L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 7 sur 66

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L'agonie

Chapitre VII

Maintenant ils sont devant la tente d’Elagabalus, entourée d’autres tentes par elle dominées, que sépare un étroit intervalle, et toute de pourpre brochée d’or, avec de larges bordures jaunes, des étoilements de perles et de pierres, des flottements d’oriflammes écarlates tranchant haut le bleu du ciel qui, à l’approche du soir, prend vers le couchant des douceurs rousses. Des prétoriens casqués et serrés d’une lorique bombant leur poitrail, vont et viennent ; vont et viennent des femmes dont la cyclas élargie a des reflets d’eau et des chamarrures fleuries imprégnant d’ombre chromée le feutre blanc de leurs socques et les torques sonnants de leurs jambes, nues en dessous. Des prêtres du Soleil encadrent la tente, fermée par une tapisserie babylonienne à la trame serrée de dessins, où d’extraordinaires végétaux enlacent le lamellement de leurs feuilles et des zoologies vertigineuses mettant des paons d’or sur des têtes barbues de rois tiarés. Et des beuglements et des barrissements s’élèvent de cette partie du camp : derrière une ligne de chevaux remuent des trompes grises d’éléphants, des cols velus de chameaux, des cornes recourbées de bœufs qui ont traversé tout l’Orient pour suivre le jeune dieu-homme Elagabalus, fils de Sœmias, le bel Antoninus, pontife de la Pierre-Noire et Empereur romain, — et des rugissements de lions, des miaulements de léopards, en des cages de fer, se traînent au loin.

Dans le demi-jour de la tente, où une cire à fumée planante brûle sur des trépieds bas ; sur des coussins dont la couleur jaune se constelle de grosses améthystes ; sous un dais plafonné d’une dense étoffe d’or soutenue par quatre hautes piques fichées en terre et inclinées, s’affale une humanité somptueusement immobile, une fastueuse figure de quinze ans, coiffée d’une tiara droite, tissée de perles, de gemmes, de métaux, portée sur des échappées de cheveux longs, noirs, par-dessus une blancheur d’épaules féminines transparant sous une riche subucula de soie qui s’irise comme de la nacre. Et c’est là, en un écartement de jambes nues, Elagabalus couché sur des peaux de panthères et montrant sa virilité jeune qu’évente

tranquillement, d’un flabellum *56 fait d’une grande feuille de lotus ployée à la pointe, un eunuque noir à peau blette, aux dents blanches, aux yeux blancs roulant niaisement. À ses côtés, comme en amphithéâtre, Alexianus et la mère d’Alexianus, Mammæa, sœur de Sœmias, et Mœsa, l’aïeule à tous, dont la face parcheminée aux traits adoucis, se tourne par instants vers Elagabalus, puis se plisse d’un trait léger lui traversant le front coupé à son

sommet d’un torulus *57 de fil d’or.

Près de Sœmias, dont la stola de soie se recouvre d’une lourde palla réunie à l’épaule par une agrafe d’électrum, une palla aux plis roides de tapisserie chargée de dessins, rouges comme des couchers de soleil, verts tels que des profondeurs de forêts, bleus semblablement à des étalements de fleuves ; près de Sœmias, dont les gestes nerveux souvent font chatoyer le lemnicus diadémal d’un front bas de femme secouée de passions, une jeune fille, aux lèvres rouges, aux yeux inquiets dont l’ombre violâtre, à l’attitude suspectante de la vierge bientôt nubile, rit, comme enfoncée en son giron soulevé de rapides respirations. Au fond, des prêtres du Soleil processionnent devant le Cône Noir, haut comme un buste d’homme, posé sur un autel d’or et éclairé par des lychnuchus chargés de lampes, qui jettent des luminosités en des recoins occupés par des coffres de bois précieux plaqués de cuir ornementé, pendant que des Mages perses, à la grande barbe frisée, à la roide et royale robe — sarapis, — s’agenouillent devant l’image de l’antique fécondité.

Quand, au seuil de la tente, dont s’écarte en un trou blanc la tapisserie surplombante, Atillius et Madeh paraissent, c’est un petit cri de la jeune fille, une précipitation de regard de Sœmias qui semble légèrement émue. En cet intérieur où nagent dans l’étouffante atmosphère comme un relent de peau, comme une acre respiration de poitrines humaines mêlée à de forts parfums, chacun a remué : Elagabalus se redresse à demi, Mœsa reprend le pli douteux de son front, Mammæa presse tendrement du plat de sa main moite un genou de l’enfant Alexianus dont l’attitude devient fière et roide, le buste frémissant. Se glissant des coussins en une torsion rapide du corps, la jeune fille se jette dans les bras d’Atillius, qui la serre sur les lamellements de sa poitrine d’or. Et c’est entre eux une longue caresse, un débordement de mots :

— Petite Atillia, fraîche sœur à la peau blanche d’un lis vasqué. Ma sœur, ma sœur !

— Frère ! Aîné, combien je suis frémissante à te revoir !

Elle ne cesse de baiser les joues et les mains du Frère, de s’enlacer à lui, de palper ses épaules et ses bras, sans plus voir, en un élan nerveux comme venu d’une crise subite. Impassible, Elagabalus s’affale à nouveau sur les coussins où l’eunuque noir l’évente du flabellum, mollement ; les cires brûlent, les prêtres du Soleil tourbillonnent autour du Cône Noir ; les Mages inclinent leur face barbue sur le triangle renversé de leur sarapis pourpre ; Alexianus et sa mère se regardent, Mœsa se détend peu à peu, et Sœmias a comme un soulèvement des seins sous la stola, qui fait craquer la lourde palla, et un coup de ses grands yeux noirs pour Atillius qui, dans son chalcochiton, garde une grande allure de capitaine latin, pendant que Madeh s’immobilise à l’entrée, les bras collés au corps.

Au dehors roulent, en tonnerre lointain coupant les rumeurs du camp, le choc des armes et le hennissement des chevaux, le grand rugissement, l’énorme glapissement des bêtes en cage.

La frénésie fraternelle d’Atillia — toute de nerfs et d’explosion de sang jeune — expire en derniers baisers, en gais rires gagnant l’Empereur et sa mère, Mammæa et son fils, même l’aïeule Mœsa, dont les faces éclatantes, dans le demi-jour, ont des éclairs qu’on dirait presque de bonté, tant leurs traits prennent de communes ressemblances à l’heure des vives émotions. La sœur d’Atillius regagne alors les coussins, en un mouvement onduleur de ses reins souples, sous la stola tissée d’or et couleur de rose pâlie, qui fait tinter les torques d’or de son col et jeter des reflets aux perles de sa chaussure jaune, gaufrée à la pointe, et virer sa chevelure aux boucles étagées, lavée le matin et toute jaune aussi sous des améthystes constellantes. Madeh se dit qu’elle a grandi et minci, que son teint est plus blanc que jadis sous le léger rosis d’à présent. Et cette blancheur, née dans les gynécées ou à l’ombre opaque de la tente impériale dont les étapes, depuis une année, sillonnent la route d’Elagabalus d’autant de victoires sur le parti vaincu et d’enjambées glorieuses de son armée vers Rome, ressort plus nette du bord des paupières et des cils, noircis avec de l’antimoine, soigneusement.

Il revoit, en un éblouissement, Emesse où elle a vécu et où il l’a connue. Ses jardins, ses palais aux terrasses droites, ses horizons bleutés animés d’allées de sycomores et de palmiers, d’autels fleuris de fleurs larges comme des soleils naissants, de rivières traînassantes aux reflets roux, où plongent leur ombre des feuilles marbrées de végétations. Et de grands escaliers qu’enfant elle gravit avec les femmes de Sœmias, des temples aux colonnades torses, des théories de prêtres mitrés portant la Pierre-Noire, des foules prosternées devant le jeune Empereur, des soldats et des esclaves courant en des tumultes de boucliers soulevés ! Et des embrassements d’hommes en des salles ouvertes sur des atriums coupés de bassins emplis de crocodiles vivants, béant parmi des sagittaires plats qui s’épointent vers le ciel en lames monstrueuses !... Vision suggestivement profonde !

— Ah ! Elle fait monter aux yeux de Madeh, pourquoi ? une larme crevant à peine en une douleur aiguë, qui est presque de la volupté pour sa physiologie déviée d’homme qu’Atillius veut dévirilisé, et qu’il essaie de cacher pendant qu’émerge lentement, comme une apaisante consolation, en le lointain des paysages asiatiques, la bonne figure de Ghéel.

Atillia ouvre sur lui ses yeux d’un violet noir velouté, qui semblent rêver des rêves inquiètement fébriles. Ses mains aux doigts chargés de bagues se rejoignent sur les genoux arrondis, dont la blancheur crève la finesse de l’étoffe plissée tumultueusement.

Au loin roulent le rugissement des lions, l’énorme miaulement des léopards.

L’Empereur dit lentement à Atillius, que toujours regarde Sœmias — cette fois-ci très fixement — qu’il l’a élevé au primicériat de sa Garde pour sans cesse l’avoir à ses côtés, et, avec lui, gravir le Capitole dans le Triomphe prodigieux de demain. Légèrement il met sa main sur sa bouche, pour étouffer une sorte de bâillement... Au dehors, dominant des commandements secs de centurions, des musiques de psaltérions et de cithares se trament à des mélodies barbares, aigûment pointillées d’airs de flûtes ; des heurts d’armes trépident, des hennissements fanfarent pendant que les prêtres du Soleil se jettent à plat devant le Cône Noir, comme anéantis par la lourdeur fuligineuse de l’atmosphère, que les Mages psalmodient une mélopée inconnue et que rugissent et miaulent, en une furie sans fin, les lions et les léopards.

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