L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 21 sur 66

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L'agonie

Chapitre XXI

Dans la chambre qui avait vu les Brundusiniens écouter Mammæa et Mœsa, Sœmias était entrée. Aveulie, la stola lâche, les seins ballottant dans la subucula brodée d’or à peine retenue par le strophium aux agrafes de chrysoprase, les sandales de feutre blanc défaites sur la jambe entourée de

periscelides *65, elle s’assit sur son lit, regardant incertainement les flacons et les coupes jonchant le sol, le meuble de bronze renversé, le désordre de sa chambre, qui témoignait d’un passage d’inconnus. Elle se dit que sa sœur Mammæa avait peut-être voulu la faire assassiner avec son fils Antoninus, et elle resta hébétée de cette chose inouïe. Gardant pour son fils le plus fauve des amours, elle était prête à tout, et l’énormité même de sa frénésie maternelle lui dérobait ce qui se tramait pour y échapper. Elle croyait, très naïvement, à l’agenouillement résigné de la terre devant elle et lui, et, toute-puissante, de son vertige elle n’apercevait point les haines, les espoirs, les larmes de sang, les douleurs, les conjurations, l’abîme plongeant, mer fuyante, sous ses pieds qui tenaient l’empire aplati.

La réception des Étrangers se poursuivait, les rumeurs qui lui parvenaient n’indiquaient cependant nul danger. Rien ne lui ayant paru insolite, comment expliquer ce désordre ? Elle passa dans l’appartement vide de Mœsa et de Mammæa ; d’autres pièces, d’autres cubiculas étaient vides aussi. La fête avait bouleversé tout le Gynécée. Les esclaves erraient dans des couloirs voisins ; tant était disloquée la discipline antique que des femmes, après un festoiement, s’étaient sauvées ; des patriciennes s’ébattaient avec des familiers ; en des coins du palais des vierges se livraient entre elles. Un rut sans fin se déchaînait partout.

C’était une aile du Palais qui se bordait de jardins dont les eaux bleutées des bassins étalaient des nymphéas très larges sous des regards de statues. Elle s’y enfonçait, et les rumeurs s’éloignaient. Des eunuques noirs, à mitra de peau de panthère, aux paupières vermillonnées, se promenaient seuls dans ce Gynécée, la face prosternée au sol quand elle passait. Elle songea à Atillia, la préférée des vierges qui l’entouraient, à Atillia, la sœur d’Atillius, le primicérius, le silencieux, le mystérieux, l’effréné apôtre de la Pierre-Noire, que nulle n’avait su attendrir, qui inspirait son Antoninus et avait juré haine à la femme, puisqu’il ne s’était donné à aucune femme encore, ne gardant que cet affranchi fardé, parfumé et vibrant, Madeh ! toujours l’accompagnant comme une ombre svelte, fine et gracieuse. Et alors, le sentiment de la femme qui a la jalousie d’un autre amour s’éveilla, répondant à des sentiments très anciens qu’avait tout à l’heure devinés Mœsa. C’est que, depuis des années, elle avait connu Atillius, l’admirant à Emesse dans ses vêtements pourpres, s’intriguant de sa vie écoulée avec l’affranchi, de la floraison de rêves faisant s’épanouir en son cerveau l’architecture du culte de la Vie dont le dieu, de chair et d’os, serait son bel Antoninus Elagabalus qui, androgyne comme la Force Première, devait donner son corps à tous, mâles et femelles, pour le ténébreux et inexpliqué mystère de la création. Et de ce dieu, réellement, qui avait été ce fils sacré empereur à quinze ans le culte, vertigineusement répandu sur la terre, dévorait tous les autres cultes, parce qu’il était humain et social, parce qu’il soulevait les passions et les libérait, parce qu’il expliquait largement les philosophies et les religions. C’est ainsi qu’Atillius avait conquis une puissance énorme sur elle : elle s’accroissait, cette puissance, de sa réserve gardée avec toutes les femmes, car il les avait toutes refusées, celles qui voulurent l’arracher à Madeh ! Qu’était donc cet homme qui, dans les voluptés de l’Empire, ne jouissait que d’une seule avec son affranchi, un esclave ! et conservait la froide imagination d’un chef de religion étayant le Rite et bâtissant le Culte au milieu de la pensée générale, pour en paraître surhumain ?

Certes, sa pensée, si nuageuse aux yeux de tous, lui était très claire, car chaque acte d’Elagabalus pour le triomphe de la Pierre-Noire s’inspirait d’Atillius, qu’elle voyait dans les conseils intimes auxquels elle assistait en approbatrice. C’est à lui que Rome devait l’enlèvement des Boucliers Anciles, du Feu de Vesta et du Palladium ! C’est à lui que Rome devait d’être le lupanar du monde, où la femme se prostituait à l’homme devenu l’androgyne, sans que la femme et l’homme, qui pouvaient s’en écœurer irrémédiablement, eussent conscience de cette universelle révolution ! C’est à lui que Rome devait d’assister au mariage de la Lune et du Soleil, c’est-à-dire de la Vie sous ses deux formes désormais confondues, comme il voulait que fussent confondus les sexes ! Ah ! combien l’Orient, cet Orient de soleil et d’or, de fleurs monstrueuses, de religions touffues, de plaisirs colossaux, était grand pour se refléter ainsi en Atillius qui, plus triomphal que les Cæsars, faisait communier la terre en un même dieu, non pas impondérablement idéal, mais vivant, qui était son fils Elagabalus Antoninus, le chef de l’éclatante, future et dernière celle-là, qu’aurait l’humanité, dynastie des Empereurs de la Pierre-Noire.

Et, femme à moitié déséquilibrée par une excessive dépense d’énergies, rassurée par le calme environnant, elle se jurait de donner ce que la mère d’un Empereur pouvait donner à qui amènerait Atillius dans ses bras oints de parfums phéniciens, sur ses seins se dressant par avance au plaisir. Combien rapidement, dans cette chambre où des hommes avaient passé, nue, loin d’elle les colliers de turquoises et de perles de son col, les bracelets de ses poignets, après bues des coupes d’or, sur ce lit sentant bon à la fois le safran et la verveine, se donnerait-elle à lui, qui oublierait Madeh, en des spasmes jamais satisfaits, quoique cette nuit encore, érotique effrénée, elle eût couru à la recherche des mâles, elle à qui l’Empire appartenait, telle que Messaline, cette autre impératrice, son modèle !

De loin, de très loin, elle perçut un bruit de baisers, puis une voix jeune, une voix de vierge peut-être, donnant sa virginité à quelque homme. Elle venait du cœur du Gynécée même, et c’était comme son cri de passion, la fleur irradiée de l’amour toujours en activité qu’il recélait. Sœmias, alanguie, se traîna à travers une succession de pièces décorées de mosaïques et d’ors, qui béaient devant des portiques éloignés sous lesquels des paons fastueux rayonnaient. Elle vit, découpée sur un fond de cour, la tour sertie de pierres précieuses, plaquée de métaux précieux, qu’Elagabalus avait érigée pour s’y précipiter le jour où il plairait au peuple romain de lui arracher l’Empire. Elle montait, cette tour, infinie et solitaire, telle qu’un phallus vertical, sous un barbare constellement d’onyx, de sardoines, d’agates, d’améthystes, de chrysolithes, de nacres, de coraux, avec ses draperies hyacinthes, écarlates et cramoisies qui, à son sommet, claquetaient comme des oriflammes saignantes. Et une souffrance la poignit. C’est que surgissaient en elle les fins d’Empereurs jetés aux égouts, poignardés et étranglés, les tumultes des prétoriens, le sang coulant à flots plus rouges que les draperies de cette tour triomphale et muette, et les carnages humains, les boucheries d’hommes et de femmes de ces chutes-là. Ah non ! ah non ! Et, sacrant les vices d’Elagabalus au profit d’un grandiose sacerdoce, elle disait, comme tout à l’heure sa sœur Mammæa pour Alexianus, que ce cher Antoninus, ce doux adolescent au calme visage, cette jeune âme vertueuse, ne périrait pas, n’est-ce pas ? Le monde ne serait pas frappé dans cette mort qui faisait se révolter par avance la terre et le ciel.

Mais les baisers bruirent encore, clairs et répétés. Et la voix s’y brodait, mais seule, d’une vierge qu’elle crut reconnaître. Elle descendait d’un étage supérieur, par un escalier étroit caché sous une tapisserie, et que Sœmias gravit, intriguée.

Dans une chambre en rotonde comme un temple, dont la muraille avait des pilastres cannelés, blanche du jour blanc du ciel plombant par une ouverture du plafond, Atillia, nue entièrement, exposait son corps gracile, la minceur de ses cuisses, le rebondissement d’une gorge légèrement déprimée sur laquelle coulait de sa chevelure teinte en cramoisi. Elle se regardait dans un grand miroir d’acier, levant tour à tour les bras, et les baisers entendus de Sœmias, les paroles entendues de Sœmias étaient d’elle-même. Ses grands yeux violets au bord desquels l’ineffaçable bleu de la passion s’agrandissait s’arrêtèrent sur Sœmias, qui rentrait lentement, souriante, triste !

Et la vierge et la femme se regardèrent, celle-ci comme enviant l’ensoleillement d’illusions dont se dorait le cœur d’Atillia qui, pour s’affoler ainsi de sa propre chair, devait s’entourer de gloire et d’énormité : l’extériorité s’exagérait sans doute pour elle, déformant colossalement ses lignes, ses couleurs et ses sensations, à la griser. Sœmias se vit, à ce moment d’éveil ancien de sa nubilité, ses flancs attendant encore Elagabalus, ce futur maître du monde, dans le pompeux décor syrien, et subissant l’influence de la Vie qui la poussait vers l’Homme, si beau, si olympien, si adorable que jamais, depuis, elle ne le vit ainsi ; et l’irrémédiable terre-à-terre de ses actuelles amours, la désolante recherche du Mâle dans les mauvais lieux de Rome, lui furent une déchéance. Atillia, qui restait nue, lui évoqua Atillius par la douceur du profil, le regard de ses yeux violets, et l’extraordinaire animation de la face, qui leur étaient communs. Alors, frénétiquement, elle la prit sur elle, la baisa sur la nuque, la caressa le long du corps pendant qu’Atillia se laissait faire, rieuse, dans ses bras énervés.

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