L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 47 sur 66

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L'agonie

Chapitre IV

Ce furent, pour Severa et Zal, des jours d’endormement d’âme, de volonté et de conscience qui les faisaient flotter en une sorte d’outre-vie où tout se fondait. Surtout pour Severa dont la mysticité se complaisait à cette presque cohabitation qui, hormis la nuit, les faisait vivre ensemble, prendre les repas ensemble, rapidement, sur un coin de la table du Perse. La patricienne, entièrement à son service, avait acheté un fourneau de terre et des ustensiles de cuisine pour les mets qu’elle-même confectionnait ; elle descendait régulièrement, comme une humble matrone, pour l’achat des provisions ; elle faisait même le lit de Zal et balayait sa chambre qui prit un aspect propre, avec quelques fleurs, des bandes d’étoffe blanche ornant l’escabeau, et une stola de laine bordée de bandes pourpres dont elle fit un tapis pour le misérable carrelage du parquet. Telle quelle, cette chambre ressemblait à un petit temple, avec le jour jaune filtrant à travers le lin huilé qui vitrait l’étroite fenêtre, et c’était pour Zal, lorsqu’il rentrait, un ravissement, une quiétude, un attendrissement de se voir ainsi, de sentir longuement le parfum des fleurs et l’odeur fraîche de Severa, et il oubliait sa propre misère pour se laisser aller à son charme.

Car, pauvre, il l’était, Zal ! Depuis qu’enfant, le pavé de Rome le vit, après la mort de son père, arraché au pays natal, parce qu’il appartenait à la descendance de ce roi dont la légende faisait encore bondir le cœur des vaillants de sa race, ses jours mal vécus ne pouvaient se compter, tant ils furent de privations et de douleurs. D’une intelligence vive, il lui eût été possible d’enrichir la clientèle d’un patricien, d’un riche étranger, d’un consul ou d’un tribun, attachant sa fortune à la sienne, comme tant d’autres parvenus. Également, il eût pu offrir la fleur de son sexe aux vices mâles de quelques-uns, et ainsi devenir un prostitué, peut-être un eunuque à la voix féminine, à la face glabre, tant recherché par les passionnés. Mais non ! Zal avait vécu impossiblement de labeurs grossiers, affinant son âme pour toutes les élévations, jusqu’à ce qu’un chrétien le catéchisât, le baptisât, le lançât en pleine propagation de Kreistos, à la doctrine duquel il mêla de ses intuitions d’Oriental, retrouvant même, grâce à un atavisme inexpliqué que souvent lui avait reproché Atta, les deux Principes du Mal et du Bien, comme un Perse qu’il était. Tout en travaillant de ses deux mains, tantôt vannier, tantôt tisserand, tantôt flotteur de ces bois qui descendaient vers la mer par le Tibre, il devenait vite pour les chrétiens une sorte de chef dont l’enseignement facilement se répandit. En son ardeur, Zal avait fermé les yeux sur les inimitiés et les jalousies naissant en nombre sous ses pas, pour continuer la confession de Kreistos, toujours dénoncer les hypocrites, les fourbes, les lâches, les tièdes, élargir le concept cultuel, lui chercher un sens humain et, suivi de Frères et de Sœurs natifs presque tous de son sol, ériger haut la Doctrine, la Foi, la Charité, le Dévoûment, l’Humilité, l’Abnégation, jusqu’à créer cette symbolisation de la Fraternité par la cérémonie du Viminal.

Maintenant, manouvrier à la Région des Jardins, Zal partait de grand matin, pour revenir au milieu du jour, repartir et revenir le soir. Une odeur de terre, de ciment et de brique fleurait de son sayon ; ses membres, las de travail, à peine le portaient à sa chambre, mais dès qu’il y avait mis pied, c’étaient une allégresse, un rayonnement nullement cachés. Severa était là, inquiète de ses fatigues, tenant chauds les mets en des bols grossiers, assise sur l’escabeau et quelquefois cousant les vêtements de Zal. Ils causaient doucement, avec des émotions dont leur gorge se serrait, avec presque des pleurs aux yeux de ce bonheur commun. La nuit se faisant, à la clarté d’une lampe de terre cuite, il lisait l’Évangile Oriental, gardé sur la planchette de la muraille ; elle écoutait, songeuse, exaltée, toute pénétrée de Foi pour Kreistos, d’Amour pour Kreistos qui se transformait obstinément en apparence du Perse, avec un agrandissement d’auréole sur sa tête. Elle poussait alors un petit cri, et Zal s’arrêtait, et Zal lui demandait pourquoi ce cri, et elle restait confuse, n’osant lui avouer qu’elle voyait le Dieu en lui. De cette intimité qui faisait se rapprocher leurs corps au point que souvent les jambes de Severa rentraient, frémissantes, dans l’écartement de celles de Zal, à peine voilées sous les pans du sayon, aucune ardeur de chair ne naissait, sinon un léger trouble en celui-ci qui se levait alors, invitait Severa à se retirer chez elle, où il l’accompagnait, simplement avec un baiser de paix adouci dans la nuit.

Lui dormait d’un sommeil de plomb, seulement désireux de se réveiller à l’aube pour le travail du lendemain. Mais Severa dormait peu, avec des inquiétudes dans le sang qui la faisaient jeter hors du lit et coller son oreille à la cloison pour y ouïr la respiration du Perse, et ainsi le sentir plus près dans son sommeil. Elle agissait avec lui comme une sœur s’infériorisant pour un frère supérieur d’Intelligence et de Volonté, et si la cohabitation poussait quelquefois en elle des éveils de chair, bien vite sa chasteté d’esprit s’y superposait, écrasant les prurits naissants, ne leur permettant point de manger son organisme de femme en elle mystérieusement croissant.

Parfois, ils allaient chez Ghéel ou chez d’autres chrétiens que leur mode d’existence n’émouvait nullement, ou bien ils assistaient à des assemblées de leur culte, d’où ils revenaient contrits, attendris, l’un marchant à côté de l’autre, en des nuits lunaires qui voyaient, vivaces, leurs silhouettes blanches errer.

Severa avait vendu à un lapidaire du Vicus Tuscus la plupart des bijoux dont elle employa le produit pour, en même temps se subvenir, aider Zal. Lui, sans répugnances, acceptait cette sorte de communauté, en usage chez les chrétiens, et dont ils faisaient bénéficier des Frères et Sœurs pauvres auxquels ils allaient rendre visite certains jours qu’il ne travaillait point. C’étaient, alors, de calmes et délicieuses promenades, du Champ de Mars à l’Aventin, à la Région Transtévérine ; au loin, dans la Campagne ; sur les bords du Tibre qu’habitait une abjecte population de lépreux, de syphilisés, de hernieux et de goitreux au sang dissolu, venue de toutes les parties de l’Empire. Terribles vicieux d’une promiscuité moins de bêtes que d’êtres sans sexe distinct, les pères y violaient les enfants, mâles et femelles ; les mères y subissaient les fils ; les filles y vivaient de prostitution au beau milieu d’étroites maisons de planches et de briques qu’à peine égayaient de hautes mauves violaçant les horizons. La présence de Zal et de Severa à peine les secouait, et souvent ils furent témoins de choses ignobles qui eussent écœuré tous autres. Mais qu’importait ! Ils leur apportaient la Paix de Kreistos, la Grâce de Kreistos, en une vivace humanité souvent accueillie par des injures, des ronflements énormes d’individus saouls, et quelquefois par des excréments que leur jetaient de loin des enfants sanieux.

Ils suivaient le Tibre par sa rive droite toute jaune, expirant sur des bords de courtes oseraies, d’ajoncs amaigris, d’herbes marécageuses, en toisons. Un peu loin, ils avaient choisi, pour s’y reposer, entre des monticules de saponaire blanche et de persicaire rose, grande comme une toge, une désertion de grève aux galets moisis, où des creux d’eau montraient des surfaces de cressons et de populage jaune que piquaient des reflets soleilleux. Amarrées au rivage par une corde d’ajoncs tressés, des barques de planches calfeutrées d’herbes bitumées se berçaient dans le fleuve, vides de pêcheurs dont ils apercevaient les habitations : un hameau de cabanes basses, en briques et en roseaux joints par de l’argile, à une seule porte fermée par des claies d’osier.

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