L'agonie
Chapitre X
Suivies d’Habarr’ah, Sœmias et Atillia sortaient du Palais des Cæsars, sous le coup d’une terreur injustifiée. Parce qu’exprès simplement vêtues, nul ne les pouvait reconnaître, aussi traversèrent-elles le Palatin croisé d’une énorme foule gesticulante et hurlante, de laquelle émergeaient des croupes luisantes de chevaux traînant des chars, et des bustes de cochers aux fouets claquants. Il s’en dégageait cependant un tel oubli tout ambiant, comme d’un monde vu pour la première fois, qu’elles se complaisèrent à y vivre, à s’y noyer, les oreilles bourdonnantes de rumeurs. Un million de poitrines les entourait, un infini chassé-croisé de gens qui se dévisageaient ; des patriciens rudoyaient des clients, des esclaves esquivaient des coups, des pédagogues emmenaient des enfants, des centurions couraient rythmiquement, des femmes, en des litières, faisaient des signes à des hommes abjects dont la face glabre décelait des eunuques, et sur des marches de portiques d’où ils élevaient une tête inquiète, des Poètes lisaient devant des Critiques aux croupes se gonflant comme des outres ! Et nul ne parlait d’Elagabalus et d’Alexander ; nul ne s’occupait de l’Empire, qu’il fût à la Pierre-Noire ou qu’il dût appartenir à Zeus, à Osiris ou à Kreistos. C’était une belle journée d’été, à peine affraîchie par un vent mou qui ourlait les eaux du Tibre et balançait tendrement les végétations des jardins patriciens. Une chaleur montait du pavé, mettant aux faces vivantes de la sueur épongée à des coins de toges, détendant les nerfs, illuminant les yeux profonds, les yeux ardents de cette foule sans doute ne rêvant que plaisirs. Quelquefois des mains inconnues cherchaient leur peau, sous les vêtements, et quand elles se retournaient, des rires serrés éclataient, des hommes les priaient du bout des lèvres de les suivre dans quelque lupanar.
Toujours cette inondation de foule immense, dévalant du Palatin au Forum aux façades de temples, aux colonnades régulières pareilles à des troncs d’arbres reliés par des feuillages pétrifiés, de portiques s’évidant en aqueducs, aux statues et aux rostres très hauts, aux fontaines chantantes, aux obélisques et aux arcs triomphaux perçant de blancheurs les voies, aux cônes d’édifices crevant le ciel roux un peu comme un bouclier légèrement ensanglanté, aux colonnes dressées en bras menaçants sur la foule. Nulle menace de sédition n’essaimait de sa densité, et rien ne leur parvenait d’une fin projetée d’Empire que peut-être personne n’ourdissait.
Elles s’enveloppaient en cette foule comme en un délice de néant qui dévorait leur personnalité maintenant heureuse, même des attouchements d’hommes dont le rire serré sourdait à leur entour. Elles y flottaient, sans plus de conscience, visionnant de visages indécis, d’yeux inconnus, de ports de têtes sur des épaules entrevues en fuites d’exquises émotions. Et Sœmias n’était plus l’Impératrice, et Atillia la patricienne, et leur vie apothéotique avait disparu pour des sensations d’êtres étranges vivant dans leur cœur ravi, y jouant une musique extraordinaire entendue pour la première fois.
Habarr’ah les suivait, dominant tout de sa face noire au rictus méprisant, elle aussi délassée dans cette atmosphère d’odeurs de peau, de parfums gras et de quelque chose qui fleurait le sexe de chacun, épanoui dans la sécrétion sous les subuculas de laine ou de lin. Toutes trois, sans but et sans volonté, s’engouffraient dans le monde d’oubli et de quiétude qui en faisait déjà des mortes par l’esprit.
Voluptueusement, comme en un bain de mélancolie, leurs jambes les portaient, frôlant d’autres jambes se promenant aussi. Elles descendaient le Vélabre, et passaient devant les boutiques ouvertes d’où des animations de marchandises chantaient des chants de couleurs et qui étalaient des friperies encore fraîches, des vêtements de femmes, des étoffes tissées d’or ou trempées sept fois dans la pourpre de Tyr, des stolas colorées de reflets dits d’eau, de safran et de myrte de Paphos ; des pallas améthyste, des laines qui s’assemblaient en roses pâlissantes ou s’éclairaient en plumes de grues, en verts d’amande ou en blondissements de châtaigne. D’autres boutiques offraient des préciosités d’éventails en plumes de paon, de boules de cristal que les femmes serraient dans leurs mains pour en conserver la fraîcheur, d’osselets d’ivoire ou de tablettes d’ivoire, sur lesquelles on écrivait avec des stulis d’or. D’autres également se présentaient, toutes vaporantes de drogues médicinales : de la ciguë et de la salamandre ; de l’aconit séché à l’air, des chenilles de pin en des feuilles de bupestris ; de la mandragore et des cantharides, qu’emportaient rapidement des femmes aux yeux cerclés de voluptés, remplacées par d’autres assiégeant ces boutiques puant le vice et le poison.
Encore leur bonheur ne cessant plus les enlevait du milieu latin, portait leur âme au loin, par delà les mers, en Orient, dont les pleins ciels leur vivaient dolemment doux, dont les végétations leur chantaient, agrestement berceuses, et les ravissaient de sensations d’une fuite aiguë : Sœmias revivant à Emesse, avec, sur ses genoux et lui donnant son sein blanc, son bel Antoninus ; avec, au cerveau, une curiosité attendrie pour le frère d’Atillia qui, de son côté, revoyait des paysages d’or, des escaliers rouges et des temples rouges, des érections de palais en des fonds de lacs céruléens hantés de l’être gracile qu’était Madeh, pendant qu’Habarr’ah s’endormait les chairs noires des choses de l’Éthiopie monstrueuse où sa jeunesse ricanante s’écoula parmi des tribus qui mangeaient les vaincus, au son des tambours faits avec des peaux humaines mal tannées.
Des groupes les poussant vers la boutique de Typochronos, en une avidité de curiosité qu’elles ne comprenaient point, elles voyaient Elagabalus enveloppé d’un manteau de muletier, installé dans la cathèdre grecque, son visage blanc tendu à Typochronos à qui Zopiscus faisait des signes mystérieux. Des personnages déguisés emplissaient la boutique, des personnages qui étaient Hiéroklès, Zoticus, Murissimus, Gordius, Protogenès, la face peinte de fard gras, faisant des yeux ronds sur le barbier dont les coups de rasoir, au hasard de la face de l’Empereur, s’étonnaient fort.
Au fond, craintifs, Aristès et Nicodœmès ne lustrant plus leur belle barbe noire, s’immobilisaient avec le banquier, propriétaire de mille esclaves, le fabricant de lampes, et les deux propriétaires du Palatin, interdits.
— Rase, rase, barbier ! s’écriait Elagabalus. — Et Typochronos rasait sa face polie, d’où pas un poil ne tombait.
— Rase, rase !
Hiéroklès, Zoticus, Murissimus, Protogenès et Gordius venaient à la rescousse en riant fort, des bracelets d’or aux poignets, des colliers au col, des anneaux aux oreilles. Et ils entouraient le barbier de leurs robes à manches amples, l’ahurissant, l’hébétant de plaisanteries salaces qu’au dehors chacun entendait.
— Rase, rase ! — Elagabalus rudoyait à nouveau Typochronos que Zopiscus regardait avec un louchement mystérieux. Et le rasoir du barbier grec courait, agile, du menton correct aux tempes rayées de veinules bleues, refoulant la légère écume du savon gaulois qui lavait cette face éclatante d’Empereur, aux deux bizarre yeux.
— Rase, rase cela !
Elagabalus, se découvrant rapidement, étalait son sexe épilé, la face renversée, les pieds à la muraille, un rire muet aux dents, et les familiers criaient aussi :
— Rase, rase cela !
Typochronos approchait son rasoir, indécisément ; mais il se relevait et lui jetait une bourse d’or :
— Prends, c’est Antoninus, que personne ne le sache, est-ce pas ?
Il lui criait cela et ouvrait à coups d’épaules la foule qui, silencieuse et méprisante, se refermait sur Zopiscus que reconnut Habarr’ah dont la haute face noire branla sur les têtes, avec un mouvement de stupeur.
Un évanouissement de gens aux talons de l’Empereur, qui disparaissait vers le Forum, toujours dans son manteau de muletier, entouré de ses gitons et de Zopiscus, auquel il disait :
— Ton barbier, que je sache, est très maladroit. Il ne m’a enlevé aucun poil. Il m’a volé, Typochronos !
Et il riait, nullement apeuré par ce million de Romains qui lui faisaient cortège, qui essaimaient de toutes les rues et débordaient dans toutes les places. Maintenant, comme si un mot d’ordre avait été donné, des cataphractaires balayaient la foule de coups de piques ; des galops de chevaux passaient en tonnerres grondants : Antiochanus et Aristomaches, sanglés dans leur cuirasse et casqués, emmenaient d’autres turmes qui sauvagement voltaient ; des consuls et des préfets de l’armée dévalaient, avec des manipules, du Camp des prétoriens. Rome resta calme, les citoyens s’en allèrent, et bientôt l’Empereur et ses compagnons, montés sur un char qui leur était présenté, se dirigèrent vers la Vieille-Espérance, pendant qu’Antiochanus, du haut de sa monture, traînait par la pointe de sa barbe sans moustaches Zopiscus qui hurlait.
Sœmias, Atillia et Habarr’ah regardèrent cette fuite de peuple et ce triomphe d’Empereur, et Rome leur en parut vile, et l’humanité abaissée, et elles se complurent davantage dans leur rêve qui les faisait flotter hors de tout, comme des êtres sans conscience dans de l’Éther et du Néant.
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