L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 27 sur 66

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L'agonie

Chapitre IV

 

C’étaient, entre la Voie Ardéatina et la Voie Appia, des villas se graduant très diversement, avec leurs divisions urbaines, rustiques et fructuaires, les premières renfermant des salles à manger et à coucher, des bancs, des promenades et des terrasses, les autres des logements d’esclaves, des étables, des celliers et des basses-cours. Vastes, ces villas avaient des jardins victorieux, d’où la vue se baignait d’air bleu, de verdures reposées, d’eaux fusant en des ravinets bordés d’oseraies et de cressonnières épaissies.

Spacieuse, celle de Glicia, des M. Claudius Glicia, qui comptèrent un dictateur dans les fastes romains ! C’était maintenant, Glicia, un très riche patricien, qui, depuis vingt-cinq ans, bougonnant et quinteux, s’isolait de tout, seulement pour soigner ses laitues et surveiller ses cochléaires. Il possédait des esclaves juste pour son service, un jardinier qui régulièrement taillait ses arbres, et une terre complantée de vignes s’enramèlant à un coteau qui s’érigeait d’un belvédère léger d’où Rome vaporait dans l’éloignement, avec un émerveillement de routes piquées de voyageurs, de soldats et de fonctionnaires, de villas s’étendant jusqu’à la Sabine, d’aqueducs, de temples, de tombeaux épars, et un bout jaune de Tibre se fondant, du côté d’Ostie, en un bout bleu de mer.

Glicia se traînait sous le portique de son jardin miroitant d’un vivier à son milieu, que troublait une grande ombre de passeroses dressées en roseaux. Il toussotait, quoiqu’on fût en plein été, ramenant vivement un morceau de sa toge autour du cou, et les mains croisées sur la tête, en un mouvement de désespoir. Devant lui s’étendaient des celliers et des greniers à tuiles roses, des bouquets de cyprès, des pavillons en lattes minces à l’ombre chère à ses siestes, puis s’échelonnaient des vignes crevant de têtes nues d’esclaves, droites dans le ciel. Il regardait tout cela, toujours toussotant de long en large, frileux et inquiet. Il appela, dans un bégaiement terrible qui fit ses yeux tout ronds :

— Rusca ! Rusca !

Un vieil esclave accourut, avec une peau rose de face plissée, un crâne tout blanc, une tunique brune et des sandales de bois.

— Est-ce qu’il a achevé son repas, ce vieillard ? Est-ce que nous allons subir encore un envahissement de ces gens-là ?

— Le vieillard a mangé, répondit Rusca. Il ne veut pas s’en aller. Ghéel n’est pas revenu. Zal n’a pas été vu depuis quelques jours. Les chrétiens sont bien à Rome, car ils n’approchent plus d’ici.

— Ils sont bien à Rome, fit dans un toussotement Glicia, qu’ils y restent. Moi, j’ai juré de n’y mettre les pieds que lorsque l’Empire appartiendra aux Romains et non aux Étrangers. J’ai repoussé les offres de Septimus, de Caracallus et de Macrinus ; j’étais avec Pertinax. Pertinax est mort, je ne veux rien. Qu’ils me laissent en paix ! Ce que tu me dis des chrétiens ne m’étonne pas ; ils s’entendent avec les empereurs syriens qui favorisent leur culte, et Rome leur appartient maintenant : ils le savent bien.

— Ce n’est pas ce que Maglo assure, hasarda Rusca, car il morigène Severa, qui, comme Zal, Ghéel et certains chrétiens qu’elle reçoit ici, croient qu’Elagabalus est envoyé par leur Kreistos pour les aider à renverser les dieux.

— Ah ! il n’assure pas cela, et Severa applaudit cependant à Elagabalus, cria aigument Glicia. Je le sentais bien, je devinais bien que Severa applaudirait à ce que les chrétiens qui l’influencent l’inciteraient à applaudir !

— Severa est bonne et faible, dit Rusca. Cela n’a pas de conséquence. Et puis, ce que femme veut, Jupiter le veut !

Glicia branlait la tête et toussotait, les épaules rentrantes, le cou toujours pris dans sa toge. Mais un bruit de pas eut lieu. Derrière eux une ombre de bâton s’érigea, énorme, sur une ombre de pétase très large, aux bords tombant en ailes de corbeau. Et Maglo, qui avait mangé dans la maison de Severa, — celle de Glicia, son époux — émergea, le bâton en l’air, sa main libre élargie devant lui, comme pour les bénir.

— Vous êtes des adorateurs des faux dieux, leur fit-il. Alors, je n’ai plus qu’à m’en aller, qu’à secouer mes sandales de votre poussière, et à prier Kreistos pour vous.

Il fit un demi-tour. Mais, se ravisant, avant qu’ils lui eussent répondu :

— Je puis vous catéchiser, vous éclairer et vous consoler dans le sein de l’Agneau que je vois à la droite, et l’Esprit planant sur Lui !

Et, prenant Rusca pour Glicia, sans distinguer nettement la tunique grossière du premier de la toge fine du second, il ajouta :

— Severa, ton épouse, a les yeux ouverts sur la Lumière, mais il est malheureux qu’elle se laisse aller aux idées de Zal sur Elagabalus et ses abominations. Moi, Maglo, j’affirme que le Péché est le Péché, et que cet Empire, qui a des pieds d’argile, s’enfoncera bientôt, comme la Bête, dans la Mort.

Glicia arrêta net un toussotement lui montant à la gorge pour crier :

— Alors, tu es de cet avis, toi, qu’Elagabalus n’a pas longtemps à dominer ? Cela m’agrée, oui, cela m’agrée !

Il répéta ces derniers mots, appuyé à l’épaule de Rusca ; c’était la première fois qu’on affirmait devant lui la disparition prochaine de l’Empereur. Maglo éleva son bâton, et, prophétique :

— Ce n’est pas seulement Elagabalus Antoninus, mais l’Empire, mais la Bête aux pieds d’argile qu’engloutira la gueule de la Mort. Je le prédis. La gloire de Kreistos s’assiéra sur la Bête, et son Église vivra éternellement, malgré le Péché !

— Tu veux dire, demanda Glicia, que l’Empire existera, mais sans l’Empereur ?

— Oui ! s’exclama Maglo, sous le coup d’une illumination, avec Kreistos à sa tête.

Il éleva ses deux bras, comme un crucifié, la face renversée, le regard perdu dans le bleu du ciel à peine traversé de fuites d’oiseaux, puis, en aparté :

— Je les défie tous, ces Romains, Calliste leur évêque avec, de prédire comme moi le Triomphe de Kreistos dans l’Empire sans l’Empereur !

Et il s’en alla, sans seulement saluer Glicia. À ce moment survint Severa, qui s’agenouilla devant Maglo, humble et attendrie.

— Je puis te bénir, sœur, dit le vieillard, mais non ton époux, adorateur des faux dieux et contempteur de Kreistos.

Il disparut, après une imposition des mains, pendant que Glicia toussotait affreusement, avec un coup d’œil irrité pour Severa, qui, s’approchant de lui, le soutint, attentive, inquiète, une main à son coude levé.

— Je sais bien que tu n’écouteras jamais les serviteurs de Kreistos et que tu n’ouvriras pas les yeux sur la Vérité, fit-elle doucement, mais il n’importe, tu es mon époux, et je te dois aide et amour.

Dans ce mot : amour, il y avait une amertume voilée d’hésitation, une sorte de regret à le prononcer, qui fit dire à Glicia, toujours toussotant et repoussant la main de Severa :

— Aide et amour ! Oui, pour ton Kreistos, ton Maglo, ton Calliste, ton Zal et ton Ghéel ! La loi romaine me donne droit de vie et de mort sur toi, et je t’en ai libérée en te laissant aller à leurs assemblées, en acceptant même ces gens-là chez moi. Tu ne songes pas à ton époux, parce qu’il est vieux, et qu’il ne veut pas de l’Empire, alors qu’avec ce Ghéel et ce Zal tu applaudis à ce qu’il fait. Mais cela m’agrée, cela m’agrée que ton Maglo ait prédit la mort d’Elagabalus et des empereurs qui ne sont pas Romains. Il a raison, ton Maglo, si c’est ce que j’ai compris de lui.

La laissant là, suivi de Rusca, il s’enfonça dans le rond de soleil d’un sentier, non sans lui crier de très loin, en brouillant tout, dans une habituelle absence de mémoire :

— Oui ! il a raison ce Maglo ; il périra, Elagabalus, avec ce Ghéel, ce Zal et ce Kreistos, et tu regretteras les services que tu leur rends.

Elle rentra, traversa des appartements aux peintures simples. Dans une pièce carrée, une vieille servante rangeait des étoffes : des toges à peine asséchées, des subuculas reprisées, un tas de loques que Severa faisait rapetasser pour des chrétiens pauvres. Car, l’épouse de Glicia ayant mis sa fortune au service des Frères en Kreistos, ils furent nombreux, ceux-là qui approchèrent leurs lèvres de la bonne coupe patricienne. Depuis que, dix ans auparavant, un confesseur bythinien l’avait immergée dans le Baptême, Severa se dévoua à Kreistos au point de laisser le quinteux époux se confondre avec le vieux Rusca, d’oublier la villa et de ne plus avoir pour cette maison, une gloire romaine, le coup d’œil de la maîtresse surveillant tout. Aussi, c’était pitié de la voir, la villa, s’effacer devant la splendeur des villas voisines, dont les possesseurs prêtaient à la matrone si jeune encore, si belle, si attrayante malgré un air austère de veuve anticipée, des passions extraordinaires. Tous ignoraient la grandeur en même temps que la simplesse d’âme de Severa, sublime par l’illumination qu’elle donnait aux choses ; tous ne se disaient pas qu’aimante et ardente elle se privait chaque jour d’un peu d’elle, car, encore quelques années de ses générosités, et c’était la pauvreté pour elle et son époux !

Elle s’était mariée à cet inquiet de Glicia, parce que sa famille, aussi de souche patricienne, mise hors service depuis un siècle par les Empereurs, l’avait voulu. Il y avait dix ans de cela, elle en avait quinze alors. À peine si Glicia l’effleura et la déflora. D’une nature portée aux mysticités, elle eût été une effrénée combattante de la Chair, mais, cette Chair apaisée dans les délices de Kreistos, endormie dans la charité, le renoncement, les bonnes sympathies pour les Frères, les larmes versées, les effusions tendres entre esprits qui se répondaient facilement dans l’atmosphère des assemblées, elle resta chaste, froide et comme insexualisée.

Depuis que Zal l’avait gagnée à l’idée d’une catholicité poussée vigoureusement du fumier d’Elagabalus, il s’était formé un parti nombreux de mystiques, surtout orientaux, comme lui soutenant Elagabalus, qui ne persécutait pas les chrétiens, les laissait s’assembler, et, même, crier contre les Dieux. L’unité créatrice en Kreistos lui allait, comme corollaire de l’unité créatrice en la Pierre-Noire ; les deux cultes, après avoir délivré les nombreux polythéismes, les philosophies plus ou moins panthéistiques, se raccorderaient ensuite en un seul que, sectateurs de Kreistos et sectateurs de la Pierre-Noire, érigeaient en commun.

Et ces idées occupaient maintenant Severa, se demandant pourquoi Maglo maudissait cet Empire et cet Empereur si favorables à Kreistos. Severa, et Zal, et Ghéel, et des milliers de chrétiens, pauvres de l’Aventin, de la Transtévérine et de l’Esquilin, riches du Cœlius, de la Région des Jardins et de la Campagne, voyaient dans les abominations de la Pierre-Noire non des obscénités, mais la pulvérisation des vieux dogmes, la dissolution des vieux cultes, la disparition du Péché, jetant son dernier souffle dans les horreurs de Sodome et de Babylone. L’avenir leur apparaissait au delà, bleu et clair comme un ciel de cristal, et une nouvelle Humanité rayonnait, à sa tête Kreistos, les trous de ses mains et de ses pieds laissant échapper le sang fécondant les Prospérités et les Quiétudes, les Amours éternelles et les Fraternités, levées en Fleurs touffues, dans le tabernacle de ses Églises évasées comme des lys blancs aux coupes inaltérées !

Tout cela tourbillonnait confusément en Severa en qui Zal revenait, tel que dans les réunions chrétiennes, surtout celle où sa face tuméfiée se dressa, blanche. Elle songeait à sa détresse quand, avec Maglo, dont il ne partageait pas les idées et pour ne point l’abandonner aux soldats, il alla au Camp ; à son empressement à se porter chez lui, à l’Esquilin, dans cette pauvre chambre de chrétien vivant de peu, ce jour inoublié où, sans l’assistance d’Atillius, des Galles l’allaient violenter. Elle l’avait revu depuis, toujours ardent, toujours mystique, avec le grand air royal de ses trente véhémentes années, car Zal comptait un roi de Perse parmi ses ancêtres, un roi glorieux qui fit jadis trembler la terre, et ce sang l’avait fait ce qu’il était : généreux, ténébreux, énorme de vie intellectuelle, audacieux et vaste de pensée.

Elle cousait un vêtements de pauvre, avec, sous les yeux, cette ascension d’idées au travers desquelles flottaient la face de Kreistos et de Zal, tour à tour s’effaçant. Et elle n’eût pu dire laquelle des deux émergeait plus vivante et resplendissante, tant leur translation mutuelle était rapide.

Elle ne parlait pas, pendant que l’ancilla *72 comptait à voix basse d’autres vêtements : des toges de laine brune, des tuniques sans manches, des ceintures de cuir, des stola et des pallas, des subuculas de lin et des lacernas

avec leur cucullus *73, et qu’au fredonnement de sa bouche se joignaient de loin des paroles de Glicia, qui, revenu avec Rusca, disait, dans un toussotement sans fin :

— Oui, cela m’agrée, cela m’agrée, Rusca, que ce chrétien m’ait prédit la fin d’Elagabalus. Il périra, crois-moi, cet Empire de Severa, avec son Ghéel, son Kreistos et son Zal !

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