L'agonie
Chapitre XI
Elles entraient à la Vieille-Espérance, par une porte basse seulement fréquentée des esclaves. Dans le palais même, un piétinement féroce d’hommes battait le parquet, et c’étaient un ronflement de gigantesque sonneries en des couloirs sans fin, des cris de Bêtes et des heurts de piques d’or à des boucliers d’or.
Habarr’ah les vêtait d’habits cérémoniels où de l’or et des gemmes vivaient ; en des tumultes éperdus de trompettes, des eunuques les conduisaient auprès d’Elagabalus, non le muletier de tout à l’heure, l’abject muletier dont un million d’âmes s’ébahissait, mais l’Empereur, blanc de peau et chatoyant de moires, avec la tiara qui éblouissait, la robe si traînante de dorures qu’il en paraissait affaissé, les sandales aux bandelettes tournant haut sur la jambe, une fastueuse image orientale qui se surélevait de sa propre irradiation ! Des hommes vêtus d’or et coiffés d’or, avec des pierres bleues, des pierres jaunes, des pierres vertes à leur mitra serties ; des Mages toujours en attitudes hiératiques, dont les barbes frisées tombaient noblement sur le sarapis cramoisi ; des prêtres du Soleil qui gardaient leurs mouvements vicieux de croupe ; des familiers à la robe se froissant à des armures d’officiers s’épanouissaient derrière en éventail, comme une queue de paon énorme, aux invincibles étonnements. Et tous exhalaient sur un rythme lent, coupé d’acuités de trompettes recourbées, un hymne à Vénus, qu’ils plaignaient d’avoir perdu Adonis ; des lyres, des sistres et des flûtes s’évanouissaient, en des cubiculas ignorées, sur des régularités de danses. L’Empire se rendait au Temple du Soleil, où la mort d’Adonis et la douleur de Vénus allaient figurer en plein jour, quelque danger qu’il y eût, comme pour braver encore la Ville Éternelle dont le ciel, de plus en plus rouge, semblait un lac de sang prêt à déverser.
Sœmias et Atillia se laissaient aller, des eunuques soutenant leur palla pourpre, des æneatores soufflant à leur côté un déchirement de musique qui les ravissait davantage, et autour, toujours en des encens flottants, ce chant énorme pleurant Adonis et plaignant Vénus. Des hommes et des femmes qu’elles ne reconnaissaient plus s’ajoutaient au cortège ; des bêtes enchaînées fouettaient de coups de queue leurs gardiens qui les frappaient de tiges de fer ; des éléphants se poussaient, et partout, partout, des miroitements de boucliers d’or s’arrondissaient, comme des yeux jaunes, sous des éclairs de piques d’or. Et elles ne se parlaient pas, et elles n’écoutaient point, et elles ne pensaient point, toutes à la mort d’âme obscure qui était en elles par le déséquilibrement de leur chair, la perte de leurs énergies, la lassitude de leurs matérialités que la Nature exaspérée châtiait avec de l’Inconnaissance et de la Fatalité !
Elles sortaient de la Vieille-Espérance, un dais pourpre, sur la tête, porté par des eunuques à la face glabre d’hommes avilis. Et Elagabalus montait sur son char, et des hommes les hissaient sur une large litière balancée sur des épaules saignantes d’autres hommes qui hurlaient sous des coups de fouets lancés à pleines volées, et des cavaliers à l’armure d’écailles, au buste se tortillant en dos de sauriens phénoménaux, émergeaient sur des chevaux luisants dont la crinière torse vibrait. Puis, un décor de Rome se déroulait colossalement, des quartiers coulaient entiers avec des multitudes éblouies aux fenêtres, aux terrasses et sous les portiques ; des bruits se succédaient, et elles dominaient tout, de leur litière qui les berçait comme amoureusement. Des tympanons leur bruyaient, plongeant en la musique rieuse des flûtes, en les claquètements vifs des sistres et les piqûres des lyres que des mains élevaient, et même une tête fraîchement coupée se présentait au bout d’une pique, une tête d’homme barbu, peut-être ayant voulu s’opposer au délire impérial, que des prétoriens venaient de trancher en une boucherie anonyme laissant du sang vite bu par le pavé.
Elles gravissaient le Temple du Soleil au fronton blanc neigeant sur le fond rouge du ciel ; les tumultes cessaient pour des anxiétés de gens curieux de ce qui se passerait là. Dans l’intérieur, Elagabalus occupait un thronus porté par des atlantes d’argent massif, aux pieds s’écrasant en un fouillis de palmettes monstrueuses, au dossier sculpté de figures symboliques de serpents se mordant la queue et de têtes cornues de taureaux surmontées de torches entrecroisées. Elles s’asseyaient sur des okladias grecs à étoffe d’or ; autour d’elles d’autres s’asseyaient également, d’autres restaient debout devant la ligne des Mages cramoisis, et des danseuses à demi-nues s’envolaient, sous la voûte éclairée d’un grand trou rond, dans la salle circulaire, en des éclairs de rythme religieux.
L’Empereur se hissait sur un échafaud poudré de safran, et, nu, le sexe lié pour mieux ressembler à la Femme, il étalait sa peau blanche, sa face blanche, et se contorsionnait, et gémissait, et pleurait Adonis en des plasticités de Vénus épouvantée. Et, de Zopiscus, le Poème de Vénus, que l’Empereur récitait, disait tout : une recherche éperdue, en Afrique et en Asie, du bel enfant ; des montagnes fauchées, des forêts coupées, des mers violettes qui s’attendrissaient, des bêtes, toutes les bêtes de la terre, qui la suivaient, et des nuées blanches de dieux et de déesses s’apothéosant en des ciels éternellement traversés d’oiseaux mythologiques et de lunes nées du sein des Nuits évanouies ! Le temple résonnait alors d’un chant immense ; les danseuses tout à fait nues s’envolaient davantage, les Mages tournaient mécaniquement leur barbe frisée vers Elagabalus, les familiers se découvraient le sexe, les eunuques avaient des cris de douleur, et c’était comme un Olympe de dieux, un décor surhumain du Rêve religieux poussé dans de la Gloire et du Triomphe, éclairé de torches qui rutilaient à des colonnes hautes, ou des boucliers appendus renvoyaient des miroitements d’or.
Hiéroklès, Zoticus, Gordius, Protogenès, Murissimus apparaissaient sur l’échafaud. Elagabalus se livrait à la promiscuité mâle qu’avidement regardaient les eunuques, que les Mages glacés exaltaient, que les danseuses saluaient de leur rythme lascif, pendant que d’autres répétaient les soupirs de joie de l’Empereur, vautré.
Les Mages montaient sur l’échafaud, Elagabalus en descendait, suivi d’un dévalement de ses familiers, et alors des hommes traînaient des enfants qui glapissaient, des enfants de familles patriciennes, et les égorgeaient, dans une tempête de cris horribles qu’on eût dits d’agneaux. Un couteau d’or s’enfonçait, rapide, en la tendreté des victimes dont, pantelantes, un trou rouge à la gorge, du sang sortait qu’en dessous Elagabalus et les gitons recevaient sur la nuque, sur la tête, sur la chair nue. Et les petits cadavres s’amoncelaient devant les Mages qui, ne cessant de chanter, opposaient le cramoisi de leur poitrine au sang de l’échafaud.
Des êtres et des choses s’évanouissaient dans d’autres chants, des éclats de trompettes et des percussions de tympanons, des heurts de piques d’or à des boucliers d’or. Au dehors, des cavaliers sur de grands chevaux, des chars, une litière ! Le cortège, comme sous un coup de vent, les ramenait à la Vieille-Espérance, dans un vide absolu de peuple qui ne voulait plus entendre et ne plus voir.
Le jour se mourait en des flamboiements de soir incendiant l’Orient et l’Occident, le sud, le nord, le bas de l’horizon et le zénith. Et des choses étranges y passaient, des entrecroisements de glaives, des levées silencieuses de piques, une marée de sang qui bondissait, toute une fureur de carnages se mouvant comme derrière un rideau flamboyant. Les trompettes extraordinairement sonnaient près d’elles, et ce n’était pas, pour leur imagination désagrégée, à leur côté mais dans le ciel même, empoignées par des mains monstrueuses et recevant le vent formidable de quelque dieu. Elles rentraient à la Vieille-Espérance ; au-dessus du triomphe impérial qui montrait des nudités et des vêtements d’or, de soie et de gemme, bariolé d’éléphants, de chars et de chevaux, une tête coupée flottait : deux yeux morts les regardaient, la barbe du décollé de tout à l’heure pleuvait du sang, l’ouverture de son cou tranché s’arrondissait, et elle virait, elle virait, sinistre et ténébreuse, comme une lune dans du Néant.
Le palais s’illuminait d’un allumement de lampadaires géants ; une orgie bruyait dans les salles, les atriums, les péristyles, les cubiculas, sur les marches du prostyle, les pelouses des Jardins, les lacs jaunes recevant des barques à l’aplustre évasé, pleines de femmes nues, qui silencieusement glissaient au son des lyres et des flûtes sanglotantes. Elles traversaient ce décor en un accompagnement des éternelles trompettes d’or dont, derrière elles, toujours des æneatores s’étourdissaient. Et elles allaient, elles allaient, le regard plein de promiscuités remuées à leurs pieds en des éclairs de chairs et des soupirs de plaisirs dont leur endormement ne s’émouvait plus.
Dans une grande salle, sur des sigmas embrassant à demi des trépieds reposés sur des faces de sirènes d’or, Elagabalus et ses familiers se vautraient, repus de mets et de boissons. Des coupes bleues, des coupes roses et des coupes blanches à figurations obscènes jonchaient le parquet ; à la lumière des candélabres d’où pendaient, par des chaînettes de métal, des lampes fumeuses, d’autres promiscuités montraient des ventres et des cuisses, des croupes et des sexes qui avaient des lividités tressaillantes et des torsions d’ardente peau.
Des cris éclataient : une voix furieuse demandait la mort d’Alexander ; une autre exigeait que le Sénat le privât de son titre de Cæsar ; une autre jurait d’assassiner Mammæa, la grande coupable du mépris où tombait l’Empire ; une autre invectivait Elagabalus pour sa débonnaireté ; une autre assurait que des promesses de biens et d’honneurs à Ulpianus, Venuleius, Sabinus et Modestinus les détacheraient de la Mère et du Fils conspirateurs, et le fer, le poison, le lacet, les bêtes, l’étouffement étaient tour à tour proposés. Mais Elagabalus branlait la tête, essayait de ne vouloir pas, très éloigné d’agir, et il regardait Sœmias, qui restait muette, et Atillia, qui ne comprenait pas.
Cependant Hiéroklès le forçait du poing à signer un acte quelconque, une lettre au Sénat pour qu’il arrachât le Cæsarat à Alexander ; des hommes partaient tuer l’Adolescent et les familiers faisaient boire l’Empereur jusqu’à ce que saoul, hoquetant, congestionné, il roulât sous les sigmas, d’où des esclaves l’enlevaient, en une crise suprême de vomissements puants.
Sœmias, qui n’avait pu arrêter la signature fatale, plus aveulie encore, se retirait avec Atillia. Elles abandonnaient la Vieille-Espérance accroupie dans la nuit sans lune, sans étoiles, sans lueurs, sans brises, sans rien qui appartînt à de la vie. Des rues si noires que les maisons s’y noyaient ; des places bitumineuses qui faisaient des écrasements de ténèbres, des empâtements d’ombre, coulèrent en un fleuve gluant jusqu’à ce que l’aube, très lourde, crevât le ciel et rayât tout l’Orient. Elle montait comme une poitrine saignante : deux seins pendaient, une gorge sans tête se balançait au-dessus, et un ventre qui se striait de plaies s’élargissait au-dessous. Et toujours Rome s’enveloppait de choses pourpres, comme si une mer de sang approchât, sinistre, avec des vagues formidables la mangeant déjà !
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