L'agonie
Livre II
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I
Galopantes, dans de l’air très bleu, les turmes voltaient vers le camp des prétoriens ; leurs décurions en tête, lance et arcs au poing sous un flottement d’enseignes, et c’était un tonnerre de cris, un bruit de chevaux, à étourdir. Elles étaient nombreuses, plus de cent, chacune de trente-deux cavaliers rangés par huit, commandées par Atillius, leur primicérius, casqué, cuirassé, au vent les plis de son chlamys écarlate et le glaive au clair. Elles débordaient de la région du Haut-Sentier, pour s’éployer au loin des thermes de Dioclétien, dont l’immense carré s’accotait au vieux mur des Tarquins, encore debout. Chacune appartenait à une nation tributaire de Rome, ou son alliée, ou bien encore latine, et les curieux les dénombraient aisément. Il y avait des Italiques, des Épirotes, des Doriens, des Phrygiens, des Cappadociens, des Germains, des Keltes, des Bretons, des Ibères, des Mauritaniens, des Numides, des Lybiens, des Égyptiens, des Éthiopiens, des Indiens, des Perses, des Scythes, des Macédoniens, des Esclavons, des Saces, des Sarmates ; toutes les variétés des peuples conquis étaient là, représentées par de hardis cavaliers qui, musculature vivante de l’Empire, suspendaient de la pointe de leurs armes sa désagrégation.
Le brûlant été couvrait d’éclats luisants les pins et les cyprès de la Campagne romaine, et les villas espacées, aux portiques chromés. Les cavaliers étincelaient, bardés d’or et casqués d’or, les uns agitant des piques ou des haches courtes, les autres brandissant de larges poignards de bronze ciselé. Les chevaux mâchaient des mors d’argent liés à des gourmettes de corne plaquées d’ivoire. Les cataphractaires surtout resplendissaient, vêtus de la tête aux pieds d’une armure d’écailles d’or collante comme un maillot, qui les faisait ressembler à des reptiles ondoyants. Des colliers de pierreries ressortaient sur leur poitrine, et ils avaient des bagues aux doigts et des anneaux aux oreilles.
À la tête de chaque turme, des æneatores soufflaient dans le lituus, long clairon de cuivre au bout recourbé, et c’était un grand déchirement de l’air, une véritable furie guerrière qui faisait trépider les alentours.
Après la cavalerie apparut l’infanterie, trois légions de six mille hommes, espacées en cohorte de six cents, elles-mêmes divisées en manipules de deux cents. Les soldats marchaient rapidement ; leurs jambes faisant d’énormes ciseaux s’ouvrant et se refermant par en bas. Les éclaireurs couraient en avant ; les centurions, un cep de vigne à la main, sur les côtés ; les enseignes flottaient, particulières à chaque cohorte, portées
par les signifères *71, et les trente tribuns des trois légions se transmettaient les ordres d’évolution donnés par les consuls. Ceux-là avaient une grotesque allure ; subitement portés par Elagabalus à leur haut grade, malgré que sortis à peine de lieux abjects, ils suaient, obèses, inquiets, sur leurs chevaux à l’envol effréné, pendant que les tribuns riaient en dessous.
Et la musique s’ourlait, formidable, au piétinement de ces milliers d’hommes battant le sol ; les tubas, les cors et les buccins unis aux clairons faisaient rage. Les turmes s’engouffrèrent dans le Camp des prétoriens, suivies des fantassins, et bientôt il ne resta plus rien, sinon, dans la campagne, les pins et les cyprès couverts d’éclats luisants, et les villas espacées, aux portiques chromés.
Atillius avait mis pied à terre ; autour de lui, les turmes rentraient dans leurs cantonnements. Des valets d’armée emmenaient les chevaux hennissants vers des aires couvertes de bottes de foin ; d’autres aidaient les officiers à se revêtir de leur armure. Les hastaires dressaient leurs piques en faisceaux et des principes couraient aux piscines ; des boucliers couchés sur le sol miroitaient sur des pieux et, devant les tentes, les casques de fer miroitaient pareils à des plats de métal.
Aristomaches et Antiochanus rejoignirent Atillius. Lentement, ils firent le tour du Camp, entouré d’un large fossé et d’un retranchement de terre armé de pieux. Ils ne se parlaient pas, comme s’ils eussent à se garder un secret. Ils étaient dans la partie supérieure d’où se voyait la Garde prétorienne, avec ses chevaux sans selle, le licol à des piquets espacés, et ses tentes, pour dix hommes chacune, alignées régulièrement. Des préfets inspectaient cette partie, un glaive sous les bras croisés, et ils allaient, de long en large, jusqu’à un forum libre où un tribunal de pierre renfermait les étendards, les autels des dieux et l’image du divin Elagabalus, devant laquelle brûlaient des lampes d’argent.
À l’extrémité des tentes, des statues du jeune Cæsar Alexianus s’élevaient sur des socles de marbre. Le fils de Mammæa, en robe virile, était debout, le bras étendu, la tête nue, dans l’attitude suprême de l’Impérialat à venir. Des soldats entouraient ces statues : ils s’enfuirent à l’apparition d’Atillius et de ses compagnons.
À des gestes imperceptibles, à des mots évasifs d’officiers et de soldats, Atillius avait la prescience d’une conspiration latente contre l’Empereur. Et ce qui le rendait soucieux, c’était justement le calme de l’armée, l’absence même des preuves recherchées avidement. Il sentait, depuis peu, un grand détachement du monde pour Elagabalus, un lent affaissement de la croyance en la Pierre-Noire, et, sollicité par l’éducation héréditaire première, il se demandait si les dieux n’allaient pas se venger d’avoir été un moment évincés par le Cône de Syrie.
Et il regrettait encore les accalmés décors d’Emesse ; les jours passés avec Madeh, en un palais où n’arrivaient pas les bruits du dehors. S’il s’était jeté à corps perdu dans la Révolution sexuelle du monde Romain, atteindrait-il jamais l’universalisation de l’Amour Androgyne, symbole de la Force Première, du Dieu inconnu et supérieur même au Chaos et au Temps, dont il était l’apôtre ? Malgré l’exemple d’Elagabalus sacrifiant son corps aux deux sexes, malgré celui de ses familiers, malgré le sien même qui ne souffrit de la moindre lassitude, le monde retournait à la distinction sexuelle ; la femme était aimée comme femme, l’homme comme homme, et l’expérience saisissante de la volupté, devenue signe du culte de la Vie, se mourait peu à peu. L’amour naturel réapparaissait partout, criant qu’on le délaissât et menaçant quiconque s’opposait à son débordement, un moment arrêté par l’Amour artificiel.
Mais celui-ci était-il vraiment de l’artifice des sens, de la fantaisie du cœur ? Atillius se sondait et se disait que, s’il en restait l’apôtre, c’est qu’il le sentait réellement en lui, c’est qu’il le gardait, sauvagement saignant, en ses sens et en son cœur torturés d’une passion masculine par rien encore arrachée. Cet amour pour Madeh, cet attachement solitaire et furieux, et attendri aussi, qui faisait du bel et languissant Syrien la plus opulente des femmes parfumées et baignées en du lait et de l’huile claire, n’était-ce pas de l’amour vrai que la Nature ne répudierait jamais ? Et il s’obstinait à agrandir alors sa vision du rapprochement mâle, qui, séculairement répété, aboutirait à la création d’une humanité réunissant les deux sexes en l’individu, devenu l’Androgyne des mythes orientaux.
Certes, ce n’était pas la fleur bleue et rose des primes amours pour la Femme, qui levait avec ; mais une fleur noire, au calice noir, aux sépales noirs, dont l’ombre, en phallus découpée, enfumait son cerveau. Mais cette couleur noire était celle du Dieu supérieur, incessamment jetant dans le Temps et l’Espace des formes de Vie qui s’animaient d’autres couleurs, se désassimilaient, prenaient des sexes et des distinctions, tandis que Lui restait immuable comme la Nuit, l’Ombre et le Néant. La sensation du Noir, le monde l’avait dans la race noire, jadis maîtresse de l’Asie et de l’Europe, et le Kreistos noir, les bras sur le T éthiopien, en était la vivante concrétion corrompue par le Kreistos blanc, représentation toute nouvelle d’une humanité repoussant le dieu Androgyne, duquel elle était sortie, pour le dieu blanc la personnifiant mieux dans l’éternisation de la bi-sexualité à laquelle elle restait attachée !
Antiochanus et Aristomaches lançaient de longs regards à droite et à gauche, pour surprendre l’invisible conspiration. L’armée s’affalait, comme une énorme bête, au sol ; les soldats les saluaient, les centurions et les tribuns se rangeaient prestement devant eux ; les cavaliers poussaient leurs chevaux. Seulement, ils remarquèrent que les statues d’Elagabalus, aux carrefours des voies du camp, restaient isolées, et, sinistrement, attestaient dans ce vide le commencement de la dissolution de l’Impérialat.
Ils s’étaient arrêtés devant la porte Décumane qui faisait face à la porte Prétorienne, et déjà Antiochanus, gros homme musclé aux gestes rapides, assurait qu’il n’y avait pas danger à l’heure présente, quand le Camp fut envahi par des soldats du dehors, gesticulant et criant. Ils étaient de toutes les armes, les hastaires mêlés aux vélites, la cavalerie légère à la cavalerie lourde, et il s’en écoula plus d’un millier. Atillius, Aristomaches et Antiochanus allaient appeler les tribuns quand d’autres soldats amenèrent deux prisonniers, qui élevaient les bras au ciel. C’étaient un vieillard barbu et blanc, coiffé d’un pétase, et un homme jeune, tête nue, tous deux l’air intrépide.
Les soldats ne les maltraitaient point ; au contraire, ils gardaient pour eux une sorte de déférence. Et ils criaient :
— Au prétoire ! Au prétoire !
En voyant le primicérius et ses compagnons, ils s’enfuirent : quelques-uns furent saisis par des prétoriens qui accouraient, la pique haute.
Atillius ne connaissait pas les deux hommes, mais il avait ouï quelque part la voix du plus jeune. Ne sachant rien de ce tumulte il les interrogea :
— Je suis Maglo, serviteur de Kreistos, et son confesseur, fit le plus vieux. Tue-moi, lacère mes chairs, verse du plomb fondu dans mes veines, jette-moi aux bêtes, mets mon corps en lambeaux, je ne cesserai de Le glorifier et de crier à l’abomination de la désolation !
— Et toi, demanda Atillius au second, qui s’accalmait, les bras croisés sur sa tunique.
— Mon nom est Zal ! J’étais avec mon frère Maglo pour confesser Kreistos.
— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! cria Atillius. Vous êtes des chrétiens ! Que vous fait l’Empire ? Il vous laisse libres et l’Empereur a admis votre dieu dans ses temples. N’est-ce pas assez ?
Et il les repoussa ; mais se ravisant, il les fit revenir. Sévère :
— Pourquoi troublez-vous l’armée, et qui vous guide ? Dites, ou je fais fondre sur vous l’énergie des lois de l’Empire.
Cependant, ses paroles gardaient une certaine indulgence, car l’attendrissement de Kreistos, davantage s’adressant à de secrètes choses d’âme que la Pierre-Noire, le gagnait depuis longtemps, sans qu’il se l’avouât. Et quoique les chrétiens fussent des ennemis, il s’inquiétait d’eux, il se sentait presque à eux apparenté par leur commune horreur des Dieux et leur poursuite de l’unité divine, pour eux le Kreistos, pour lui la Pierre-Noire. Les mystères de leurs assemblées où, disait-on, régnaient des promiscuités sexuelles, comme s’ils eussent également voulu célébrer le Principe de la Vie, le désarmaient aussi. Et il se disait, ayant ouï certains bruits d’assimilation de Kreistos à Elagabalus, que peut-être il trouverait chez eux des adeptes de la Pierre-Noire, que lui refusaient les adorateurs des autres dieux, quand Maglo s’exaspéra :
— C’est Atillius, le prophète du Péché ; c’est toi qui as enseigné l’abomination de Sodome. Malheur, malheur à toi, à ta famille, à ta race, à ton empire ! Sodome te brûle les reins. Tu as été conçu dans le Mal et tu périras par le Mal !
Il vaticinait, furieux, les bras et les pieds nus, reconnaissant Atillius, qu’il avait vu au Triomphe d’Elagabalus. Et depuis, la terreur de ce nom n’avait cessé de planer sur Rome, enveloppée d’infamie, de colère et de mépris.
Zal essaya d’apaiser Maglo, car les chrétiens se divisaient toujours pour le nouveau culte ; les uns, apocalyptiques comme l’Helvète, l’entourant d’horreur ; les autres, comme le Perse, qui avait suggéré cette idée à tous les Orientaux, le faisant un acheminement vers Kreistos. Cependant, Antiochanus avait pris le bras de Maglo et rudement le secouait :
— Vieux chien, tais-toi ! Dis-nous ce que tu espérais des soldats.
Alors Maglo tomba à genoux ; ses yeux aux paupières rougies eurent de gros pleurs et, pris de la fureur du martyre, d’attendrissement, d’extase, d’efféminement, il exalta la gloire de Kreistos. Antiochanus le fit rouler d’un coup de pied. Zal releva pieusement le vieillard. Atillius, comprenant qu’il n’en tirerait rien, les laissa, et ils s’en allèrent fièrement, Maglo soutenu par Zal, qu’il morigénait sans motifs :
— Mon frère, des colombes m’apportaient les palmes du martyre, mais le Péché s’emparait de toi. Atillius t’écoutait justifier son abomination, car, comme les autres fidèles, tu espères de Sodome pour Kreistos. Mais Sodome brûle tout, et toi-même avec, si tu y touchais !...
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