L'agonie
Chapitre III
L’ancilla, essuyant quelques larmes du bord de sa stola, empilait une corbeille de vêtements de Severa, parfumés à la lavande et asséchés sur les coteaux de la villa de Glicia. Elle ajoutait des sandales de feutre doux, des rubans pour la coiffure, des sachets, des écrins de joyaux, pendant que, dans l’appartement voisin, le patricien s’exclamait :
— Qu’elle parte ; qu’elle rejoigne son Zal, son Kreistos, son Ghéel, son Maglo ! Je ne veux plus d’elle. J’ai failli la tuer ; je la tuerai sûrement si elle reste ici.
Et ses pas, heurtés de toussotements, se percevaient, battant le parquet, roulant, furieux, une charge aux parois de la muraille :
— Oui ! Je mourrai seul. Le descendant de Glicia s’éteindra mais n’abdiquera pas devant une femme. Qu’ai-je à faire en cet Empire qui n’a rien de romain, avec Severa qui adore un Kreistos que nul n’a vu ? C’est une folie, mais je ne serai pas fou comme elle.
Il cria :
— Va-t’en ! Va-t’en ! Je ne veux pas te vendre comme esclave. Je t’ouvre les portes, la voie est libre, Zal t’attend, s’il est vrai que tu aimes Zal. Laisse-moi en paix, car je veux mourir seul, oui, mourir seul !
Il se tût, pour reprendre, avec des coups de poing à sa poitrine que des graillonnements soulevaient :
— Et toi, Rusca, infâme Rusca, tu la suivras, s’il te plaît, puisque, comme elle, tu abandonnes ton maître, le patricien Glicia, descendant des Glicia inscrits dans les fastes romains !
Un repos encore, puis des gémissements et un bruit sourd de corps tombant :
— Je me meurs ! Je me meurs ! Je t’en accuse, Rusca, et toi Severa, et toi Zal, et toi Kreistos, que je n’ai jamais vu, et toi Ghéel, et toi Elagabalus, et toi Empire qui n’as rien de Romain. N’approchez point ! Laisse mourir ton maître, Rusca ; ton époux, Severa. Encore quelques battements de mon vieux cœur et ce sera fini !
Et Glicia râla fort, la face tournée au sol, sa maigre tête dans ses mains. Mais Rusca accourait, avec Severa, pour le consoler, le distraire, l’apaiser. Ne pouvant plus vivre avec cet époux qui l’injuriait et la battait, elle se disposait à s’en aller, et malgré tout, ce lui était un grand regret que ce départ forcé qui la séparait de ce malade et de ce fou.
Au toucher de Rusca qui essayait de le remettre sur pieds, Glicia sursauta :
— Non ! T’ai-je appelé ? Qui t’a dit de venir ? Laisse mourir ton maître en paix !
Severa le voulut soutenir d’un bras. Glicia éclata, les yeux sanglants, et se relevant :
— Je t’ai ordonné de partir ; je t’ai ordonné de ne plus rester chez Glicia. Ah ! tu le veux braver, Glicia ; tu le veux narguer en paraissant le soigner. Tiens ! tiens ! pars, que je ne te voie plus, ou je te tue, ou je t’égorge, je te jette aux bêtes, je te jette au vivier, je te brûle sur un bûcher, je t’enterre vive, je t’étouffe, je t’étrangle, je t’arrache le cœur, je te mords la chair, je te donne aux prétoriens qui te violeront cent fois, je te fais lapider, je te fais couper les seins, je te fais couper le nez, je te fais couper la tête ! Pars ! pars ! Ta face m’est pénible, et m’exaspère, et m’énerve, et me fait mal !
Il la frappait encore à la face et aux seins, sans qu’elle se défendît autrement qu’en opposant ses mains jointes à sa folie. Elle reculait lentement et il la poussait avec des coups, et Rusca, derrière, ne pouvait le retenir. Ils firent ainsi plusieurs fois le tour des cubiculas et roulèrent dans l’atrium, où l’ancilla fermait la corbeille de son couvercle d’osier.
— Ah ! tu étais prête à t’en aller et tu revenais, s’écria le patricien. Tu venais à la maison de Glicia, mais Glicia ne veut plus de toi. Va chez ton Zal, chez ton Kreistos, chez ton Ghéel, chez ton Maglo, chez ton Elagabalus que tu soutiens. Salis la vertu de Glicia avec cet Empereur qui se fait violer par des hommes et qui viole des hommes. Fais-toi violer par lui, par Zal, par Ghéel, par Maglo, par Kreistos, qui est fait d’air puisqu’on ne peut le toucher. Vite, ancilla ! Dehors, femme !
Il traîna la corbeille, la jeta dehors, sur le chemin où un plein soleil incendiait les herbes — des alcées, des graminées et des pariétaires — montant aux murailles crevées de trous. Puis il chassa Severa, que l’ancilla suivait, par les épaules, et referma la porte avec des toussotements glapissants.
— Je ne sais où aller, dit Severa essuyant ses larmes et sans colère aucune. Emporte avec moi cette corbeille. Nous irons à Rome où je verrai Zal qui me conseillera.
Elle parlait de Zal sans honte, car d’elle s’écartait toute idée d’adultère qui pût excuser Glicia. Elle en parlait comme d’un ami ; elle ne voyait que lui, ne pensait qu’à lui, et, en cette occurrence, c’était son souvenir qui, en elle, se dressait encore.
Elles atteignirent bientôt la porte Salaria. Des Romaines, fort riches, en des lectiques aux plagules de cuir mollement balancées sur des épaules noueuses d’esclaves et aux portières garnies de carreaux de talc ; des Romains, du patriciat comme Glicia, les regardaient avec étonnement, devinant l’espèce de répudiation de Severa, rien qu’à ce trajet de corbeille emportée. Quelques femmes, des voisines de villas, souriaient, connaissant depuis longtemps ses faiblesses d’âme pour un sectateur de Kreistos. Fatiguées, elles s’assirent sur une borne, — une partie de Rome défilant devant elles.
C’étaient des chefs de légion suivis de turmes cavalcadantes dont miroitaient les armures bien polies ; des voyageurs en des basternes sans roues, portées par deux mules trottinantes ; des jardiniers, un hoyau court sur l’épaule ; des fossoyeurs et des laveurs de morts à demi-saouls, s’accrochant à des prêtres d’Isis tonsurés, processionnant et psalmodiant. Des soldats se dirigeaient vers le Camp des prétoriens, qui se voyait au loin, immobile et carré, plein de bruits confus d’armes, de galop de chevaux, de commandements de centurions, et de barrissements d’éléphants. Quelques légionnaires entraient, pour sortir un moment après, dans une taverne voisine dont une vigne coiffait une tonnelle sous laquelle se voyaient des buveurs.
L’un d’eux parlait très haut, et Severa reconnut la voix d’Atta. Instinctivement, elle eut peur, se saisit d’une extrémité de la corbeille, et toujours avec l’ancilla s’enfonça dans Rome, non sans que lui parvinssent ces mots d’Atta, très distinctement :
— Je vous l’assure, citoyens, encore quelques mois, et Elagabalus ira rejoindre Nero, Vitellius et Commodus. Buvons à Alexander qui fera le bonheur de l’Empire !
Un tumulte de bols de terre et de flacons de verre se fit alors, ourlé d’un chœur de buveurs qui répondaient à Atta. Severa crut que ces paroles s’adressaient à elle, présageant des choses terribles qui la bouleversèrent jusqu’au seuil de la maison de Zal, dont elle et l’ancilla gravirent les étages.
Des portes de locataires mangeant, à cette heure, des oignons, des œufs durs et des poissons séchés, s’ouvraient sur les paliers très longs. Ils regardaient ces deux femmes, bouche bée ; des enfants piaillaient sous des mains rudes de mères dont les seins pendaient ; des jeunes filles aux cheveux embroussaillés couraient pour les mieux voir. Et ces visions de peuple leur crevèrent jusque sur la terrasse du huitième étage, bordée de logettes étroites, d’où elles aperçurent la rue d’en bas, toujours grouillante de passants zigzaguants, et la Campagne plus au loin, aux horizons, indistinctement fumeux, de brisures de toits, d’aqueducs et de collines acharnés à se saisir dans le décor. Le cœur de Severa battait fort, autant d’émotion que de cette interminable ascension ; le grand air de la terrasse, à laquelle elles accédèrent par l’échelle croulante, la frappa en plein visage. Elle chancela, défaillit avec un léger cri, et s’assit faiblement sur la corbeille.
— Je me sens mal, ancilla, soutiens-moi !
L’ancilla l’éventait, anxieuse, regardant si aucune logette ne s’ouvrait, et comme l’oppression de Severa ne cessait, elle entr’ouvrit le haut de sa stola. La gorge blanchit, en un éclair, veinée de bleu. L’épouse de Glicia y posa les mains.
— Non, s’il venait, lui, Zal, il me croirait faible et s’effraierait. Je vais mieux !
Timidement, elle frappa à la porte de Zal qui s’ouvrit. Le Perse parut, et, avec un léger trouble :
— Entre, Sœur, et toi, ancilla, entre aussi ! Soyez les bienvenues toutes deux !
Et il s’effaça, embarrassé, ne pouvant offrir à Severa qu’un humble escabeau de bois, et à l’ancilla, muette, qui regardait ce pauvre logement d’un descendant de grand roi, qu’un coffre de bois à demi brisé, renfermant de ses vêtements. Il ne savait que dire tant cette visite le surprenait, pressentant un malheur pour Severa, s’effrayant par avance de la voir là, qui sait ? pour toujours. Mais il surmonta son émotion, et comme elle restait silencieuse et palpitante :
— Tu as quelque nouvelle à m’apprendre ? Tu me voudrais pour t’accompagner auprès de nos Frères pauvres, si j’en juge par cette corbeille qui contient des provisions et des toges pour eux. Cependant, il était inutile de monter jusqu’ici. Il fallait me faire appeler par l’ancilla : je serais immédiatement descendu, pour te suivre comme je t’ai suivie quelquefois. Tu es fatiguée, repose-toi un instant, nous nous en irons dès que tu ne seras plus lasse.
Il balbutiait, l’engageant sourdement à s’en aller. Mais elle ne répondait pas. Un silence eut lieu que rompit l’ancilla, larmoyante :
— Son époux ne veut pas d’elle et la maltraite ; elle ne sait où aller. Elle n’a pas de parents, et toi seul es son ami. Elle veut que tu la conseilles.
Elle découvrit la corbeille et, précipitamment, prouvant ainsi l’intérêt que sa vieillesse portait à sa maîtresse :
— Je me suis hâtée de l’emplir de ses meilleures stolas et de ses plus belles étoffes ; j’ai mis là des sandales et des bijoux qu’elle pourra vendre aux jours de détresse. Tu l’aideras, toi qui es son ami et qui l’aimes. Moi, je retourne à la villa, avec l’espoir que Glicia la demande bientôt.
Zal pâlit. Il prit les mains tremblantes de Severa qui se leva, confiante et pudique. Et il la serra légèrement sur son cœur :
— Que vas-tu devenir ? Je vais te chercher une maison chrétienne qui te gardera. Attends-moi !
Il partait, ne voulant pas qu’elle restât plus longtemps dans sa chambre, car l’ancilla allait les laisser seuls. Mais Severa se mit à pleurer :
— Non, je veux rester près de toi ; j’ornerai ta chambre, je te distrairai par ma présence, toi qui es seul. Que ferai-je avec les autres ? Tu sais bien que je reste ton amie, que nos âmes ont des effusions en Kreistos, que rien de toi ne m’est étranger. Souffre donc que je ne m’en aille point. Je reste, je reste, vois-tu !
Elle s’offrait d’âme, sans qu’à ses paroles se mêlât la moindre avance de chair. Zal lui était une entité pure, une abstraction en Kreistos, une espèce de seconde nature de la Divinité. Ainsi, la réalité de sa présence, la réalité de la cohabitation demandée s’atténuait, n’avait aucun danger, tant chez elle l’insexualité restait grande. Et c’était également pour Zal, quoiqu’il ressentît une inquiétude à accepter Severa. Aussi, se débattit-il :
— Il vaut mieux pour toi, pour moi, que tu ne restes point ici. Ou bien, je te cède ma chambre, j’irai ailleurs, et me contenterai de m’enquérir de toi !
Mais Severa encore se refusait, lui disant simplement qu’elle coucherait à terre, au pied du lit de planches, toute contente de vivre avec lui, dans la Paix de Kreistos. Ce fut entre eux une longue lutte à laquelle l’ancilla, croyant Severa adultère avec Zal, ne comprenait plus rien. À bout d’arguments, il proposa de louer une chambre à côté, une logette également misérable, qui les ferait voisins.
Elle accepta, revenant peu à peu de son exaltation de forte amitié, mais heureuse au fond de vivre auprès de Zal, sans habiter complètement avec. Et le Perse descendit alors pour traiter de cette location avec le propriétaire de la maison, un gros Numide enrichi dans la vente des cuirs de Pergame qui, le recevant dans une cubicula du premier étage, derrière des ballots de sa marchandise, se mit à rire, brutal :
— Elle est ton amie, celle-là que nous avons vu monter avec une vieille femme. Tu n’as pas besoin de lui offrir une chambre : ton lit suffirait. Heu ! tu le veux, tant pis, tant pis pour toi, chrétien, car tu es chrétien, dis ?
— Cela ne te regarde point, répondit Zal ; je te paie, tu n’as que le droit de te taire, et surtout de ne lui point causer !
— Ah ! de la jalousie, fit le Numide en riant plus fort. Ces chrétiens sont extraordinaires. Heu ! heu ! Prends donc la chambre en question, et arrangez-vous ensuite. Surtout pas de bruit entre vous. Et qu’on ne sache pas que vous êtes chrétiens, car on ne peut prévoir ce qui arriverait et ma maison en souffrirait !
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