L'agonie
Chapitre XIX
— Ouvre vite, Janitor ! Quelqu’un a frappé, peut-être Atillia, ou Atillius, ou Ghéel, hier encore ici, qui n’a pas voulu aller au Cirque avec les autres chrétiens, me disait-il !
Le janitor se leva. La porte glissa pesamment, et, dans le trou de lumière qu’elle ouvrit, passèrent vivement Atillia et Habarr’ah. Madeh recula en voyant Atillia voilée de la palla de l’Éthiopienne, et le bas de ses vêtements souillé de poussière et de boue.
— Tu es venue sans litière, et des hommes insolents ont essayé de te violenter, dit l’affranchi à la jeune fille, qui répondit :
— On s’est tué tout hier et tout ce matin dans la ville, et avec Habarr’ah je me suis sauvée, je viens te voir, toi qui vis à l’abri de tout.
Et elle lui prit le bras.
— Et Atillius ?
— Ah ! mon Frère, avec la cavalerie, a écrasé la rébellion. Tu ne vois donc rien ? Aucun bruit ne t’est parvenu ?
C’était bien vrai. Depuis une année, Madeh avait été tenu à l’écart, sortant peu, emmené rarement à la Vieille-Espérance, presque claustré dans cette maison qui le voyait se traîner de sa chambre à l’atrium. Heureusement, Ghéel et Atillia lui étaient restés : celle-ci emplissant sa vie de rires et de jeux, celui-ci lui pariant du pays syrien qui les vit enfants. Atillius aurait bien voulu lui défendre Atillia, et ses reproches de n’avoir point eu connaissance des visites de sa sœur lui furent d’une singulière amertume ; mais Madeh lui avait répondu avec tant de douleur qu’il s’était tu, lâche comme toujours pour son affranchi.
— Si tu m’arraches Atillia, avait dit Madeh, que vais-je devenir ? Tu me gardes parce que tu m’aimes, mais si tu m’aimes, ne me fais pas mourir d’ennui ! Ghéel est ma joie, mais Atillia est mon ravissement. Avec eux, je puis vivre une éternité ici.
Et Atillius avait fermé les yeux, croyant Madeh trop insexualisé pour prendre feu au contact de sa sœur, encore une enfant, sûr de le retrouver doux, bon et soumis. Cependant, des éclairs de jalousie le prenaient quelquefois, sans qu’il se l’avouât, à voir Madeh qui, depuis quelques mois, semblait prendre une apparence robuste, comme s’il se fût dévêtu de sa féminité au profit d’une masculinité se faisant corps en lui. Et il redoutait le moment où l’adolescent devenant homme tout à coup se révolterait, ou bien le subirait simplement, mais avec l’hypocrisie en plus d’un affranchi qui se rattrape ailleurs. Alors, des images terribles dansaient sous ses yeux, des images de castration de Madeh qu’il songeait à tuer entièrement dans son sexe, pour être sûr désormais de son corps.
C’étaient toujours, dans l’atrium, le paon, le singe et le crocodile qui les virent, Atillia, comme un homme, le bras à la taille de Madeh, lui, entraîné par elle au hasard, très heureux de sa venue, de ses rires et de ses propos. Elle lui retraçait les incidents du Grand Cirque, la fuite d’Elagabalus, les rixes, le sang coulant, les cris des blessés et des mourants, et la vaillance d’Atillius, toujours frappant à la tête de la cavalerie, dont les charges avaient semé Rome de cadavres. Une chose la frappa : les dangers courus par Atillius ne l’émouvaient guère ; rien qu’une espèce de curiosité lui fit demander de ses nouvelles. Cela était même si extraordinaire qu’elle ne put s’empêcher de lui dire :
— Quoi, tu ne l’aimes donc pas, Atillius, que tu n’en es pas ému ?
Il ne répondit pas, évidemment distrait par quelque chose qui se passait en lui, transfigurant sa physionomie, faisant briller son regard et trembler ses mains. Elle le regarda. Il y a une année, il était aminci, gracile et chancelant, sa face s’amaigrissait, ses yeux avaient de profondes lueurs d’être qui se meurt obscurément. Cette déchéance de santé, dont Ghéel fut frappé, l’avait également secouée. Maintenant, il paraissait vigoureux et fort, quoique l’ancienne nature se trahît encore à l’incertitude de ses démarches et à la douceur de sa voix. Alors, elle retira son bras, marcha à ses côtés, légèrement inquiète.
Du péristyle, ils revinrent au tablinum, errant sans savoir et parlant peu. La chambre de Madeh s’ouvrait, calme, avec son lit aux étoffes pourpres, son ameublement coquet de bronze, d’onyx, d’ivoire et de tuya, d’où des senteurs flottaient. L’affranchi l’y fit entrer.
— Viens te reposer, lui dit-il, tu me raconteras encore des histoires. J’ai bien besoin que tu m’égaies !
— Oui ! Adolescent, s’exclama-t-elle, essayant de rire, mais vainement.
Madeh lui causait une peur secrète. Quoique impudique d’imagination, quoique impudique, des yeux par tout ce qu’elle avait vu, et des oreilles par tout ce qu’elle avait entendu, elle était encore vierge, et elle se trouvait au seuil d’un engloutissement de sa virginité. Telle lui fut la sensation de Madeh. Un froid aigu la traversa. Mais l’affranchi lui prit la main :
— Que t’ai-je donc fait ? As-tu peur de moi ?
Elle entra, à la fois apoltronnie et chatouillée. Des portes se fermaient autour d’eux ; les esclaves erraient en causant discrètement ; la voix du janitor répondait à celle d’Habarr’ah. Ce grand silence de la maison fit dire à Atillia :
— Hé ! quoi ! tout est tranquille ici. Tu n’as donc pas entendu les bruits de la bataille d’hier et de ce matin.
— Nous sommes au bout de l’Empire, répondit Madeh, mais la chose vaut mieux. Au moins, ici, rien ne nous trouble, et je me suis fait à ce silence, à la condition que tu viennes le rompre de temps en temps.
— Même avec Ghéel ?
— Même avec Ghéel !
— Même avec mon Frère ?
Madeh se tut. Ils se regardèrent bien dans les yeux. Enfin, Atillia :
— Tiens, tu as les yeux très beaux, mais tu m’effraies. Allons au jardin !
Il l’attira vers le lit, évidemment allumé comme un serpent qui, sortant de sa léthargie hivernale, se désenlace peu à peu à la chaleur. Elle s’assit à ses côtés.
— Nous sommes bien ici, est-ce pas ?
— Oui ! Nous sommes bien.
Ils rirent légèrement. Atillia fit tout à coup :
— Surtout que mon Frère ne croie pas que je le veuille remplacer. Je l’imagine jaloux, Atillius, jaloux de toi qui l’aimes tant.
Madeh se leva :
— Je m’ennuie bien, que serait-ce si tu n’étais pas là ?
— Il te resterait... mon Frère !
Elle le poussait à avouer ce qu’il était pour Atillius, très friande de détails, avec des mots salaces sur la bouche. Sa première peur s’envolait ; ses gamineries renaissaient, aussi ses hardiesses de gestes. Elle saisit Madeh à son tour, le força à se rasseoir et s’appuya à lui, tout un côté de son corps sur son corps. Il prit sa mitra qui l’embarrassait, la jeta nerveusement, et secoua sa tête aux cheveux crêpés, parfumés et luisants :
— Restons ici. Il fait bon ensemble !
Leurs mains erraient, avec des frémissements, le long de leurs jambes, autour de leur taille, faisant monter à leurs reins une chaleur qui les tenait tout trépidants. Celle d’Atillia pesa sur Madeh, qui eut un éblouissement.
— Non, arrête-toi !
Il la serra fortement. Mais il devait avoir un air étrange, car sa peur de tout à l’heure revint, avec, en plus, la secousse imprimée à ses chairs par ces attouchements. Elle se leva à son tour, désireuse à la fois de partir et de rester.
— Nous devrions aller au jardin ; je parierais que je cours plus vite que toi !
Et elle disparut dans l’obscurité du tablinum. Madeh la rejoignit. Ils restèrent ainsi quelques minutes, et le frémissement de la stola d’Atillia, et le froissement de la robe flottante de Madeh, touchant à même sa peau, faisaient un bruit sec d’étoffes qui les enivrait. La masculinité de l’affranchi crevait, formidable, lui donnant une exacerbation des nerfs, une chaleur des chairs, et ce n’était plus maintenant le bel et languissant Syrien, voué à la Pierre-Noire, mais un homme dont l’entière musculature vibrait au toucher féminin. Encore Atillia s’effraya, car elle ne se sentait point femme, mais plutôt éphèbe ; la passion n’allait pas encore directement à son sexe, à demi développé ; n’effleurait que sa peau en chatouillements délicieux. L’acte, dont elle avait la connaissance purement spirituelle, lui était une violence et une grossièreté ; elle aurait voulu simplement rester là, à se caresser des mains. Aussi, sous le coup de souvenirs lui revenant subitement :
— Tu me rappelles Sœmias qui, un jour que j’étais nue à me regarder, me caressa comme toi. Restons ici, adolescent, il fait si bon ainsi !
— Nue ! C’est nue qu’elle te caressait, s’exclama Madeh.
Et ses mains soulevèrent la stola, ardentes. Le toucher de ces mains fit pousser un petit cri à Atillia, qui encore échappa. Mais il la poursuivit, et comme ses yeux avaient une sauvagerie, sa voix une raucité inconnues, elle se débattit. Maintenant Madeh, comme sous un coup de sexe furieux, s’était dévêtu, et, tout nu, avec seulement ses sandales attachées très haut, comme celles d’une femme, il lui criait de s’approcher, courant après elle, pendant que les esclaves, apparus un moment au bruit, se sauvaient, et que le janitor, retenu par Habarr’ah, se lamentait :
— S’il le sait, le primicérius, il me jettera au crocodile. Au moins, toi, ne le lui dis pas. Je serais perdu !
Mais Atillia s’esquivait encore, revenant de l’atrium au tablinum, fuyant vers le péristyle, toujours poursuivie par Madeh, nu. Sans honte, il l’invitait à s’unir à lui. Elle se refusait, affolée de cette poursuite insensée qui les fit traverser toute la maison, jusqu’à l’atrium, où ils revinrent à nouveau, roulant, pantelants, lui sur elle, en une commune nudité.
Sans ménagements, l’acte eut lieu. Et ce fut moins une libre copulation qu’un viol, qui s’acheva dans la douleur d’Atillia, toute saignante, et la satisfaction sauvage de Madeh, allégé du flot de vie de sa récente masculinité !
OceanofPDF.com