L'agonie
Chapitre II
Antiochanus et Aristomaches faisaient conduire les soldats arrêtés au tribunal, et comme, de toutes parts, on s’alarmait, il fit entourer le forum par des extraordinaires, pendant que des prétoriens à cheval parcouraient les voies du camp dans un tumulte grandissant. Les tribuns de chaque légion accouraient, suivis des préfets de la cavalerie et des centurions des premiers manipules, et, la discipline exigeant qu’on procédât sans retard, les prisonniers furent interrogés. Ils répondirent qu’ils avaient emmené ces deux chrétiens parce qu’aux abords du camp ils discouraient contre les lois, devant un grand nombre de soldats. Mais cela parut singulier aux officiers qui se dirent que pour de simples chrétiens, l’armée ne se fût point émue, et d’ailleurs, jusqu’à présent leur ennemie, pourquoi cette déférence pour eux, tout à l’heure si remarquée ? Un soldat fit :
— Le vieillard, qui est le frère du jeune, vouait sa Divinité l’Empereur à la vengeance de son Dieu, et prédisait sa chute. Nous avons suspendu le blasphème sur sa bouche, mais d’autres ont voulu qu’il continuât, parce que, disaient-ils, l’Empire passera bientôt en d’autres mains.
Antiochanus, toujours brutal, frappa alors ce soldat, pendant qu’Aristomaches se bouchait les oreilles. Mais les tribuns, mais les préfets, mais le tribunal entier criait :
— Dis-nous, dis-nous qui succéderait, d’après ces séditieux, au divin Antoninus ?
— Alexianus Cæsar, l’enfant Alexianus, fils de Mammæa, répondit le soldat.
Ils pâlirent tous, n’osant pousser leurs investigations, sentant confusément que cet Empire de la Pierre-Noire se désagrégeait et, qu’à vouloir arrêter son mouvement de chute, ils risquaient leurs grades, leur fortune et leur vie. Ils se levèrent, malgré Atillius.
— Laissez-les ! firent-ils. Il y a danger, aujourd’hui, à être sévères ; plus tard nous sévirons.
Atillius, tout triste, se retira, et avec Antiochanus et Aristomaches sortit du camp au petit pas de leurs chevaux.
Des villas aux murailles bordées de lauriers-roses s’offraient ; autour d’eux, des portiques s’évasaient dans les fonds bleus ; çà et là, des cyprès et des pins crevaient en lignes noirâtres. Puis c’étaient de légers mouvements funèbres, couronnés d’urnes, marqués d’inscriptions, attestant la Mort au milieu de l’extraordinaire Vie romaine, et que voilaient des bosquets. Par derrière les collines, les sommets des édifices de Rome pointaient, comme des piques, dorés par le soleil très chaud.
De leur monture, ils apercevaient les bouts de la Voie Salaria, de la Voie Ardeatina et de la Voie Appia courant droit, des chemins qui y bifurquaient, et toute une plaine arénacée s’élargissant par là. Suivant son habitude, Atillius demeurait silencieux, pendant qu’Antiochanus, de fureur, bourrait de coups de poing son cheval, et qu’Aristomaches s’exclamait :
— Les traîtres, les impies, les ennemis du serment, les menteurs, les lâches !
Et il ne savait que dire cela, comme Antiochanus que frapper. L’un étant un Cappadocien et l’autre un Numide latinisés, la barbarie du sang les étouffait encore sans qu’une lueur d’intelligence leur jaillît aux yeux.
Ils foulaient un sol herbu à peine, quand Atillius, poussant un cri, piqua son cheval. Ils le suivirent, galopant dans une étroite vallée soigneusement cultivée, évités par des esclaves qui reconnaissaient en eux des dignitaires. Puis, ils se trouvèrent au milieu d’un champ abandonné que traversait la Voie Salaria. Alors, Atillius resta stupéfait :
— Je l’ai bien vu. Pourquoi cette disparition ?
Il expliqua à ses compagnons que deux ombres d’hommes s’étaient subitement enfoncées en terre, comme englouties. Ils ne découvrirent aucune trace de cette singulière disparition. Et, comme il voulait explorer ce champ, ils le dissuadèrent, craignant que ce ne fussent les mânes de morts inconnus. Ils tremblaient sous le coup de terreurs enfantines.
Mais, dans les profondeurs que rayaient des amas d’herbes luisantes, à travers des chardons aux bras décharnés, d’autres formes humaines coulaient verticalement dans le sol. Elles s’enfonçaient tout à coup, venues ils ne savaient d’où et allant ils n’osaient deviner où. Seulement, ils remarquèrent que ces disparitions avaient lieu dans les arénaires de cette partie de la campagne, et ce qui se disait depuis des générations sur les sépultures de chrétiens cachées en des cavités du sol leur revint en mémoire. Atillius, curieux des choses de Kreistos, voulait voir si ces ombres étaient de chair et d’os, mais Aristomaches et Antiochanus l’arrêtèrent, la main à la bride de son cheval.
— Pourquoi sonder ce mystère ? allégua Antiochanus. Qu’elles viennent, et nous les percerons du glaive ; mais elles sont loin et nous ne pourrons jamais les captiver.
— Mânes puants, chrétiens pleins d’infection, fourbes et larrons, fit Aristomaches ! Qu’ils approchent ; je les tue une seconde fois !
Ils renâclaient et, quoique menaçants, ils ne regardaient plus l’horizon, craignant d’y voir les ombres suspectes.
Ils approchaient de la porte Salaria, dans laquelle s’engouffraient des gens du dehors, surtout des petites gens faisant courir de pauvres véhicules à caisson d’osier, portant des meubles disloqués et des hardes salies. Sur une borne, une femme était assise, la tête dans les mains, et sa chevelure retombait, la couvrant à demi. En entendant un bruit de chevaux, elle se leva et, se plaçant au milieu de la voie :
— Vous ne l’avez pas tué, ni martyrisé, ni emprisonné ? s’exclama-t-elle.
Frémissante, très belle, elle avait rejeté un bout de palla et ses cheveux ondoyaient sur ses épaules, et ses vêtements blancs se moulaient à son corps, d’une perfection svelte, et ses yeux, noirs et humides, se fixaient, implorants, sur Atillius. Et en même temps elle le gagna. Il se dit que ce n’était pas là une femme du peuple, mais l’épouse ou la veuve de quelque puissant romain qui s’écartait volontairement de l’Empire.
— De qui veux-tu parler ? demanda-t-il, contenant d’un geste ses compagnons, qui voulaient passer outre.
— De Zal, le Perse, qui s’en est allé au camp avec un vieillard et que je n’ai plus revu.
Elle répondait au hasard, mais se doutant, grâce à la selle de peau de panthère de leurs chevaux, à leur cuirasse bosselée d’ornements, à leur casque guilloché d’or et de pierreries, aux ocres d’airain recouvrant leurs jambes et les armes y ballant, que c’étaient des officiers supérieurs, qui la renseigneraient sur le sort de Maglo et de Zal. Une grande anxiété mêlée d’une grande douceur émergeait de son regard.
— Je les ai fait relaxer tous deux, femme, fit Atillius, et si tu ne les as pas vus, c’est qu’ils sont rentrés par une autre porte.
— À moins que les soldats ne les aient tués en route, dit Antiochanus brutalement, pour effrayer la femme, qui pâlit.
— Ton nom ? cria Aristomaches. Tu es chrétienne comme Zal et ce Maglo, est-ce pas ?
— Je suis chrétienne et je m’appelle Severa, répondit Severa, qui s’en alla très vite, des pleurs aux yeux.
— Il était inutile de l’effrayer, affirma Atillius doucement. Sans doute, cette femme aime ce Zal, qui est jeune et intrépide ; mais que nous importait ? L’amour est de l’amour.
Il était pris de commisération, songeant à part que lui aussi aimait, et de quelle fureur ? l’affranchi qui résidait entièrement en son cœur. Cet amour le rendait très malheureux, puisque le monde, se rebellant contre sa symbolisation par la Pierre-Noire, n’acceptait que l’amour entre les deux sexes distincts.
Ils allaient rentrer par la voie Salaria quand des cris éclatèrent. À quelques pas, une auberge ouvrait des auvents au-dessus desquels se balançait une pomme de pin, et, pleine de soldats assis sur des bancs, devant de petites tables rondes, elle s’embuait toute dans le soleil. À leur aspect, ils s’en allèrent avec de grands saluts, malgré qu’Atillius leur criât de rester.
Confiant leurs bêtes au maître de la taverne, qui apparut, tout effaré, ils pénétrèrent dans l’intérieur, qui leur sembla vide d’abord, avec des tables rondes, des escabeaux et des bancs épars. Mais, debout sur une auge en maçonnerie servant à rincer les bols de terre cuite, effacé en une des encoignures, un homme maigre, la tête nue, une toge sale coulant inertement sur un corps tremblant, agitait faiblement un rouleau de papyrus et criait, se voyant découvert :
— Non, ce n’est pas pour eux, mais pour vous trois, Illustres, que moi, Zopiscus, connu de tout l’Empire, j’ai écrit ces poèmes !
Et Zopiscus descendit, troublé par l’apparition de ces trois officiers dont la cuirasse et le casque avaient des reflets d’or. Fébrilement, il fit une rafle de morceaux de papyrus semés sur les tables. Antiochanus put en saisir un.
— Pardonne-moi, je les amusais, je les flattais, je faisais des vers pour leurs amantes et pour leur assurer la Fortune, mais mon poème est pour vous trois, Illustres ! Je vais le lire, si vous daignez.
Il déroulait son manuscrit, celui qu’Amon savait être dédié à Zom, Num et Apépi ! et qui était le poème Vénus. Il allait le lire, très habilement, en intervertissant les noms ; mais ceux-ci l’arrêtèrent.
Soupçonneux, sa grosse barbe reposée sur les épaules d’Antiochanus, Aristomaches épelait avec difficulté les lettres latines. Zopiscus, bien vite, l’aida.
C’était une strophe très courte sur les mérites d’une Bœbia, que lui avait commandée un soldat. Zopiscus possédait ainsi une clientèle d’amoureux pour des vers à des femmes ; malgré Aristomaches, qui voulait les lire tous, il renferma dans un pli de sa toge ceux-là sur lesquels il avait fait main basse.
— Je puis vous en écrire de semblables. Illustres, assurait le poète. Commandez ! Me faut-il chanter les vertus de l’armée, l’épée invincible de Rome, la sublime volonté de l’Empereur ? Ce sera pour quelques as seulement.
Ils le laissèrent là, et pendant qu’ils remontaient, Zopiscus, nullement découragé, courait après eux, le manuscrit aux dédicaces étonnantes en mains :
— Illustres, je suis connu de tout l’Empire et nul ne me vaut pour écrire un poème sur vos mérites et votre valeur. Celui-là vous est dédié, et je le lirai en votre honneur, sous les Portiques, quand il vous plaira !
Ils rentrèrent à Rome par l’Esquilin, dont les rues populeuses s’emplissaient de rumeurs. La Région abondait de citoyens, d’affranchis et d’esclaves encore abrutis de la Fête de la Pierre-Noire, qu’Antoninus avait célébrée. Durant trois jours, ç’avait été une colossale manifestation du Principe de la Vie adoré dans la Pierre-Noire et dans l’image d’Elagabalus peint en pied, vêtu en sacrificateur du Soleil, avec une robe traînante aux manches amples, et tiaré, en une indescriptible apothéose d’ors, de parfums, de danses et de chants. Trois jours durant, le peuple avait vu cette extraordinaire image traînée, sur un char plaqué de métaux et de gemmes, par trente-six chevaux blancs soigneusement peignés, richement caparaçonnés et aux sabots d’or. Et ce char, vierge d’un contact humain, n’avait porté que cette prestigieuse figure : l’Elagabalus de chair et d’os, à reculons, guida respectueusement les chevaux, des gardes à ses côtés pour qu’il ne tombât, et des esclaves jetant sous lui de la poudre d’or qui soulignait son passage. Trois jours durant, de grosses joies s’épanouirent en cortèges brutaux, à la lumière des torches et sous des flottements de fleurs en guirlandes jetées partout, aux barbares orchestres de la Pierre-Noire, qui mariaient les flûtes syrinx, les flûtes simples, les flûtes à doubles tuyaux, les flûtes d’or et les flûtes de roseaux aux tympanons tendus de peaux de brebis, aux cymbales de bronze, aux harpes évasées en aplustres de barques, aux lyres orgueilleuses de Phrygie, aux trompettes recourbées, aux sistres de fer et d’ivoire, aux tambours faits d’un tronc d’arbre brûlé à l’intérieur et frappés d’une seule baguette en croc, pendant qu’un colossal festin s’épandait dans Rome, avec un débordement de vin en cascades, que des jeux se déployaient dans les cirques, en coulées de sang de gladiateurs et de prisonniers, que des promiscuités d’hommes et de femmes, d’hommes et d’hommes, surtout de prêtres du Soleil, montaient, purulentes mares du Vice, aux pleins ciels des midis, aux pleins flambeaux des nuits, sur les parvis et les marches des temples, sous les portiques, dans les carrefours, au milieu des places, dans les thermes et les jardins, quels qu’en fussent les témoins. Et, le Dieu placé dans le Temple du Soleil, avec les autres Dieux, les offrandes patriciennes, les insignes impériaux et des meubles vermeils, guillochés, gondolés, émaillés, fondus en des moules glorieux de poitrines nues de sirènes ou de calmes faces de lions, Elagabalus avait jeté, du haut d’une tour, des vases d’or et d’argent, des habits et des étoffes, en même temps que, dans la ville, des bêtes furent lâchées. Des gens avaient péri, mais qu’importait ? Antoninus Elagabalus avait fêté la Pierre-Noire ; le symbole de la Vie, une fois de plus, avait eu sa consécration, et quelle consécration ! Il était ensuite retourné aux Jardins de la Vieille-Espérance, qu’il habitait depuis peu, accompagné par l’armée, qu’Atillius, qui la commandais, reconduisit ensuite avec sa cavalerie au Camp des prétoriens.
Des ivrognes roulaient devant le primicérius et ses compagnons ; des femmes, mi-vêtues, leur montraient des bouts de cuisse abjecte ; des esclaves se découvrant en des encoignures de maisons, des enfants aux ignobles gestes, les suivaient, attirés par la gloire de leur costume, la gloire de leur casque et de leur cuirasse. Dans une voie étroite, où tombait un rond de soleil rouge, un homme et une femme, qui se livraient sous l’œil paternel d’un prêtre de Kibèle, s’arrêtèrent, nullement confus ; au contraire, ils montrèrent leur nudité comme pour les inviter à prendre part eux-mêmes à la Fête de la Vie. Des joueurs de flûtes et de tympanons viraient dans une poussière d’or, dans une harmonie cuivrée, avec des cérémonies de prêtres du Soleil s’essayant à un immonde rapprochement. Aussi, des individus apparaissaient, les yeux baissés, un pan de la toge à un coin de face, ne voulant ni voir ni entendre, et d’autres couraient après eux, le poing levé, et alors un déluge de coups secs laissait du sang aux murailles ou sur les pavés. C’étaient des chrétiens ou des juifs, ceux-là généralement vêtus de noir, qui, pour ne pas participer à la Fête, se sauvaient éperdument, des gens enragés à leurs trousses, et leurs balbutiements d’horreur invoquaient les uns Kreistos, les autres Javeh.
Ils obliquaient vers le Cœlius où, quoique le quartier s’aristocratisât, la Fête se mourait en une recrudescence plus grande, en un colossal épuisement de soûleries, de goinfreries et de prostitutions. Pour aller plus vite, ils donnèrent de l’éperon, et ce furent des gens écrasés, un refoulement de peuple inconscient qui s’acharnait à rester sur place. Des Galles, émergeant d’une rue, poursuivirent une femme en qui Atillius crut reconnaître Severa. Il accourut ; son épée au clair éventra un agresseur, qui s’affala dans un éclaboussement de sang. Les autres s’envolèrent, les bras en l’air, poursuivis par Antiochanus et Aristomaches, à qui cette ivresse du vin commençait à donner l’ivresse de la tuerie.
— Merci, merci, fit Severa.
Elle marcha rapidement, terrifiée et se voilant la face, sur elle les yeux d’Atillius, dont le cheval relevait du mufle le corps du Galle expirant. Elle se retourna un instant, eut encore un mouvement de gratitude et disparut dans une maison.
— Ce doit être là le logis de ce Zal, articula Antiochanus glorieux de sa poursuite, car il avait assommé un autre Galle, qui se tordait plus loin, en du soleil. — Et il avait raison. La maison dans laquelle était entrée Severa était celle de Zal ; celle de Zopiscus aussi, qui creva, à l’extrémité de la rue, son éternel rouleau au bras.
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