L'agonie
Chapitre VI
S’essorant, un carruche emporta Atillius et Madeh en un piaffement de bêtes et un glissement de quatre roues à douze rayons palmés, qui firent trépider la petite et muette rue du quartier des Carènes. Les citoyens s’écartaient devant ce char sonore, monté haut sur un caisson carré, orné de bronze et d’ivoire, et ciselé d’argent et d’or, qu’un aurige, courant auprès de ses quatre chevaux blancs, menait vive ment.
Autour du Romain et du Syrien, surexhaussés par le char courant en une rectitude qui soulevait un cumulus de poussière, des imprécations s’élevaient, des faces furieuses de vieux polythéistes, des yeux colères d’Occidentaux indignés de l’érection du culte nouveau que l’entrée prochaine d’Elagabalus rendait inévitable. Un plébéien montrait le poing à Madeh, dont la mitra accusait la race ; d’autres ricanaient en se désignant Atillius, cuirassé de son chalcochiton d’or semé d’émaux. Il était évident que, déjà, le peuple romain répugnait aux mœurs orientales, qu’il n’acceptait ni la Pierre-Noire, ni ses sectateurs, ni ses prêtres, ni son thaumaturge, ni son Empereur ; qu’il répudierait un jour ou l’autre les barbares dont le grossier intellect tendait à dépersonnaliser les riches, vivantes et émues mythologies du monde occidental, au profit d’une divinité à forme simple, bonne pour des esprits inférieurs, et qui, outre sa contrenaturelle signification, voulait absorber des dieux si bien humanisés.
Atillius, sa mission auprès du Sénat accomplie, était présentement le premier des officiers de la Garde prétorienne, et il se rendait au camp d’Elagabalus, le Camp des prétoriens, sur les hauteurs de la Ville, prendre possession de son poste nouveau.
Des cohortes se poussaient, dans le soleil luisant, avec, à leur tête, des musiciens jouant de la tuba, trompette de bronze fort longue, ou soufflant
dans des cors de cuivre ; une turme *54 fila en galopant, enseignes éployées, en tonnerres d’acclamations. C’était sur le Quirinal, un quartier pauvre, à sa droite, mais riche, à sa gauche, de temples, de jardins et de palais, d’où les faubourgs de Rome s’entrevoyaient, gris et bleus, sous des floscules de fumées montant droit, comme des colonnes immenses, dans le ciel d’un opaque outre-mer qu’aucun nuage n’alanguissait. Partout, bordant des voies ou larges ou étroites, en un échiquier fortement brouillé, en avalement et dévalement de chars et de piétons, des édifices, des tombeaux blancs ou polychromés, des villas espacées, trouant de façades planes des végétations de jardins entourés de murailles où des fleurs souriaient, roses, violettes, rouges et bleues ; des aqueducs enjambant des toits de maisons, des terrasses nombreuses sur lesquelles pointaient des silhouettes de Romains et de Romaines, à toge, à chlamys, à tunique, à cyclas, à synthésis, dont les couleurs faisaient des gammes et des chatoiements. — Le carruche descendit ensuite la pente esquiline, pénétrant à même, avec des hurlements de l’aurige soufflant et suant, dans le fourmillement populaire de plus en plus épais, qui toujours jetait ses colères, ses indignations et ses imprécations à la face immobile d’Atillius et de Madeh. Au fond de la plaine s’aperçut alors le Camp des prétoriens, qui était le camp d’Elagabalus, d’où s’évasaient des fumées, d’où s’échappaient des musiques réitérées d’instruments, pendant que de tous côtés accouraient, confondus, citoyens, esclaves et affranchis de la grande Ville subjuguée par l’Orient.
C’étaient des fonctionnaires courant au-devant d’Antoninus, avec des sénateurs désireux de reconnaître la nouvelle puissance ; les quatre courroies de leur chaussure noire montaient jusqu’au milieu de la jambe, avec, au sommet du pied, un croissant d’or ou d’argent. Des chevaliers dont la pagule de pourpre, cousue au milieu de la tunique, était plus étroite que celle des sénateurs ; des tribuns à laticlave, dans leur char, assis sur des pliants ornés d’ivoire ; des citoyens suivis d’esclaves le front bondé de roses ; puis des marchands de beignets, de fritures et de boissons chaudes, des diseurs de bonne aventure, des avaleurs de glaives, des charmeurs lybiens, plusieurs serpents enroulés à leurs bras luisants ; des gladiateurs qui s’entouraient de curieux, des soldats isolés rejoignant leur cohorte en un éclat de piques et de casques de fer. Et ce monde avançait, le dos tourné vers la ville, cherchant à voir le camp qui apparaissait au fond en une solide symétrie, avec ses tentes, ses faisceaux, ses enseignes, sa muraille de gazon, haute ; ses rues, ses hommes, ses chevaux, ses balistes et ses catapultes aux échafaudages noirs, et, à la partie supérieure, une immense tente, toute de pourpre, couronnée d’oriflammes, celle du jeune Empereur.
C’était comme, de loin, un décalque violent où les regards surplombaient, de chevaux, aux robes luisantes, attachés à des pieux fichés en terre, de décurions faisant couvrir de peaux les tentes, et de soldats aiguisant à une pierre leurs javelots ou s’essayant une cotte de maille à imbrications de fer. Des passages de patrouilles traversaient les intervalles, avec des rayonnements de boucliers ronds ou rectangulaires, pendant qu’autour des fossés, hennissantes, remuantes, des turmes piaffaient. Puis, des éparpillements de rumeurs, des bruits de disputes s’éteignant aussitôt en des frénésies de trompettes, dont le chant était distinct.
Par une porte d’où, élargi, le camp apparaissait, Atillius et Madeh allaient entrer en un glissement du char dont les roues crièrent, quand un bruit éclata, une violente dispute, probablement achevée par des coups de piques, car ils virent trois hommes se débattant sous une poussée de soldats. Ce fut une surprise qui, légèrement, creusa chez Atillius un rictus à demi bienveillant pour Amon, à demi narquois pour Aristès et Nicodœmès, tous trois se lamentant, tous trois ouvrant des yeux pleurards et élevant une face d’individus vraiment horrifiés.
L’Alexandrin et les deux Grecs, s’arrachant à la poigne des soldats, accoururent vers Atillius. Très volubile, Nicodœmès supplia, et, en un langage qui bredouillait, expliqua que lui, son excellent compagnon Aristès et le riche marchand de lentilles Amon — un Alexandrin plein de prudence ! — n’en voulaient pas à l’Empereur ! Non ! Si Amon était descendu dans les fossés du camp, c’était, c’était !...
Il n’acheva point, mais Amon, affalé au sol, son large diploïs sur le dos étalant ses raies brunes, continua. — Il avait voulu écouter le grouillement d’une branche du Tibre détournée de sa source et qui passait sous les fossés du camp, comme le lui avaient suggéré Aristès et Nicodœmès. Même, cette branche emportait des crocodiles capturés du Nil, gardés dans le Tibre par cette branche duquel ils s’échappaient. — Et il devenait candide ; sa face ronde se relevait, suppliante, vers Atillius qui les fit tous trois relaxer.
Ils disparurent alors, leurs vêtements amples serrés aux reins, en évidents désirs de s’en aller au plus tôt, non sans remercier effusionnément Atillius, qui un moment sourît de la crédulité d’Amon et des fortes plaisanteries dont l’accablaient Aristès et Nicodœmès.
Dans le camp, des hastaires, assemblant leurs hautes lances en faisceaux radiants, virent passer Atillius et Madeh ; puis ce furent des principes, qui les saluèrent, roides, dans leur cotte de cuir plaquée de fer ou d’anneaux enlacés. La cavalerie séparait ces troupes ; des munifices gardaient les tentes ornées, à leur entrée, de l’étendard de la cohorte ou du manipule. Enfin, les triaires, vieux soldats à la rude peau, armés du pilum, s’alignèrent devant eux sur un signal, et ce furent encore, à une extrémité du camp, de jeunes et bouillants vélites, légèrement vêtus, ensuite des frondeurs et archers de la Crète et de l’Achaïe qui avaient suivi Elagabalus.
Une extraordinaire animation flottait dans le camp, où circulaient des décuries de fantassins et de cavaliers, à la marche rythmée, pendant que des soldats et des officiers de toutes armes emplissaient le forum qu’en chlamys rouge dominait le questeur. Campés sur un jarret, un coude en l’air, des auxiliaires soufflaient en des lituus d’airain recourbés à leur articulation en des buccins de fer ou de corne tordue ; des cataphractaires, de la tête aux pieds vêtus d’une collante armure d’écailles, de bronze, d’or où de vermeil, se hissaient sur leurs lourds chevaux, auxquels l’armure semblable, des naseaux aux quatre sabots, donnait un faux air de gigantesques crocodiles frétillants, pendant que des sagittaires arabes enlevaient les entraves aux leurs, de fins et nerveux animaux ; des Lybiens frappaient des chameaux qui, se dressant avec des effets de cuisse, balançaient leur tête osseuse, énigmatique et presque méprisante ; des esclaves jouaient des osselets à l’ombre des sambuques et des bascules. Prodigieuse était la quantité de ces esclaves, presque tous des Asiatiques, dont les robes aux longues et amples manches sans ceinture flottaient, laissant entrevoir des nudités de croupes provocantes que longuement regardaient des loricaires à l’armure bandée de cuir.
En plein avoisinement de la tente impériale, le camp était d’une richesse mais aussi d’un désordre inénarrables. Le buste encerclé d’une chaîne d’or, coulant en sautoir du col à la hanche, et assises devant des tentes d’officiers, des femmes pinçaient des cithares, élevant leurs bras nus et montrant leurs aisselles épilées ; d’autres processionnaient, avec un psaltérion, qu’elles faisaient vibrer sur la tête au moyen du plectron ; d’autres tourbillonnaient dans des carrefours étroits de baraquements peints de rouge et de jaune, devant lesquels rayonnaient des faisceaux de pilums et de haches de fer. Et c’étaient des envolements bruns et blancs de chair par des ouvertures d’étoffes claires, de cyclas transparentes ; des éclairs de spinthers, de
spathaliums *55 qui tintaient et de periscelis à des poignets et à des jambes fuselées de danseuses ; des musiques traînantes de tambourahs à cordes roidies et de cicutas, flûtes de Pan, jouées par des lèvres chaudes, gardant encore une forte odeur de baisers d’hommes de toutes parts venus. Beaucoup de ces femmes accroupies à terre, à l’ombre presque bleutée de jour des tentes, peignaient leurs longs cheveux, piqués de petites pièces de monnaies d’argent trouées au milieu. Elles eurent pour le primicérius, rapidement filant dans le carruche qui projectait des éclats, des sourires muets, rien qu’à le voir avec Madeh, très fin, très souple en sa tunique flottante, qui échangea de courts saluts avec quelques Syriens, prêtres du Soleil, comme lui coiffés de la haute mitra.
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