L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 48 sur 66

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L'agonie

Chapitre V

Un jour qu’ils s’en retournaient par cette rive droite, un jour que leur cœur parlait indiciblement de choses que leur bouche n’osait se répéter dans l’émotion frissonnante du décor romain, ils aperçurent Madeh, mélancoliquement se promenant vers l’horizon où le fleuve courait, et qui était la mer, la grande mer troublée de navires allant vers l’Orient ou en revenant. On ne la voyait pas, mais on l’odorait du côté d’Ostie, bleue et glauque, avec des effrangements de vagues blanches baisant des sables jaunes, des lagunes vertes, des vivacités de rivages que le soleil mangeait d’argentements. Devant eux, Rome resplendissait, ignoblement belle, avec ses monuments dont les faîtes d’or s’incendiaient, ses échelonnements de portiques en trous bleus dans l’air, l’étalement safrané de ses maisons irradiant, comme des queues de paon, les tuiles vernissées de leurs toits, et une rumeur grosse, une chaleur de four en sortaient, surtout une puanteur de vice, comme si un fleuve de luxure eût coulé en son milieu. Et c’était, oui ! un bruit de lupanar monstrueux, aux claquements de sistres et aux chants d’hommes et de femmes se prostituant à tout venant, quelque fangeuse que fût la prostitution ; un colossal halètement de corps recevant tous les baisers, quelque pleins de bestialités que fussent les embrassements. Comme si le ciel eût reflété ce qui se passait dans la Ville Éternelle, des nuages accusaient des formes assez distinctes pour ressembler à des vulves saignantes de femmes, à des phallus versant de la Vie en liquide épais qui pleuvait sur le Tibre, lequel en avait des bouillonnements ; des cuisses nues, rondes, s’enlaçaient ; des chevelures de femmes se mariaient, noires, à des chevelures d’hommes ; et des seins, des seins blancs et bruns, des ventres larges, des ventres aux rondeurs bondissantes pareilles à des surfaces d’argent, s’amoncelaient en les infinis. Derrière le Vatican, l’horizon se barrait d’une gigantesque lame qu’on eût dit un glaive à poignée d’or, comme si déjà la moisson de ces formes de chair qui présentaient des viscosités roses et jaunes, vraies plaies gangreneuses, dût se faire par lui, sanglante, pour en couvrir le sol tel que d’un fumier mal vaporant.

Madeh s’immobilisait maintenant à regarder une énorme bouche d’égout qui déversait dans le Tibre des boues noires, des cadavres de chiens et de porcs, des ustensiles et des meubles cassés. Autour, sur la berge, sous la bouche même, un tassement de choses gluantes s’était fait qui, se continuant sous le fleuve et des écumes jaunes y flatuant, nauséabondes, comme des bulles de vomissements, plaquaient des aspects de crapauds collés en une étroite promiscuité, dont les flaccidités goîtreuses auraient remué sous des transparences de marécages limoneux. Plus loin, des herbes poussaient, débridées ; des roseaux malingres se hissaient, des sagittaires s’écornaient, des végétations d’eau empoisonnée pullulaient, groupant des îles verdâtres que le courant parfois soulevait par leurs dessous gélatineux. Et toujours l’impure bouche vomissait, ajoutant à ce tassement, et le fleuve, hormis ce qui se déposait là, emportait tout, sinistre, en sa grande toge jaune qui s’ouvrant sous des coups de brise venus de l’amont, laissait voir des ballonnements de bêtes et d’hommes morts s’enlaçant en d’indicibles et ténébreux rapprochements.

Zal et Severa n’osèrent troubler Madeh, qui ne les vit point. Ce leur était cependant si singulier qu’ils s’arrêtèrent à leur tour, devant eux Rome de la rive gauche. À l’amont, le Tibre sinuait jusqu’au pont Milvius dans un éloignement de vapeurs ; entre des élévations de murailles, que dominaient des maisons, des portes faisaient des trous, et à l’aval, le rempart bordait le Pomœrium, champ abandonné, au bas de l’Aventin.

Derrière eux, la grève s’ascendait légèrement en talus où des gens passaient ; des enfants coulaient jusqu’à leurs pieds ; une chèvre bêlait, maigre et noueuse comme un paquet de cordes séchées, poursuivie par une vieille tatouée au front d’une étoile bleue, comme une Africaine que ce pouvait être.

Mais Madeh se retournait. Sa face triste, l’hésitation de ses mouvements, leur parurent si extraordinaires qu’ils s’avancèrent, émus, le plaignant. Il leur désigna la bouche d’égout qui toujours vomissait des soulèvements d’ordures. On eût dit que Rome se dégageait par ce trou, semblable à un anus, qu’elle se soulageait sans fin de ses impuretés que poussait au large le courant, et c’est bien ainsi que le comprit Zal, car il fit :

— La Grande-Cloaque ! Tout Rome fond là, passe par là !

— La Grande-Cloaque ! s’exclama Madeh. — Et il remonta, d’une marche lente, la rive avec eux, en un état de rêve excessif, car il se sentait fatigué. Depuis le matin, il avait quitté l’atelier de Ghéel, mû par le désir vague de revoir la Rome de l’autre côté, d’aspirer le grand air du fleuve, la vie du dehors. Et aussi d’échapper à la tristesse de son corps qui s’affaiblissait lentement, comme si un organe en lui se fût cassé ; également d’offrir à ses chairs éplorantes, qui s’en allaient en misères de maladies, le bon oxygène en des promenades errantes aspiré. Il avait donc marché, croisant des gens sains, des brutes humaines chargées de sang, des robustesses de femmes et d’hommes aux épaules crasseuses, mais vivaces de muscles et de gorges, qui hurlaient des langages de tous pays ; et ses yeux se reposèrent quelquefois, en des coins de maisons rapidement ouvertes, à des actes qui lui rappelaient ceux commis avec Atillius et Atillia. Et, quoiqu’il ne ressentît rien d’un sexe qui, réveillé une seule fois, s’était rendormi pour toujours, il en concevait des amertumes, non pour le plaisir, mais pour l’espèce d’immobilité désormais engluant sa vie.

Ils ne le voulurent point troubler de banalités consolantes. Madeh les suivait, toujours muet, et ces trois êtres allaient ainsi, sans une parole, Zal et Severa se ravissant de leur propre présence, le Syrien s’enfonçant dans sa douleur. La rive montait, obstruée de tessons par les flots arrondis et rejetés, et des maisons se juchaient, des rues se trouaient à leur gauche, des édifices mouchetaient le ciel. Ils passèrent au pied du cirque de Caligula, dont les murailles agrippaient des boutiques de marchands de vin et de boudins, flamboyantes de loques jaunes et rouges. Des cris, notamment de vendeurs de porc salé, leur parvinrent, et ils reconnurent la voix de Scebahous. Puis, ils traversèrent le pont Ælius, sans regarder seulement le haut Tombeau d’Hadrien, dont les statues du couronnement avaient des attitudes hiératiques, en leur ronde de pierre baisée du soleil.

Ils coupaient le Champ de Mars, en dehors de la vieille enceinte, sur la rive gauche, et c’étaient des édifices autour d’eux, des temples, des palais et des tombeaux sur des marches étincelantes. Un peuple entier y circulait ; des chevaux emportaient des chars en des poussières flottantes ; des familles de gladiateurs marchaient à angle droit, frappant d’un glaive de bois un bouclier de bois ; des chefs de légion couraient en une furie galopante de montures qui hennissaient, des cataphractaires derrière, au torse d’or et au casque d’or, qui brandissaient des arcs. Le Panthéon d’Agrippa s’assiégeait d’un désordre de gens en toges, en tuniques et en

synthesis *81, parmi lesquels beaucoup de prêtres : des pontifes, avec un bonnet conique de laine ; des augures, avec une trabée soutenue d’une agrafe ; des ambarvales, laurés d’épis et de laine blanche ; des féciales qui agitaient des touffes de verveine ; des flamines, coiffés d’un filet, même des prêtres du Soleil, toujours mitrés. Pour ne pas être reconnu d’eux, Madeh se voila d’un pan de sa toge, la pauvre toge du janitor.

Ils accédaient à la Voie Flaminia, qui filait devant l’arc de Marc Aurèle, et s’enfonçaient dans la Rome plus populeuse encore.

Les nuages envahissaient le ciel et des formes, plus gigantesques, de vulves et de phallus, de cuisses et de croupes, de chevelures, de seins et de ventres s’amoncelaient, toujours sous la menace du glaive effrayant qui grandissait. La même Vie liquéfiée coulait de là-haut, non plus dans le Tibre, mais sur la Ville, en monstrueuses gouttes collantes qu’elle semblait boire obscènement. Esquissées par d’invisibles mains, des murailles se couvrirent d’autres lascivetés. Partout, des vulves aux bords grossièrement barbelés ; des phallus ou difformes ou colossaux ; des cuisses et des bouches en des rapprochements ignobles, des délires d’impudicités, avec des légendes qui disaient tout. Et comme si ce fût là le foyer de la sexualité en action, des portes s’ouvrirent tout à coup ; des hommes et des femmes les appelèrent qui essayèrent de soulever leurs robes et de poser leurs mains de Vice sur la peau de Severa, sur la peau de Zal et de Madeh, pour les lâcher ensuite sur leur refus de ces attouchements !

Maintenant, du Forum atteint par la Voie Lata, des clameurs fusaient ; des déchirements de cymbales et des rires de flûtes, des chœurs de prêtres et des bruits de chevauchées sur des carrelages de portiques, des piétinements de soldats, des appels de décurions et de centurions, des roulements de chars écrasant le safras de la place. Une impériale théorie s’éploya. Elagabalus, sur un char traîné par des chevaux blancs, jouait d’une flûte d’or, avec des mouvements de cuisses et de ventre relevant sa robe qui laissait voir les blancheurs de son corps. Et il était beau ainsi, beau de la beauté d’un marbre au grain très fin, dans les incendies de son vêtement flottant, des gemmes de sa tiara, de ses torques et de ses bracelets, des sonnettes de son col, des rênes de soie pourpre tenues en sa main et des lames d’or de son char. C’était, depuis la rébellion, la première fois qu’il sortait, pour encore habituer Rome à lui, mais vainement, car de toutes parts des citoyens se détournaient, d’autres lui lançaient des injures, et bientôt il disparut vers le Temple du Soleil, au Palatin, sur lui l’épée de nuage qui descendait.

Devant Madeh, Zal et Severa se souriaient avec une sainteté de regards qui l’arrêta tout à coup. La pudeur sauvage de sa nouvelle humanité l’éblouit. En lui alors un vertige ! Une descente d’abîme où des Bêtes l’allaient dévorer ! Et, comme Zal et Severa se souriaient encore, il les quitta farouchement, sentant plus vives les misères de son âme et de son corps, et des regrets qui, au lieu de s’adresser à Atillia, montèrent, honteusement vivaces, pour Atillius, quoiqu’il les trouvât indignes de lui-même, qui se mourait pour le tortureur de son sexe épuisé.

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