L'agonie
Chapitre XVI
Severa s’éloignait rapidement. La rue était toujours déserte, avec des changements d’ombre et de clarté. Mangée à un bord, la lune déclinante roulait dans le ciel, au bas duquel une bande jaune flottait.
Zal ne disait rien et Amon songeait. Les bruits courant sur les sectateurs de Kreistos qui, à Alexandrie comme à Rome, occupaient depuis longtemps les curiosités polythéistes, allait-il y croire ? Ces confessions à voix haute ; ces baisers et ces larmes, et cette espèce d’amour ébauché entre l’extraordinaire Zal et Severa, si éloigné de ceux qu’en sa vie d’homme calme il avait vus jusqu’à présent !... Il n’osait y penser droitement. La fuite d’Atta, dès ouï son nom, l’étonnait. Il devait être bien coupable, Atta, car l’innocence ne se dérobe pas ainsi devant l’accusation ! Et il se promettait de le sonder à la première occasion.
L’Égyptien marchait avec d’énormes lourdeurs aux jambes et des ensommeillements aux yeux. Il supputait mentalement les heures non dormies dans son appartement du Vélabre, grâce à cette aventure de la Voie Suburane, qui lui attira Maglo, qui lui fit connaître Ghéel, l’empêcha de se retirer à temps chez lui et, chassé vers l’Esquilin par Elagabalus, le fit assister au témoignage de Zal devenu son compagnon de nuit.
Obscurément, il se disait que c’étaient des chrétiens qu’il voyait partout. Ils avaient une colossale puissance d’expansion, et tout concours de peuple n’était pas sans eux. On avait pu jadis les jeter aux bêtes, maintenant on pouvait les molester ; grandissant sur le sol de l’Empire, ils pullulaient au point que chaque rue, chaque maison comptait son chrétien. Ils étaient faits aux injures et aux coups, comme Zal et Maglo. Ils acceptaient facilement ce qui colérait les adorateurs des autres dieux : l’intronisation d’une religion répugnant à l’Occident et la dissolution de l’Empire dont chacun s’effrayait vaguement. On les soupçonnait même d’appeler cette dissolution et d’y travailler sourdement. Pour lui, Égyptien, dont la patrie souffrit de Rome, que lui importait ? Même des mouvements de sympathie secrète le faisaient acquiescer à cette mort d’un Empire, mais il constatait ; il se laissait aller à reconnaître cet état de choses qui lui sautait aux yeux.
Une clarté violette transsudait du ciel plein de douceur. À l’autre extrémité de l’horizon, la lune redevenait jaune, faisait prendre corps à des apparences de rues, des profondeurs de places, d’ombres grisâtres d’édifices qui surgissaient peu à peu du sol. Amon et Zal passaient devant des temples, de Jupiter Viminal, de la Vénus Erynne, de l’Hercule. Ils traversaient des quartiers qui se troublaient de gens matineux : les quartiers Succusanus, de l’Orus, des Capulateurs. Ces parties de Rome avaient, quoique à l’aube, de funèbres allures, rien qu’à voir leurs maisons allongées aux fenêtres étroites, aux portes basses, à sentir certaines odeurs de terre de cimetière récemment levée. C’était la région des porteurs, laveurs et embaumeurs de morts, qui l’habitaient en familles pullulantes.
— Tu n’as qu’à suivre encore cette Voie avec moi, dit Zal, et descendre le Viminal jusqu’au Temple de la Paix, qui te conduira au Forum, et, de là, au Vélabre. Je vais rentrer chez moi.
Et il prit une rue qu’Amon reconnut pour celle du poète Zopiscus, avec qui il avait fait un si bon et si lourd repas la veille. Cela lui fit dire à part lui qu’il n’avait rien mangé depuis, car la faim le tenaillait.
Il allait quitter Zal, redevenu silencieux, qui s’arrêta devant une maison au corridor ouvert, pavé de pierres pointues espacées d’ornières, menant droit à une cour au bassin empli d’une eau coiffée de moisissures verdâtres. Cette cour était une sorte de puits aux parois duquel s’ouvraient de petites fenêtres aux volets délabrés, dont les creux cachaient des familles de lézards gris, plaquant leur ventre flasque à la muraille fongueuse et avalant placidement l’air empuanti.
— Je connais cette maison ; c’est celle qu’habite Zopiscus, fit Amon.
Et comme Zal pénétrait dans le corridor, il le suivit, gravissant avec lui un escalier aux marches de bois. Ils ascendèrent ainsi cinq étages à peine éclairés de trous ouverts sur le matin. À la dérobée, Amon vit tout un coin de la Campagne, le Camp des prétoriens et le Vivarium. Au loin, des formes humaines, réduites à exiguïté, faisaient des criblures noires qu’un van aurait secouées et qui erraient dans des plaques de soleil naissant.
Encore ils montèrent. Le huitième étage était sur le toit plat, en forme de belvédère branlant, et l’on y atteignait par une échelle tout embrouillée de toiles d’araignées. Il y avait une dizaine de logettes dont les portes grinçaient, à demi-brisées, sur une terrasse surplombant les étages inférieurs, et les dépassant sur la largeur de la rue. Amon voulut regarder sous lui. En un éclair, lui rayèrent le regard des rues qui s’animaient, des boutiques qui s’ouvraient, des embaumeurs de morts, sous le bras des urnes pleines de parfums, et, courant, des bouchers, la tunique rouge de sang, se dirigeant vers le Marché-aux-Viandes, le Macelium ; des matrones allant au Marché-aux-Fruits, situé au sommet de la Voie Sacrée ; des restaurateurs qui faisaient courir des ânes bâtés de couffins vides ballant de chaque côté du ventre. D’en bas montait, mais plus intense, comme grillée à la chaleur du matin, cette odeur de cadavres qui semblait flotter sur le quartier ainsi qu’un nuage violet.
Zal désigna la porte de Zopiscus à Amon, et lui-même, le quittant, s’enferma dans une des logettes qui formaient tout l’étage.
Il n’y avait plus à hésiter pour Amon qui avait faim et était brisé, et dont la face, à courir ainsi la nuit, prenait des teintes verdâtres, des teintes de peau des embaumeurs et des laveurs de morts. Il frappa à la porte de Zopiscus : nul ne répondit d’abord ; il frappa plus fort. Une voix s’éleva, celle du poète, qui n’entendit pas Amon, car il déclamait en ce moment une ode de sa composition, en vers falisques peut-être ! et tout entier n sa propre audition il ne remuait pas.
Alors Amon, qui s’aguerrissait, pesa sur la porte. Un coup d’air le poussa violemment dans l’intérieur : il manqua choir contre un pot de chambre de terre grossière, juste placé devant. Des feuilles de papyrus voletèrent. Zopiscus, juché sur un mauvais escabeau, bouchait de son corps très maigre l’ouverture d’une fenêtre éclairant un lit de bois. À l’aspect de l’Égyptien, il resta bouche ouverte, un pied en l’air, une main brandissant le poème, ne sachant que dire et fermant un œil, de terreur.
Balbutiant :
— Tu n’es pas une apparition ; oh ! non, tu n’es pas une apparition venue me troubler ?
Et comme Amon, abruti par cette réception, restait tout gelé, le poète lui fit, de son escabeau :
— Je t’ai connu vivant, Amon : j’ai composé pour toi des poèmes sur Anubis, Sérapis, Zom et Num, sans oublier Isis et Osiris. Mais j’ai à me confesser. Ces poèmes n’avaient pas été dédiés aux dieux de ton pays. Tu me pardonneras. Veux-tu savoir quelle divinité avait déjà reçu l’hommage de ma Muse ?
— Oui ! dit sourdement Amon, sans plus se mouvoir et horrifié.
— Vénus ! fit Zopiscus, contrit et triomphal à la fois.
Amon fit un pas vers lui, puis deux, puis trois. Il touchait à l’escabeau.
Zopiscus était en subligaculum *62 court et en subucula, de telle sorte que ses bras nus, retombant sur ses jambes nues, osseuses, frôlèrent la face de l’Égyptien. À ce contact, il ferma les yeux, croyant être dévoré d’un coup, et se laissa aller sur Amon. Tous deux tombèrent alors, et la tête de Zopiscus renversa le pot de chambre dont le liquide s’écoula par la terrasse avec un petit bruit de cascade.
— Amon !
— Zopiscus !
Ils se relevèrent. Ils se palpèrent. Ils étaient intacts. Zopiscus vit qu’Amon n’avait pas cessé de vivre. Au contraire ! Après un repos, l’Égyptien dit que n’ayant rien mangé depuis leur petite débauche, besoin lui était de se réconforter, et Zopiscus se fit expliquer pourquoi Amon était chez lui de si grand matin. Et pendant qu’il se vêtait, Amon lui raconta, légèrement confus, sa rencontre avec Cordula, l’arrivée de l’intempestif Maglo, le bon vouloir de Ghéel, la soirée écoulée à reculer devant l’Empereur, la connaissance de Zal et l’assemblée des chrétiens. Il n’oublia pas Atta. Cela agréa fort à Zopiscus, surtout la déconfiture d’Atta, son concurrent, car il dit :
— Vois-tu, ce parasite méritait bien cela. Avec toi, il déguisait seulement sa qualité de chrétien, qu’il eût reniée si je n’avais été là. Tu le chasseras de ta présence, n’est-ce pas ?
— C’est un homme fort savant, fit Amon, et je ne comprends pas pourquoi ton voisin Zal lui en veut si fort !
Le voisin Zal ! Zopiscus ne le connaissait point. Zopiscus devenait fier, maintenant qu’Amon lui offrait le ientaculum, repas du matin fait de pain trempé dans du vin, avec un accommodement de dattes et d’olives. À ce mot : chrétien, il eut des sourires méprisants, et les haut-le-corps, et les ironies d’épaules d’un être supérieurement vivant hors de la basse humanité, ce qui rendit perplexe Amon, surtout pour Zal dont, vaguement, il devinait l’énorme vitalité mentale, sous l’extrême pression des doctrines de Kreistos.
— Cependant, il te connaît, Zal, dit-il au poète, car c’est lui qui m’a montré ta porte !
— Ces gens-là connaissent tout et se glissent partout. Moi, je ne savais si ce Zal habitait ici. S’il me connait, quoi d’étonnant ! Je suis plus répandu que le Capitole. Ma renommée, qui fait pâlir celle de tous les poètes, a jailli comme une lumière devant ses yeux !
Ils descendirent les huit étages de la maison, toute en rumeur de gens réveillés, et furent bientôt attablés en une taverne de la porte Salaria, vers la Campagne où elle mettait les chromes violets de ses alcées et de ses volubilis dont les clochettes grimpaient à la tonnelle frangée d’une vigne. Zopiscus buvait beaucoup et Amon mangeait beaucoup. La taverne s’offrait à une clientèle de voyageurs arrivant à Rome, et de soldats échappés du Camp des prétoriens, qui faisaient un tapage de jurons et de cris. Zopiscus avait un rire sec, surtout lorsque de nouveaux venus, à allure modeste, se faisaient servir silencieusement.
— Qu’est-ce que tu as donc, lui demanda Amon ; pourquoi ces rires ?
— Bah ! Je ris, car avant peu on pleurera là-bas.
Et, troussant sa barbe pointue sans moustaches, il désignait Rome, étalée devant eux, grisoyante de la hauteur de la taverne.
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Je veux dire que ces Chrétiens et ces soldats ne s’accommoderont pas longtemps ensemble. Le temps à Elagabalus de s’amuser et nous en verrons de belles !
— Crois-tu donc qu’Elagabalus, qui fait fuir les paisibles citoyens la nuit, puisse jouir longtemps dans son palais des Cæsars ?
— Peuh ! Seuls, les soldats le peuvent dire.
— Ils ne sont donc pas contents de l’Empereur ? On ne le dirait pas, à les voir.
— Ils sont contents, sans doute, mais il ne faut pas qu’ils s’ennuient à voir Rome des murailles de leur camp. Et puis, Rome est comme un fruit qui renferme un ver. Le fruit se pourrira. Le ver, c’est le Chrétien qui accepte aisément les changements d’Elagabalus, alors que l’adorateur des dieux n’en veut point. Ma vaste pensée est allée jusque-là ! Les bons citoyens disent que ce sera pour l’Empire le coup de la mort si l’Empereur ne revient pas aux dieux de Rome. Mais bah ! Buvons et mangeons. J’ai bien vu et n’ai été incommodé de rien !
Comme s’il eût entrevu, par des échappées informes, une catastrophe d’Empire qui ne pouvait longtemps durer, Zopiscus philosophait en mangeant et en buvant à petits coups, ajoutant les dattes aux olives, et y mêlant, pour sa plus grande gloire, des vers à lui ! Amon commençait à dormir. Un invincible sommeil cousait ses paupières ; ses jambes se détendaient, et maintenant, dans le plein jour pénétrant par la porte verdoyante de la taverne qu’encadrait échappée à la tonnelle, la vigne aux enramèlements épais, il rêvait : — Une jeune prostituée l’appelait, et un vieillard lui mordait un morceau d’épaule ; Ghéel se promenait avec lui sur l’eau du Tibre, comme Kreistos sur le lac de Tibériade, et Elagabalus l’enveloppait d’un filet de rétiaire. Puis, avec Zal, il apparaissait dans l’Assemblée des chrétiens, qui le fuyaient en un vol de beaux ibis se mirant dans le Nil, un Nil bleu bordé de temples de briques rouges et de sphinx immuablement ricanants. Êtres et choses se fondaient ensuite en une mer brouillassante, dont les profondeurs gélatineuses roulaient des tête menaçantes, aux bouches atroces criant des mots inconnus. Amon les voulut fixer au passage, et il reconnut les têtes des chrétiens entrevus à l’assemblée de Zal.
Cette mer finalement était bue par des crocodiles apparus de tous côtés.
Le voyant complètement endormi, Zopiscus, qui ne philosophait plus, le laissa là et partit.
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