L'agonie
Chapitre XI
Le rêve fou d’Atillius, le concept religieux de la Pierre-Noire substituée aux dieux peuplant le ciel des races, avait pris corps depuis qu’Elagabalus fit primicérius ce maître de Madeh, ce frère d’Atillia ! Le culte de la Vie par l’adoration du Cône Noir, le mélange des sexes et, qui pis est, la promiscuité unisexuelle, eut son formulaire à la suite d’entretiens mystérieux d’Atillius et d’Elagabalus, en une pièce du Palais des Cæsars, où maintenant le primicérius habitait avec son affranchi, afin d’être à même au service de l’Empereur. Et, de ces entretiens, on parlait avec une sorte de terreur, car on entrevoyait par eux une refonte générale des religions de l’Empire, une déification définitive de la Pierre-Noire, dont on s’épeurait tant ; enfin le triomphe honteux de l’Orient sur l’Occident par des pratiques contraires à l’immutabilité des lois de la Vie, maintenant détournée de sa destination. Aussi, Atillius stupéfiait-il Rome, et non seulement Rome, mais encore ceux-là grouillant dans le Palais que hantaient leurs toges et leurs palliums blancs ou pourpres, leurs vêtements amples dominés de coiffures en cône, de mitras torsionnées de perles, et d’où des apparitions d’hommes, glissant en des remuements de croupes significatifs, se suivaient à certaines heures. Il se supériorisait à tous ; il les étonnait tous par l’immobilité de ses lèvres et l’indifférence de ses yeux, alors que quelque chose disait qu’une âme intense brûlait en lui. Surtout par sa pâle figure de trente années, à peine toisonnée d’une barbe court-pointue aux reflets d’or fauve, où se plaquait l’égoïsme d’un grand amour qu’on ne savait être ou tout pour Madeh, dont l’ombre gracile toujours pointait derrière lui, ou en partie pour l’humanité qu’il voulait refaire en sa sexualité.
Celle-là dont également l’on s’entretenait était Sœmias, la mère d’Elagabalus, la grande, belle, blanche mais fébrile maîtresse d’Empire, tranchant haut avec les eunuques et les cochers du fils, avec ses consuls, ses tribuns, ses patriciens, ses préfets et ses généraux. Quand elle traversait les salles impériales, les beaux vestibules entourés de colonnades, les cubiculas recevant des jours venus de loin, les atriums successifs, les jardins reposant des lignes d’arbres immobilisés sous le ciel latin pur, introublé, bleu et profond ; quand, en un entourage de femmes tapissant les fonds d’appartements de stolas lâches, violettes et bleuâtres, elle faisait se lever des théories de gladiateurs et de prétoriens, c’était comme le passage d’une terreur planant : on se reculait et s’agenouillait. Et l’ancestralité violemment amoureuse de cette mère, cette ancestralité qui de crimes avait accablé le monde, maintenant perçait, rouge fleur aux pétales de sang, en aventures frénétiques, en débordements névrotiques, comme si le Rite de la Vie par l’adoration de la Pierre-Noire, et le principe même de la Religion nouvelle par la liberté des sexes, eussent eu pour prêtresse Sœmias, insatiable de plaisirs et ivre de domination. On parlait de ses disparitions subites avec ses femmes et, même, de lugubres trouvailles de certains, ramassés à des coins de rues ignorées, et assommés par elle après à elle s’être livrés.
Un jour — Atillius enfermé avec l’Empereur — que Madeh attendait en un péristyle, aux candélabres monstrueux fichés sur des pieds d’atlantes en argent massif, où un jeune affranchi, beau, certes ! Hiéroklès, jouait aux osselets avec Protogenès et Gordius, des cochers, une vieille femme noire, une Éthiopienne lui prit la main et l’emmena, à travers des pièces bleutées de jour, jusqu’à une cubicula du Gynécée, inaccessible aux hommes dont le sexe n’était pas voué à la passion mâle, comme le sien ! Sur une sella d’écaille, assise, une jeune fille se faisait peigner et farder.
Atillia !
Madeh eut un petit tremblement, venu du plus profond de sa physiologie. Une esclave — ornatrix — trempait ses cheveux épais en une essence jaune comme en un bain de safran ; une autre promenait sur sa face une pâte rosée qui l’animait telle qu’une aube naissante. Une troisième lui présentait un miroir d’acier, à manche de Vénus nue dont les jambes s’allongeaient en des acanthes palmées. Sur un meuble bas, supporté par un
trapezophorum *59 à cous d’animaux, des fioles bleues de pommades, des boîtes de poudres d’or et d’argent répandues sur la chevelure, des rubans pourpres et violets, un arsenal d’armes de femmes, fers, ciseaux, peignes,
pyxis *60, alabasters *61, s’initiant à la Volupté.
Une portière entr’ouverte laissait voir, en un fond d’appartement traversé d’un demi-jour, une baignoire de marbre, où nageait une eau laiteuse, en buée.
Il ne savait que dire, attendant qu’elle lui parlât. Atillia le regardait d’un grand air effronté, et l’éclair violet de ses yeux avait une inconscience muette de jeune bête montrant son sexe au mâle flairant. Depuis l’entrevue dans la tente d’Elagabalus, elle lui paraissait mieux faite, plus grande et mince avec un cercle noirâtre au coin des yeux, là où le nez, fin, vibrant, aux ailes roses, prenait racine. Sous le fard, très onctueusement plaqué, il lui devinait la même pâleur qu’à Atillius, et déjà des méplats se creusaient dans la fosse des joues, marquant ainsi l’émergence d’une mobilité travaillant en-dessous.
— Je t’ai fait venir pour que tu me voies, assura-t-elle, en lui plantant droit son regard. — Elle lui trouvait un air agréable, un peu féminisé, une belle nonchalance orientale qui allait à ravir avec sa mitra jaune et blanche, dont la lueur des améthystes se mourait, avec ses torques, les bordures en filigranes ajourés de sa robe aux manches amples et surtout la souplesse ophidienne, si singulière, de sa marche presque dansante, le mouvement de sa croupe moins accusé que celui des autres prêtres du Soleil, mais assez distinct pour éveiller d’étranges attentions. Elle lui rit doucement, découvrant des dents bien rangées, une ouverture de bouche rosé, en fleur à peine éclosante. Elle agissait ainsi comme avec un enfant, duquel on n’a pas à se cacher.
La coiffeuse relevait en casque les cheveux qui prenaient des tons de cuivre jaune, des reflets d’or mat, et en couronnait le sommet, strobilé, d’une torsade de perles. La fardeuse promenait sur ses bras, nus jusqu’aux épaules, une pierre ponce bonne pour blanchir la peau et en détruire les villosités tendres. Puis, la troisième esclave accrochait à ses oreilles des ornements d’or, très lourds, où des sardoines entouraient de gros diamants éclairants. Atillia se leva, et, pendant que les femmes lui apportaient une cyclas violette bordée de bandes pourpres, elle laissa couler ses vêtements de dessous ; il vit sa nudité, de la gorge aux pieds. Elle n’en parut pas honteuse. Les femmes la chaussèrent ensuite. Elle se complaisait dans certains mouvements des seins naissants que la ceinture fit bouffer ; dans certaines lenteurs à se tourner, qui faisaient remuer doucement son ventre, en une ardeur peu dissimulée de chairs.
Elle le renvoya ensuite, avec un grand éclat de rire qui ne l’offensa nullement. Ce rire chantait en lui depuis comme le frétillement très clair d’un sistre d’or. C’était tout ce qu’il avait conservé du souvenir de l’invite d’Atillia.
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