L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 35 sur 66

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L'agonie

Chapitre XII

Rome s’illuminait de l’Avril, — le mois d’Aphrodite, — et, sous des ciels tendrement bleus comme des ciels laqués, elle s’élargissait, victorieuse et sereine, se réveillait bruyamment, non d’un hiver, qui n’avait jamais été si doux, mais du cauchemar de la Pierre-Noire, si sinistre les mois précédents. Car toutes les folies d’Elagabalus, les bouffonneries d’Elagabalus, s’y donnèrent librement carrière, et les Romains étaient maintenant aises des beaux jours qui enchantaient au moins le débordement du culte nouveau, en atténuaient l’ombre, la leur diminuaient.

Atta parcourait les quartiers populaires, où, depuis longtemps, il soufflait parmi les chrétiens la sédition contre l’Empereur. Il était maintenant dans la Région Transtévérine d’où s’entrevoyaient le dôme pointu du Tombeau d’Hadrien, la gibbosité du Vatican couverte de villas, et le fleuve, le grand fleuve latin, qui coulait, jaune toujours, en un emportement d’ombres de monuments et de maisons. Cette Région se divisait, à l’infini, de ruelles étroites et sales traversées d’une population affairée. Sur des voies terminées par des culs-de-sac que des avancements d’étages en planches peintes noyaient d’ombre, avec des perspectives d’escaliers branlants se hissant à des fenêtres ornées de fleurs en des vases d’argile, avec des coupures de terrasses aux balustres de bois, avec des passages obscurs que trouaient les lumineux lointains, s’ouvraient des boutiques d’artisans : des fabricants de chaussures et des fabricants de statuettes, des sculpteurs d’ivoire et des incrusteurs de nacre, des menuisiers et des tourneurs de table, des fondeurs d’objets de bronze et de verre, des tisserands et des tailleurs de toges. Beaucoup appartenaient aux diverses communions chrétiennes reconnaissant peu ou prou la suprématie de l’évêque de Rome, avec chacune une idée sur Kreistos, à la fois une réduction de Mithra, une symbolisation du Soleil, une humanisation d’Osiris ou de Zeus, quelque chose comme une descente vivante de tous les dieux fondus en un seul.

Et Atta, très connu des chrétiens, avec des apartés, des sourires, des mépris, les aigrissait sensiblement contre l’Empire. Loin donc de savoir gré à celui-ci de l’extrême liberté qu’il leur accordait, ils commençaient à se croire très mal sous ce règne, désiraient déjà un autre qui leur donnât encore plus de liberté, ou bien les gratifiât des persécutions desquelles ils sortaient à peine. Car, ils les regrettaient, ces martyres qui les avaient vus s’attabler au cruel festin de la mort ; ils appelaient les tortures et les agonies, sentant confusément que la cimentation des croyances dispersées les exigeait encore jusqu’à la suprême unité des doctrines poursuivies par leurs chefs.

Depuis son entrevue avec Mammæa, Atta avait vécu sobrement de ses

aureus *76, très désireux de se tailler un rôle dans la tragédie future de la lutte des deux Empires. Il n’était plus parasite ; il se sentait sauvé par la morale de Kreistos et un besoin de relèvement qui le travaillait tout à fait, épurant presque ses ambitions faites d’orgueil, de pédanterie et de basses ignominies.

Dans une ruelle, habitée par des juifs, noirs et remuants, Atta crut reconnaître Amon, disparu depuis plus d’une année. Il n’avait pas sa bonne face ronde et son diploïs sur son chiridota ; il se traînait mélancoliquement, sous la garde effrontée d’une jeune juive, en regardant des interstices de ciel bleu trouant les toits rapprochés, comme un prisonnier aspire au grand air. La chose était tellement singulière qu’Atta crut s’être trompé.

Il aborda à la Région Aventine, une autre région de pauvres gens, parmi lesquels beaucoup de défenseurs des vieilles doctrines. Mais les chrétiens l’avaient entamée d’églises vivaces qui, y élargissant leur propagation, dissolvaient peu à peu ce bloc qu’on aurait cru insoluble du polythéisme ancien. Il vit quelques coreligionnaires dont les industries s’exerçaient en des boutiques basses, se convainquant que déjà sa longue machination portait ses fruits.

Bien peu, somme toute, hormis des exaltés et des illuminés, partageaient les idées de Zal ; car ils se disaient que la salissure de cet Empire serait à jamais indélébile, si elle s’imprimait sur Kreistos. Ils étaient surtout acharnés contre le Perse et ses partisans, qui ne cessaient de prêcher non la conciliation avec Elagabalus, mais une acceptation tacite de ses Vices, dont le débordement préparait décidément la voie à l’Agneau.

— L’Agneau choisit son chemin, disaient ces derniers, et la persécution souvent perd l’homme plus par l’orgueil du sacrifice que la pacification, qui le laisse aux passions de la vie. Avec Elagabalus, Kreistos vaincra. Il est dit que, dans Babylone, naîtra la Vierge qui enfantera le Dieu !

Obscurément, ils insinuaient cette doctrine hardie, et Severa surtout, dans son ardeur pour les idées de Zal, la première. Mais les autres chrétiens remuaient la tête, restaient sourds, avec de fréquents soupirs.

— Pourquoi violenter Kreistos, si Kreistos ne veut pas d’Elagabalus ? La nuit et le jour ne se peuvent unir. Ainsi d’Elagabalus et de Kreistos !

Quelquefois, ils se plaignaient de Zal :

— Ce Zal, l’Esprit Mauvais lui suggère de mauvaises pensées. Nous le connaissons pour ne s’être jamais rangé de l’avis de tous ; ses idées sont bien hasardeuses. N’est-ce pas, Frère Atta, qu’il t’a faussement accusé dans une Assemblée ?

— Oui, répondait Atta victorieusement ; et pour ne pas affliger les Frères par une discussion scandaleuse, moi qui veux que l’humilité soit en chacun, je m’en suis allé, préférant être accusé faussement. Mais Kreistos a vaincu : car le mensonge de Zal ne m’a pas privé de l’amour de mes Frères.

— De quoi t’accusait-il, vaillant confesseur de l’Agneau ? demanda un chrétien, un marchand d’herbes sèches pour les maladies.

— De porter le Péché en moi, fit Atta en souriant doucement, comme si le Péché n’est pas en lui ! Mais je ne veux rien dire contre lui. Il m’a souvent accusé par devant d’autres Frères et d’autres Sœurs de m’entremettre avec les Gentils, de renier Kreistos, de vivre de passions cachées. Que le feu de Sodome me brûle si cela est vrai !

Et il se reprit :

— J’ai tort, j’ai tort, je vous le confesse, car je viens de jurer, et le témoignage inutile n’est pas permis par Kreistos !

— Tu es un saint, et nous devons te vénérer, dit Vipsanius, le marchand d’herbes, et Zal est un mauvais Frère !

— Et Severa une méchante Sœur, ajouta un autre, qui s’appelait Carinas et professait aux riches chrétiens le découpage des viandes.

— Ne médisons pas ! assura Atta avec autorité. Severa aime Zal, mais d’un amour qui ne lui est pas très clair encore.

Tous rirent très fort, Carinas et Vipsanius avec des yeux attendris pour Atta, qui ajouta en les quittant :

— Oui ! Cet amour ne lui est pas très clair encore, mais elle le distinguera mieux plus tard, et ce sera trop tard. En attendant, son époux Glicia veille sur elle, et non Kreistos, qui ne lui est plus si cher.

Il traversait la Région du Grand-Cirque, et, après avoir remonté la rue Neuve, descendait au Vélabre. Typochronos, devant la boutique duquel il passait, le héla :

— Hé ! toi, pourquoi ne pas parler à Typochronos, qui ne t’a pas vu depuis si longtemps ?

Atta revint vers le barbier, seul en ce moment.

— J’étais pressé, la vie est brève et le temps jamais sûr de se retrouver une fois perdu. Oui ! je suis aise de te revoir, je suis bien aise !

Et, pour se donner une contenance, autant que pour se reposer, car le parcours de la journée l’avait fatigué, il s’assit dans la belle cathèdre grecque. Typochronos lui fit :

— C’est étonnant comme tu as disparu depuis. Que faisais-tu ? Amon a disparu aussi, Zopiscus aussi. Que se passe-t-il donc à Rome, que mes clients s’en vont sans me prévenir ?

Il était caressant, avec une espérance nullement déguisée de le regagner. Atta répondit en geignant :

— Je copiais un volumen qui m’a coûté des peines et des soins. Tu sais combien je sais tracer les lettres avec un roseau taillé. Le généreux possesseur du volumen m’a payé ce travail, voilà tout !

— Et tu oubliais Typochronos, s’écria le barbier, qui se disposa à raser Atta. C’est mal, très mal.

Il lui mit une espèce de serviette au cou. Atta se laissa faire, ne pouvant échapper à Typochronos, qui ajouta :

— Au moins, si je retrouvais Amon ! Passe pour Zopiscus devenu, paraît-il, le poète de l’Empereur. Zopiscus avait une peau rugueuse, et, d’ailleurs, sa passion pour sa barbe pointue sans moustaches ne m’agréait pas. Mais Amon, lui, était facile à raser, n’ayant pas de barbe, et surtout prodigue à payer mes services. Aristès et Nicodœmès ne lui ressemblent pas.

— Ces Grecs sont toujours à Rome ? demanda Atta pour tenir tête à Typochronos.

— Toujours ! répondit celui-ci. Ce sont des clients assidus, mais avares. À peine se font-ils parfumer et peigner. Ailleurs, ils dépensent beaucoup, s’il les faut croire, mais non chez moi.

— Que disent-ils de la disparition d’Amon ?

— Des choses singulières, mais quoique leur compatriote, je les soupçonne d’exagération. Ainsi, ils m’assuraient dernièrement qu’Amon

s’était fait juif, que, reçu par la proseuque *77, il allait se marier à une fille de cette religion. Est-ce concevable, dis ?

— Tout est concevable en cette existence tourmentée, dit Atta mélancoliquement. Mais j’eusse mieux aimé voir Amon chrétien.

— Donc, tu es chrétien ! s’exclama Typochronos. Et, cependant, tu cachais jadis soigneusement ta religion.

Et il ajouta en aparté : « Tout est singulier depuis quelque temps. J’ai même effroi de devenir chrétien à mon tour. »

— Cela viendra, assura Atta, qui la quitta, complètement rasé. Cela viendra, et plus tôt que tu ne le penses.

Au Forum Romanum, c’étaient encore des chrétiens qu’Atta rencontrait. Beaucoup jetaient de fréquents regards de mépris vers les statues de dieux et de déesses des portiques, des Basiliques et des Temples, et se refusaient de les saluer de la tête comme le faisaient les polythéistes. Quelquefois, autour d’eux, se formaient des attroupements de citoyens voulant leur faire un mauvais parti, mais alors, comme si un mot d’ordre était venu de haut, des prétoriens perçaient la foule, qu’ils dissipaient à coups de ceinturon détaché de leur tunique de cuir.

Il s’étonnait de n’avoir pas rencontré encore Maglo. L’Helvète ne cessait plus ses imprécations contre Rome et Elagabalus, et lui qui, dès son arrivée, avait désiré s’en aller au plus vite, s’était singulièrement épris de la Ville Éternelle. Il l’avait aperçu la veille au Champ de Mars, faisant sur une foule moutonnante le moulinet de son formidable bâton et appelant les Romains à la destruction de la Pierre-Noire. Maglo devenait un maniaque, constamment suivi d’enfants et de chiens aboyants, recevant les lazzis de tous sans s’en inquiéter, et, en raison de ses allures, ne paraissant nullement menaçant pour le pouvoir, qui le laissait à sa sauvage liberté.

Au Vicus Tuscus, il vit Ghéel qui marchait très vite. Jusqu’à présent, il frayait peu avec lui, d’abord en raison de l’infériorité d’esprit du Syrien, ensuite parce que sa douce franchise lui déplaisait. Il n’avait pas oublié cette inénarrable cérémonie du Temple du Soleil qui le vit disputer Amon à Zopiscus à cause de lui. Cependant, des bruits étranges couraient depuis quelque temps sur le potier, accusé de s’entremettre avec l’affranchi d’un haut officier d’Elagabalus, peut-être Atillius, son mystérieux conseiller et son primicérius, qui ne reculait devant rien pour l’implantation, à Rome, du culte du Soleil, Et cet affranchi, ajoutait-on, était un prêtre du Soleil même, en raison de cette fonction une sorte d’homme sans sexe, comme les autres prêtres de cette Divinité.

Il suivit Ghéel, et, entre eux, ce fut une longue course à travers les voies qui, du Vicus Tuscus par la Subura, menaient aux Carènes. Ghéel ne se doutait de rien, et, sans doute, ne cherchait pas à se cacher, car même il s’arrêta devant des boutiques de marchands de meubles, surtout de marchands dé vases, comme pour rapporter de nouvelles formes de leur contemplation. Dans la Tabernole, il rencontra une femme qu’Atta reconnut pour Severa. Il lui causa quelques instants et passa outre, pendant que Severa descendit droit vers Atta, qui ne put se dérober.

— Adieu, Sœur, que la grâce de Kreistos soit avec toi ! lui dit-il en s’inclinant. Mais Severa, sans changer de visage, répondit :

— La grâce de Kreistos est dans le cœur de l’homme pur que n’habite pas le Péché, Atta !

Intraitable comme toujours, et austère, et les yeux d’éclairs chargés, elle passa à côté d’Atta, qui se retourna très vite.

— Sœur ! t’ai-je offensée, et pourquoi cet accueil pour celui qui reconnaît ta haute sainteté ?

Alors Severa, doucement, avec cette prescience passionnelle des femmes qui leur fait si facilement deviner l’ennemi caché :

— Non tu ne m’as pas offensé ; mais j’abhorre la sédition que tu souffles parmi nous depuis si longtemps, comme si cela plaisait à Kreistos. Mais Kreistos arrêtera la fourberie et le fourbe avec.

Elle le laissa, et quand, les dents serrées, il voulut retrouver Ghéel, Ghéel avait disparu.

Alors, il gravit les pentes de l’Esquilin, où il savait que Zal habitait. Certes, sa pensée n’allait pas jusqu’à le vouloir rencontrer, mais à l’apercevoir causant avec quelque fonctionnaire d’Elagabalus pour l’accuser victorieusement de relations avec le culte du Soleil, l’abominable culte auprès duquel les autres n’étaient que des manifestations d’innocents esprits. Mais il n’eut pas cette suprême joie : Zal ne lui apparut point.

De l’Esquilin, il alla au Viminal, ensuite au Quirinal. Toujours des chrétiens l’accueillaient avec les mêmes récriminations contre Elagabalus. Seulement, sans Atta, elles flottaient, informes, en rêve d’un Empire quelconque qui ne promettait pas les abominations de la Pierre-Noire ; avec lui elles prenaient un corps formidable, comme un bélier énorme prêt à tout faire sauter.

— Oui ! Rufus ; oui ! Ravidus, oui ! Cornificius, Krinius, Lycinna, Ponticus, Servius, oui ! nous renverserons Elagabalus, et le prochain Empire nous devra son avènement, à nous les méprisés et les martyrisés !

— Et que faudra-t-il faire, Saint et vénéré Frère ? Nous ne pouvons supporter Elagabalus, il est vrai, mais nous ne savons encore quelle sera notre conduite, nous, fils de l’Agneau !

— Vous le saurez à l’heure propice. En attendant, écartez les suggestions mauvaises, surtout venant des membres de Kreistos.

— Eh quoi ! nous devons-nous méfier de nos Frères ?

— De quelques-uns, manifestement perdus par le Serpent.

Et Rufus, et Ravidus, Cornificius, Krinius, Lycinna, — une femme ! — Ponticus, Servius :

— Parmi ceux-là, il faut compter Zal, est-ce pas, Frère vénéré ?

— Je n’ai pas prononcé son nom, dit Atta en souriant. Si vous dites Zal, c’est que l’Esprit vous a inspirés, sans doute, et nous devons alors nous incliner. Mais Zal n’est pas seul.

— Et Severa, et Ghéel, et les chrétiens orientaux aussi, Atta ?

— Sans doute, quoique je n’affirme rien. Les chrétiens orientaux ont des prédispositions à partager les erreurs de la Pierre-Noire, parce que l’Empereur est de leur race. Surtout les pratiques religieuses d’Elagabalus leur plaisent ; si on les écoutait, ils feraient de la doctrine de Kreistos la doctrine du Péché !

Un frémissement, puis, en soupirs bruyants :

— Que Kreistos nous préserve de ce malheur !

Enfin Atta, les quittant :

— Zal habite l’Esquilin ; Zal est votre voisin ! Severa traverse souvent l’Esquilin, qui sait ? à la recherche de Zal ! Ghéel fréquemment va rendre visite à un affranchi du primicérius d’Elagabalus, et je l’ai vu se diriger vers les Carènes aujourd’hui même. Quand la colère de Kreistos fondra sur la Pierre-Noire, nous séparerons l’ivraie du bon grain, n’est-ce pas ? nous retournerons le bon grain à la terre et jetterons l’ivraie au feu, ainsi que le dirait notre Frère Maglo, dont les idées sur la substance divine ne sont pas les miennes, ni les vôtres, mais qui a comme nous tous l’horreur du péché que Zal, Severa, Ghéel et les chrétiens orientaux adoreraient volontiers, si nous n’étions là, pour défendre Kreistos, fils de Dieu, Kreistos, trois fois saint !

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