L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 55 sur 66

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L'agonie

Chapitre XII

Cette nuit-là encore, des chrétiens orientaux se réunirent, non plus à la Transtévérine et au Viminal, mais dans les mines d’un temple latin dévoré de parasitaires, sur la voie Ardéatina, et communiquant, par des passages secrets, avec les catacombes creusées dans les terres arénacées. Ghéel y avait emmené Madeh que Kreistos attendrissait surhumainement, et les mystères de la Vie, le sang bu dans la coupe d’or, le rituel de volupté mystique, tout s’accomplit. Et Madeh, désespéré, se donna à des chrétiens sous la clarté miséricordieuse, qui se mourait, d’une lampe à lueur violaçante, sous le regard d’une grande face de Kreistos divinement peint à la muraille, pendant que le bon Ghéel chantait un hymne à l’Agneau, un délicieux hymne soulevant les âmes bien au-dessus des corps. Les deux amis retournèrent ensuite à la Transtévérine, par la Campagne, la Voie Appia, le Pomœrium, le pont Sublicius enjambant le Tibre non plus jaune mais rouge, comme un flot de lave du sol dégorgé.

Zal et Severa traversèrent un couloir aux parois droites de

cemœterium *82. La catacombe s’enfonçait, avec à droite et à gauche des niches losanges de corps, désignées d’inscriptions, ornées de feuillages, d’allégories, de croix, de T, de colombes posées sur des bords de vases, et de poissons nageant en de l’eau très claire, à peine striée d’écumes blanches. Un jour gris y coulait, droit venu d’un fond là-bas éclairé par un

luminaire, et plus ils allaient, plus les tombes, les niches, les loculus *83 et

les sarcophages se multipliaient, dans des cubiculas et des arcosolias *84.

— Voici le loculus qu’avec Maglo j’ai creusé, et où tu feras porter mon corps, quand mon âme s’en ira rejoindre Kreistos. Je l’aménageai, ornai et parfumai pour le dépôt suprême, qui n’est peut-être pas loin, le jour où tu apportas des fleurs dans ma chambre, t’en souviens-tu ?

Il s’appesantissait sur la Mort, en laquelle il trouvait des délices particulières. Tremblante, elle se serrait à lui :

— Non ! ce ne sera pas seul qu’on t’y apportera, mais avec moi, morte aussi !

Ils marchaient toujours, elle de plus en plus frémissante, ses mains vaguement se promenant à la taille de Zal. Et, une question se posant sur ses lèvres, soupirante, rougissante, émotionnée, elle fit :

— Pourquoi pas faire comme les autres, Frère ; pourquoi pas consommer notre amour en la paix de Kreistos ?

Sa chasteté s’évanouissait à présent sans combat ; elle s’offrait candidement, et tout son être vibrait en dedans avec des ardeurs qui l’enfiévraient. Mais Zal secouant la tête, se dégagea.

— Non ! Notre âme en resterait souillée, vois-tu ; attendons, après la Mort. Nous nous donnerons dans le sein de l’Agneau.

Severa se rapprocha, suppliante :

— Alors, ne m’emmène plus aux assemblées des chrétiens orientaux !

Ils descendaient, et c’était une obscurité plus dense à peine rayée de lignes luisantes de sarcophages et de tombes. Une odeur de morts leur emplissait la gorge, et ils se serraient, silencieux et oppressés. La main de Severa erra sur la chair de Zal, qui bondit :

— Non ! Non ! Laisse. Je ne t’aimerai plus, non, je ne t’aimerai plus, Sœur, si tu continuais !

Il s’en séparait, farouche et délicat. Elle le rejoignit amèrement :

— Pardonne ! Je ne l’ai pas fait exprès. Si Kreistos le veut, je me commanderai, je me maîtriserai, mais tu ne m’emmèneras plus aux assemblées des chrétiens orientaux.

Un silence, que Zal coupa tout à coup :

— Nous n’attendrons pas longtemps, Sœur, quelques jours encore, car Kreistos me dit que ce va être bientôt la fin.

Ils remontaient, le jour renaissait, les lignes des tombes s’accusaient davantage, et des salles blanchoyaient en des fonds de couloirs vite atteints. Tout était propre et net, muet et paisible ; pas une vie n’apparaissait dans cette mort, nulle bête, nul homme, rien, rien ! À de flottantes clartés, leurs ombres dansaient, souvent confondues, et ils regardaient cette absorption mutuelle de leur ombre avec ravissement.

Ils approchaient sans doute d’une issue ouverte sur la Campagne, car de minute en minute la lumière devenait large, des bandes de soleil glissaient de trous ignorés, mettant de l’or sur des peintures à peine plaquées. Le cemœterium sonnait de rumeurs qui surprirent Zal :

— Nous devons être du côté du Camp des prétoriens, hasarda-t-il.

En effet. Ils débouchèrent dans un arénaire abandonné, au fond d’un étroit ravin bordé d’onopordes dressés en candélabres, où la catacombe expirait sous un taillis de ronces haut comme un autel. Ils en gravirent la pente de sable brûlé ; de là, ils virent toute Rome à leur gauche et, devant eux, le Camp des prétoriens, troublé de grands cris.

— Je le pressentais, dit Zal, Kreistos me l’avait bien dit !

Il élevait les mains, une clarté sur sa face fine et court-barbue, les yeux au ciel rouge, prenant les mains de Severa en une effusion mélancolique qui la fit frissonner. Elle essayait de le ramener au bas du ravin où, qui sait, elle eût enfin vaincu sa terrible chasteté. Il la baisa seulement au front, ses rêves de pureté affluant en lui à ce matin dont le soleil vineux ressemblait à un œil de cyclope aux glaireuses lueurs.

— Vois, les prétoriens se révoltent et ils tueront Elagabalus, et nous, qui avons uni la Pierre-Noire à Kreistos, nous partagerons le sort de l’Empereur !

Et il l’entraînait vers Rome, sans même retourner la tête vers le Camp.

— Cependant, nous ne devons pas laisser périr Elagabalus, reprenait-il, non, nous ne le devons pas. Elagabalus aide au triomphe de Kreistos. Avec Ghéel et les autres, nous nous opposerons aux prétoriens, nous nous opposerons à Mammæa et à son fils. Par Elagabalus, Kreistos a davantage étendu sa Grâce : l’Agneau vainc manifestement. Kreistos désire par Elagabalus sauver Rome qui s’enfonce de plus en plus dans le Vice, le Crime et les excréments.

Il s’animait et courait au milieu de la route où des gens fuyaient apoltronnis.

— Ah ! malheur, malheur ! Ah ! malheur ! La prostituée veut changer de lit, elle n’a pas assez du sang des hommes et du sang des femmes ; elle en veut encore. Mais Kreistos qui est grand la laissera croupir dans ses excréments, jusqu’à ce qu’elle crie miséricorde, à Lui, l’Agneau trois fois saint qui la sauvera, mais sans Empereur ni Cæsar !

Puis il redevenait tendre, et ses anciens pressentiments entièrement le reprenaient :

— Je le sens, je ne survivrai pas. Tu connais le loculus ; tu m’y feras porter, et je t’attendrai dans son sein, à Lui, toujours Bon, toujours Puissant. Le peuple hait avec Elagabalus ceux qui se sont éjouis de son avènement, et nous sommes de ceux-là, car Kreistos nous commandait d’aider l’Empereur à pourrir davantage Rome pour que sa Victoire fût plus éclatante encore !

Des groupes de citoyens couraient, traversés par des cavaliers galopant éperdûment. Derrière eux, une voix aiguë coupée de toussotements, cria :

— Oui, c’est elle, et c’est lui, Rusca !

Ils se retournaient et Glicia, que soutenait le fidèle Rusca, les atteignait. Severa pâlit, Zal retint les deux poings du vieillard dressés sur elle.

— C’est ton épouse et Kreistos ne m’a pas suggéré de te la ravir. Reprends-la donc, si tu la veux : elle t’obéira, car l’épouse doit suivre l’époux.

Sa voix, d’amertume, se troublait, pendant que Severa, pleurant doucement, se voilait d’un pan de sa palla. Glicia se débattit, tout à fait furieux :

— Je savais bien qu’elle était avec toi, l’épouse de Glicia. Elle est aussi avec Elagabalus, avec Ghéel, avec Maglo. Mais les prétoriens vont tout tuer, et vous irez avec votre Kreistos aux mines où l’Empire vous condamnait jadis.

Et il leur désignait le Camp des prétoriens, qui pétillait d’armures remuées. Depuis le départ de Severa, il avait pris l’habitude d’errer, dans la Campagne, avec le double désir de la revoir et de la battre. Il en était devenu à demi-fou ; des confusions extraordinaires se faisaient dans son cerveau, sa haine des empereurs syriens s’étendait aux chrétiens orientaux qui le soutenaient, surtout à Kreistos poussant insolitement les dieux romains vers la dislocation de tout. Il n’avait plus revu Severa, n’osant, par fierté, demander à l’ancilla sa demeure ; se doutant jalousement de sa cohabitation avec Zal, et secrètement espérant en sa chasteté. Mais il n’en paraissait que plus insensé, et devant le Perse il voulut être le maître impitoyable :

— Lui-même te conseille de revenir, et je te veux, non pour te pardonner, mais pour te châtier, donner ton corps aux bêtes, te couper la tête, te crever les yeux et te déchirer la peau. Viens, viens, que je te tue !

Sa main crochue s’abattit sur les épaules de Severa qui poussa un cri. Zal alors se révolta, et sa tendresse, son amour, une grande humanité perçant sous l’apôtre le précipita sur Glicia qui lâcha Severa. Elle se jeta dans les bras du Perse :

— Sauve-moi ! Non, je n’irai pas avec lui, je ne le suivrai pas !

— Je te tuerai, je te couperai la tête et te crèverai les yeux, s’exclamait Glicia qu’entraînait Rusca. Voici les prétoriens ! Je les dirigerai vers la maison de ton Zal ; et ton Zal mourra avec toi, et je ferai tuer Elagabalus, avec Ghéel, avec Kreistos, avec tous ceux qui usent de ton corps !

Il lui jetait des injures ignobles qui se perdirent dans l’éloignement. La Campagne se couvrait de cavaliers isolés et de soldats débandés ; toute secouée, elle vibrait de clameurs d’hommes, de hennissements de chevaux et de sons de trompettes ; des onagres et des catapultes dressaient vaguement leurs bras en échafaudages ; des trompes d’éléphants serpentaient dans l’horizon ; des bêtes rugissaient. Et du Camp, comme d’un foyer, des fumées roulaient, emplissant l’air épais ; des étincelles s’en échappaient pour s’éployer en pétillements d’incendies.

— Tu resteras chez Ghéel, dit Zal à Severa, car ton époux, qui est patricien, pourrait diriger des soldats vers notre maison, et ils te frapperaient et te tortureraient.

Il la quitta et, en pleine rue de Rome où ils étaient, l’embrassa sur une joue, saintement. Chancelante, elle marcha très vite, traversa le Vicus Tuscus, franchit le pont Sublicius, entra chez Ghéel qui, tranquillement, faisait virer son tour. Un rayon qui rougeoyait dans la poterie et donnait à l’argile des tons violents comme sortis du four à peine qui s’entrevoyait dans une lueur ronde et terne, éclaira d’un vague flamboiement Madeh et Amon, assis et muets, et plaqua des traînées de sang sur les murailles de briques, qui s’allumèrent de ce soleil.

— Toi, Sœur, s’exclama Ghéel !

Quelque chose de très grave se passait pour qu’elle vînt sans Zal. Il crut à un grand malheur.

— Et Zal ?

Elle lui apprit l’agitation du Camp, les bruits de soulèvement, les courses de cavaliers et le débandement des soldats. Et de grandes clameurs se traînèrent au dehors, du peuple coula désordonnément dans la Voie, toute Rome s’emplit de tumultes grandissants. Ghéel pâlit légèrement ; Gangus et Lixio s’arrêtèrent, Madeh et Amon prêtèrent l’oreille, inquiets.

— Si les prétoriens se révoltent, s’exclama Ghéel, c’est qu’ils en veulent à Elagabalus, et Elagabalus tué, Kreistos souffrira, ainsi que l’affirme Zal. Nous allons à son salut, pour le triomphe de l’Agneau !

Il partit, suivi de Gangus et de Lixio, tous trois cachant sous leur tunique de longs couteaux. Mais quelques secondes après, il revint, embrassa Madeh, Amon et Severa :

— Je reviendrai ce soir. Restez ici, et si Cordula me demandait, ne lui dites pas que je suis allé vers Elagabalus !

Un gros pleur mouilla ses yeux, rapidement essuyés de sa main fleurante d’argile. Il voulait paraître détaché du monde, sans amitié, sans amour, sans rien qui pût attendrir son cœur ordinairement si bon.

Severa, Madeh et Amon se virent seuls dans l’atelier de Ghéel ; Severa anxieuse pour Zal, Madeh rêvant obscurément d’arracher Atillius aux dangers probables de cette révolte, Amon revoyant Alexandrie, où il se promettait de retourner. Car l’Égyptien, aidant à sa manière Ghéel qui l’avait recueilli, en doublant sa clientèle, en plaçant de ses vases chez les Romains riches, en rendant son travail très fructueux, avait retiré des bénéfices de son ingéniosité. Sans plus songer à la traîtresse Jephunna, il comptait partir bientôt pour retrouver dans sa patrie une de ces belles jeunes filles qui se baignent dans les eaux du Nil, et peut-être refaire sa fortune dans un commerce à nouveau de lentilles d’Égypte.

Les rumeurs croissaient, pas assez puissantes encore pour ne pas entendre à cette heure la voix de Scebahous criant de son porc salé, qu’avec son grand poignard il débitait calmement à des citoyens qui le quittaient aussitôt pour courir vers Rome, d’où des fumées s’élevaient, violentes et larges, en colonnes de sang.

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