L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 18 sur 66

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L'agonie

Chapitre XVIII

Tubero écarta la portière. Une fissure de jour s’allongea par l’ouverture, un chuchotement leur parvint. Alors, il prêtèrent l’oreille, écarquillèrent les yeux dans le silence à peine rompu pesant autour d’eux.

Sur un lit très bas, aux étoffes de soie brochée d’or, le coude sur des coussins de poil de lièvre, l’enfant Alexianus regardait tristement sa mère Mammæa, assise sur un escabeau d’ivoire, les mains jointes aux genoux serrés l’un à l’autre, en une attitude de frénésie. À côté, la vieille Mœsa, enfoncée en une cathèdre à dossier haut et la tête penchée sur le piédestal carré d’un grand vase, rêvait anxieusement.

Mammæa parlait. Elle suppliait Mœsa, aïeule d’Elagabalus et d’Alexianus, de s’échapper du Palais avec l’enfant, avec elle, la mère ; de dénoncer au peuple romain l’ignominie de l’Empereur, qui voulait maintenant enlever à son fils son titre de Cæsar et le faire périr. Et elle lui désignait les personnages acceptant cette besogne d’empereur en délire : un Antiochanus et un Aristomaches, officiers ; Zoticus et Hiéroklès avec lesquels il se prostituait, Murissimus, Gordius et Protogenès, ses très intimes familiers, plusieurs autres encore, avides à la curée que devait offrir la mort de l’enfant. Oh ! non, ce cher Alexianus, ce doux adolescent au calme visage, cette jeune âme vertueuse ne périrait pas ? Le monde ne serait pas frappé dans cette mort qui faisait se révolter par avance la terre et le ciel.

Et elle ajoutait sourdement que sa sœur Sœmias, mère d’Elagabalus, se prêtait au complot, elle qui des nuits entières courait, jamais satisfaite, les lupanars de Rome ; elle qui avait prostitué toutes les femmes et aidé à se prostituer les vierges, qui avait poussé Elagabalus à introduire le culte du Soleil, non dans sa nécessité de purification et de sainteté, mais dans celui de volupté des natures inférieures ! Et, bel esprit cependant, elle raisonnait sur cela, donnant une mysticité fort chaste à sa pensée, pendant qu’Alexianus la regardait toujours de plus en plus tristement.

Alors Mœsa essayait de disculper Sœmias, sa fille comme Mammæa, et Elagabalus par elle aimé autant qu’Alexianus. Et, branlant la tête, elle disait :

— Je verrai Atillius ; je charmerai ce cœur de bronze qui n’a pas le sentiment de la femme, qui n’aime pas, qui ne sourit pas, mais que Sœmias écoutera, si je le persuade, lui !

Mammæa sourit faiblement :

— Tu t’useras à émouvoir Atillius, qui ne s’émeut jamais. Que pourras-tu sur lui ? Quoique devinant Sœmias, il ne voudra rien obtenir d’elle, rien ! Cet homme est aberré par son amour pour Madeh l’affranchi. Le monde lui est indifférent. Vois-tu, je vais, emmenant Alexianus au camp, soulever l’armée et revenir sur Rome, avec lui, l’Empereur futur, le successeur de l’indigne Elagabalus !

Et se levant, frémissante, elle prit ce très triste Alexianus sur son cœur qui battait fort. Cette crise passée, elle pleura.

— Seule, seule ici à le protéger, à redouter Antiochanus, Zoticus, Hiéroklès, Aristomaches, Murissimus, Gordius, Protogenès, l’esclave passant dans l’ombre d’une porte, le gladiateur se promenant sous les portiques, à veiller sur les mets et les vins, à passer des nuits noires au chevet de l’enfant, pendant que glaives et poisons s’acharnent à sa vie. Quelle existence, dieux ! dieux ! dieux !

Mœsa fit :

— Tu es ma fille, comme l’est Sœmias, et Alexianus est mon petit-fils comme l’est Elagabalus. Je vous protégerai ensemble contre vous tous. Aïeule, mon devoir est de tous vous aimer !

Mais Mammæa trépignait, et caressant les longs cheveux d’Alexianus, dont les yeux intelligents brillaient d’une raideur d’enfant sauvage, elle assurait Mœsa qu’Elagabalus, perdu d’esprit, souillé de corps, n’était plus digne de cette affection d’aïeule ; que la concorde avec lui et Sœmias ne pouvait durer, et que besoin lui serait, à elle-même, de sauver contre la gangrène d’une branche, qui atteignait au cœur, le tronc vertueux de sa famille auguste. Elle ajoutait, farouchement :

— Non ! non ! je ne le laisserai pas mourir, moi vivante, vois-tu !

À ce moment, Mamer se heurta au meuble de bronze, qui se renversa avec un grand bruit. Mammæa se redressa, frémissante :

— Là ! là ! La chambre de Sœmias ! Ils sont là, les victimaires de l’enfant !

Et elle désigna tragiquement l’appartement des Brundusiniens, dans la chambre de Sœmias, de Sœmias, l’Impératrice-Mère, la maîtresse de l’Empire avec Atillius, disait-on. Ils crurent voir fondre esclaves et bourreaux, et déjà Asprenas prenait un grand air résigné, quand Mammæa, couvrant Alexianus que Mœsa emmenait écarta résolument la portière et les aperçut.

À l’aspect de ces hommes qu’elle ne connaissait point et qui n’étaient pas armés, elle se recula lentement, sans dire mot, toujours sur elle l’œil sanglant d’Asprenas, dont elle ne pouvait deviner l’extraordinaire fixité. Il était rond comme une lune élargie, rouge sous la plaque de fard restée entière, et il la regardait, terrible et muet.

Épouvantée de ce mystère, elle disparut par une porte basse à la suite de Mœsa et d’Alexianus, pendant que les Brundusiniens voulaient s’en retourner. Mais des pas se rapprochaient, pareils à ceux d’une femme, peut-être de Sœmias ? Alors, perdant la tête, ils sortirent par l’appartement de Mammæa. Une autre porte se présenta, ouverte dans un coup de vent qui les aspirait, comme venant de loin, d’une pièce pleine d’air et de lumière. Ils débusquèrent, enfin, sur un vestibule plus vaste que le premier, menant à une salle au plafond haut, une salle sablée d’or où un millier de gens s’exclamaient.

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