voyait partout, aux Assemblées, dans les maisons pauvres et les palais riches, surtout dans les réunions très intimes comme celles de Ghéel, discourant, consolant, illuminant, soutenant et soufflant la Croyance, semant des prières et des consolations mêlées d’attendrissements, de larmes faits.

La participation des chrétiens Occidentaux à la rébellion contre Elagabalus attristait les Orientaux, qui voyaient moins les avantages de cette aide aux anciens persécuteurs que l’altération de la doctrine même sur laquelle le pouvoir mettrait la main plus tard. Leur cœur en saignait : Kreistos était ainsi trahi, non seulement par Atta, le meneur des Occidentaux, mais encore par l’Église officielle, les personnages à la tête de la Rome chrétienne, qui sourdement se poussaient, par l’ennemi de Zal, vers le parti de Mammæa. Les Orientaux, isolés par cette Église haute, se voyaient glisser vers l’Hérésie, eux cependant les vrais croyants, les seuls fidèles à l’enseignement de Kreistos, duquel une source vive d’amour et de passion coulait. Ils en étaient aigris contre Calliste, le successeur de Pierre au grand pontificat apostolique, toujours caché dans sa fonction comme un dieu inébranlé. Et cela avait créé un fossé de jour en jour élargi entre Orientaux et Occidentaux ; ceux-là n’ayant pas assez de mépris pour ceux-ci, ceux-ci haïssant tout haut ceux-là et prêts à se ruer sur eux le moment venu.

Par une déviation d’esprit, née probablement de cette synthèse du culte de la Pierre-Noire et de l’Agneau, humanisée dans le sang de la coupe d’or et l’union charnelle — si rapide — entre hommes et femmes, que fuirent cette nuit-là Severa et Zal toujours purs, les chrétiens Orientaux en étaient venus à regretter la rupture des énergies de l’Empire, à rêver de le soutenir, de combattre pour lui, non pour qu’il vécût éternellement, mais pour que sa durée pût permettre à leur culte de s’y substituer naturellement. Ces idées, surtout suggérées par Zal après son entretien avec Atillius, circulaient un peu partout maintenant, accusatrices des chrétiens Orientaux auprès du peuple romain voyant en eux des Étrangers souillés de corps, et c’en était assez pour attiser contre eux une colère immense qui pesait, terrible et muette, en attendant de tomber avec fracas sur leur tête un jour.

Quelqu’un dont l’impression sur Madeh restait vive, était Zal. Sa descendance d’un grand roi, son ardeur et sa verdeur, sa simplicité de vie et sa force d’âme, la largeur énorme de ses conceptions, sa haine forte des hypocrites, notamment Atta, en avaient fait un chef spirituel dont l’autorité sur les chrétiens orientaux se rehaussait naturellement de l’amour de Severa. Il leur était presque égal à Kreistos dont il avait l’âge final de la Passion, et Severa leur était sa Magdalena soumise, et on aimait à la voir, en des entretiens mystiques, verser des parfums sur ses pieds essuyés avec sa chevelure de patricienne. L’entrevue de Zal et d’Atillius, cet appel du puissant primicérius au chrétien pauvre paraissait encore si bizarre à Madeh qu’il se demandait souvent quelle était sa puissance pour compter ainsi dans l’Empire. Lorsque Zal lui adressait quelques paroles, c’était avec une sorte de respect mêlé de sympathie, qui visait surtout son sacerdoce du Soleil. Son extraordinaire figure d’illuminé, sa fine barbe brune, ses grands yeux noirs au velouté soyeux, son col dégagé et sa tête aux inclinaisons nerveuses, rappelaient Atillius, et il se surprenait à l’aimer, grâce à la déviation de ses sentiments qui, féminisés, — il n’en pouvait plus douter — gardaient pour objet l’homme, rien que l’homme, même après l’explosion de sa virilité pour Atillia.

Au résumé, c’était une vie calme de travail, d’attendrissements et d’enthousiasmes que celle des chrétiens. Tous, hormis Severa, appartenaient à la population pauvre de Rome ; quelques-uns étaient des esclaves échappés un moment de la maison du maître ; plusieurs, des industriels et boutiquiers, fabricants de statues et de chaussures, teinturiers et charcutiers, rallumant chez Ghéel le flambeau d’une Foi vivace, se communiquant leurs espérances et se baisant la joue, du baiser de paix. Parmi eux, c’étaient des amours, même mâles, cachés sous la doctrine de Kreistos, apparaissant quelquefois par des éclats inattendus de passion ; c’étaient des amitiés durables, des haines aussi, pour ce qui restait étranger à leurs façons de penser et d’agir, celles de l’Orient. Seulement, l’apparence du travail les vêtait de force et de verdeur ; leur détachement des cultes purement extérieurs avec leurs métaux et leurs gemmes, leurs chants, leurs danses, leurs théories de prêtres et de prêtresses, leurs sacrifices de bêtes dont le sang empourprait le sol, les séparait très nettement de l’orgiaque Empire, et ils semblaient austères et saints, alors que possédés comme tous des mêmes chaleurs et des mêmes ardeurs. Et s’ils valaient peut-être mieux, ces chrétiens, c’était par l’unité du dogme en Kreistos, qui heureusement avait humanisé, en le noyant de sensibilité, le Principe de la Vie, l’amour sous quelque forme qu’il prît, idéalisé, sublimisé de Beauté et de Dévoûment moins de sens que d’âme, et c’était là la grande nouveauté qu’ils apportaient au monde frappé dans sa physiologie, exacerbé, saoul et lamentablement endolori de la recherche excessive du Bonheur. Les chrétiens avaient comme recouvert de fleurs un sépulcre plein d’os pourris qui était l’Empire, et leur gloire, justement, était d’enguirlander la Mort, de dorer la Purulence, d’orner le Mal, de cacher le Néant, dont on s’épouvantait, sous des pétales d’âmes et de cœurs largement effeuillés.

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