L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 40 sur 66

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L'agonie

Chapitre XVII

Sur la place du Grand Cirque, les conducteurs des cerfs et les cerfs mêmes du char d’Elagabalus avaient été massacrés. Mais la cavalerie survenait, foulant des milliers de citoyens, donnant des coups de pique à tous, et déjà les chevaux piétinaient dans du sang. L’Empereur se hissa en tremblant sur un char quelconque ; sa suite l’imita, et le cortège impérial, venu pompeusement au Cirque, se débanda, accablé de pierres et d’immondices que lui jetaient les Romains par-dessus les têtes casquées des prétoriens. Ce fut, jusqu’au Cœlius, une poursuite folle, un vertige qui poussait Rome aux talons de l’Empereur, à la robe flottante de Sœmias et d’Atillia, aux sabots des chevaux heurtant, dans leur galop retentissant, les timons des chars dorés. Cependant, plus ils avançaient, plus les poursuivants s’éparpillaient, coupés par la cavalerie, harcelés par les prétoriens et les argyraspides, qui leur faisaient face en reculant pas à pas, les trouant de blessés lamentables. Enfin, les portes de bronze des Jardins s’ouvrirent ; les murailles se hérissèrent de soldats armés de pilums, d’archers et de frondeurs s’apprêtant à défendre la Vieille-Espérance, au fond de laquelle disparurent Elagabalus et son cortège, frémissants de cette soudaine colère de Rome.

Les nombreux chrétiens qui suivaient Atta avaient été dispersés sur la place du Grand Cirque par un corps de cataphractaires d’Atillius, l’arc au poing et le glaive aux dents. Ils se reformèrent plus loin, instinctivement, appelés par Atta, qui les voulait entraîner au palais des Cæsars, délivrer Mammæa et Alexander, leur apparaître en sauveur, les pousser, à la tête du peuple, contre Elagabalus. Une longue colonne se forma aussitôt et gravit le Palatin, grossie des Romains qui en avaient assez de la Pierre-Noire ou cherchaient à se distraire dans la révolte. Mais des turmes les poursuivirent aussi, commandées par Antiochanus et Aristomaches, par des officiers éprouvés ayant fait toutes les campagnes d’Afrique et d’Asie, qui les frappèrent sauvagement, ne sachant trop ce qu’ils voulaient. Le Palais se hérissait de prétoriens, également ignorants des intentions des assaillants, les croyant poussés par Elagabalus pour égorger Mammæa, son fils, Mœsa revenue du Cirque, et les personnages graves, Ulpianus et Sabinus, Venuleius et Modestinus, prêts à leur faire un rempart de leur corps.

Les voyant tumultueusement groupés sous le Palais des Cæsars, Antiochanus et Aristomaches se dirent que ces hommes agissaient en vertu d’un plan concerté de haut, que c’était là une manœuvre destinée à déguiser les massacres, dont ils avaient également ouï parler. Ils firent alors tourner brusquement la bride à leurs chevaux, qui s’évanouirent en un bruit de galop, vers le Tibre, dont les rives se couvrirent de curieux, vite dispersés.

Cependant Atta, décidément le chef de l’émeute, essayait d’entrer au Palais, toujours gardé par des prétoriens, et les milliers d’hommes qui l’entouraient menaçaient de gravir les murailles au moyen d’échelles, quand Atillius, s’apercevant qu’Antiochanus et Aristomaches avaient abandonné le Palatin, accourut éperdument. Comme eux, il crut les assaillants poussés par les instigateurs de ce crime dont la menace flottait vaguement sur Rome, et le grand sentiment de pitié pour cette femme et son fils, aussi le grand dégoût, dont Sœmias avait été le témoin, de la vie qui ne réalisait aucune de ses espérances, le mordit à nouveau. Avec ses cataphractaires, il essaya de balayer la place. Mais les émeutiers résistèrent. Des hommes tirèrent des poignards et des javelines courtes de leur sein, en frappèrent les chevaux ; d’autres jetèrent des pavés à la tête des cavaliers, dont le casque s’aplatit. Encore là le sang coulait, des cadavres jonchaient la voie, des chevaux renversés pantelaient au soleil, sous le haut regard des prétoriens du Palais, dont les officiers irrésolus se disaient que, pour se laisser massacrer ainsi, les assaillants ne devaient pas être des émissaires de mort, mais plutôt des amis inconnus acharnés à la délivrance de Mammæa, d’Alexander et de leur parti.

Atta, naturellement poltron, ne se battait pas, mais n’en faisait pas moins œuvre utile. Courant au bas des murailles, il criait à ces officiers :

— Nous sommes des amis, aidez-nous ; dites à sa Sérénité Mammæa qu’Atta est là.

Et il répétait ces paroles à tous, obstinément, dans le bruit du carnage qui grandissait, sentant bien que si le Palais ne s’ouvrait pas, ils allaient rester sur la voie, sur la place, dans les ruelles du quartier où la bataille se déployait terriblement. Et il se retournait anxieusement, voyant Atillius comme surhumainement enlevé sur son cheval, dans l’éblouissement de son

calcochyton *79 ; frappant, lui aussi, semant des morts et des blessés un peu partout. Déjà il se rapprochait quand, des murailles, une voix fit :

— Tu es Atta ! Dis aux tiens de te suivre. Nous t’ouvrons !

Une porte s’ouvrit plus loin, et Atta entra, suivi de quelques centaines d’hommes. Elle se referma devant les cavaliers qui voulaient y pénétrer.

— Laissez faire, cria un officier, c’est entendu !

Et il leur fit un signe, comme pour dire que cela était convenu pour les surprendre plus aisément.

Les émeutiers voulurent entrer dans le Palais même, mais on les contint ; on leur demanda de déléguer seulement quelques-uns des leurs auprès de Mammæa, car ils criaient tous, sur les suggestions d’Atta, qui courait parmi eux :

— Nous voulons voir sa Sérénité ! Nous voulons voir le Cæsar !

— Tu les as ameutés, fit l’officier qui s’était déjà adressé à Atta ; tu sais ce qu’ils veulent, et nous comprenons très bien que tu es à leur tête pour sauver Sa Sérénité, si vraiment elle ait à souffrir d’Antoninus ! Mammæa m’a ordonné de t’ouvrir. Elle te connaît. Va avec quelques-uns des tiens !

Et Atta se détacha, avec quelques chrétiens obstinés, couverts de sang et bleuis de contusions, parmi lesquels Vipsanius, le marchand d’herbes, Ravidus, Cornificius et Krinius. Il vit les appartements traversés lors de sa première entrevue avec Mammæa, et le même esclave gigantesque qui les fit pénétrer dans la pièce petite, au thronus dont les bras formaient les ailes d’un sphinx d’or. Le Gynécée bruyait de voix de femmes émues, accourues du Cirque ; des hommes fermaient brusquement des portes, et les argyraspides, qui avaient défendu l’Empereur quoique appartenant à Mammæa, rentraient, éclaboussés d’ordures, quelques-uns ensanglantés. Ignorants eux-mêmes des dispositions des nouveaux venus, ils se préparaient à les frapper encore, mais les autres prétoriens arrêtèrent leurs bras, formidablement.

Mammæa apparut à Atta et à ses compagnons, animée et légèrement tremblante ; elle leur tendit une main et s’assit. Atta présenta Vipsanius, Ravidus, Cornificius, Krinius, tous ceux qui, glorieusement meurtris, l’avaient soutenu :

— Des chrétiens, Sérénité ! des chrétiens, Magnificence ! qui ont paré au danger que te tissait Elagabalus ; qui ont écarté avec moi la mort dirigée sur ta tête, et celle de ton Fils, le Cæsar. Écoute, ajouta-t-il, rapidement et s’enivrant lui ordinairement si froid, nous sommes forts à Rome ; sans nous, les Gentils te laissaient égorger par Elagabalus. Accorde-nous non la tolérance, que nous possédons, mais la Prééminence ! Donne la Puissance à l’Agneau, mets Kreistos dans l’Impérialat avec ton Fils, et ta race sera féconde dans les siècles des siècles, et elle portera éternellement le Glaive et le Globe du Monde, et elle sera bénie parce qu’elle aura été juste, sainte et grande !

— Oui ! Oui ! firent les chrétiens, emportés par l’éloquence d’Atta qui se transfigurait. Donne la Prééminence à l’Agneau, mets Kreistos dans l’Impérialat avec ton Fils !

Mammæa eut une larme :

— Je suis avec vous, chrétiens ! Je partage vos doctrines ; j’aime votre Kreistos ! Mais ne me demandez pas davantage. Je ne suis point maîtresse d’Empire, et le Fils est bien jeune encore, et l’Impur qui foule Rome peut vous le ravir. Je vous promets, je vous promets de vous aimer, de vous protéger.

Elle se leva, non sans dire encore à Atta :

— Toutes les fois qu’Atta approchera d’ici, qu’il sache que Mammæa sera heureuse de s’entretenir de Kreistos avec lui.

Elle fit un pas en arrière, vers cette ombre de couloir où brillait le poignard de l’esclave géant. Mais, dans les jardins, hors des murailles, sur la place, dans les voies irradiées autour, on appelait Mammæa et Alexander ; de grandes clameurs roulaient, heureuses de se produire contre Elagabalus. C’était une immense manifestation de tendresse et d’espoir pour l’Empire futur, de haine contre la Pierre-Noire et son Grand-Prêtre, l’Empereur, et ses familiers, et ses Hommes de Joie, et ses prétoriens dont le glaive et la pique avaient frappé des Romains, une manifestation fusant du Palatin, de l’Aventin, de l’Esquilin et du Viminal, de l’autre côté du Tibre même, de tous les quartiers populaires essaimes de chrétiens orientaux, ayant foi en Mammæa et Alexander. Les citoyens demandaient à les voir, à les saluer, vivants, échappés de la terrible bataille des rues, pour mieux maudire celui qui n’avait pas craint de verser le sang de tous !

Des officiers envahissaient l’appartement ; d’autres approchaient avec le Cæsar arraché des bras de Mœsa, farouchement décidée à s’isoler pour ne pas paraître activer la lutte des deux Sœurs et des deux Cousins, ses Filles et ses Petits-Fils, et les chrétiens se virent confondus dans cette foule armée qui crevait de toutes les portes. Et l’on criait aussi dans le Gynécée et hors du Gynécée, dans les jardins, sous les portiques et les atriums, au fond des péristyles, dans les cubiculas et les salles ornées de candélabres et de statues, dans les vestibules et les cours intérieures, les noms de Mammæa et d’Alexander, frénétiquement répétés.

— Que vive notre Cæsar, trois fois pieux !

— Que sa Sérénité Mammæa, à la tête de l’Empire, protège l’Enfant !

— À nous, à nous, à nous, notre Empereur, le seul que nous reconnaissions !

Entraînée, Mammæa parut avec Alexander sous les portiques, posa une main sur l’épaule du Fils, regarda, frémissante, l’énorme foule qui soulignait Rome de flots vivants. Une immense acclamation retentit : Rome la saluait, et saluait aussi Alexander !

Cependant, pour consacrer l’Empire nouveau, l’armée ne s’ébranlait pas. Hormis les prétoriens du Palais, dévoués à Mammæa, elle était avec Elagabalus, ou plutôt ne comprenait rien à ce quiproquo terrible qui l’avait fait se battre justement contre Alexander. N’ayant vu dans ces troubles qu’une émeute de peuple dirigée contre l’Empereur et le Cæsar, elle avait frappé impitoyablement, soucieuse simplement de l’ordre dans les rues. C’est ce que comprirent Mammæa, les personnages graves qui la conseillaient, et Atta lui-même, bien derrière elle, qui lui dit à demi-voix :

— Retire-toi ; le peuple romain est maintenant avec toi et l’armée le sera bientôt. Si tu insistais, tout serait perdu.

Elle leva les yeux, vit au fond des Régions, surtout vers le Camp des prétoriens, des masses noires coupées d’éclairs d’armes, immobiles. La cavalerie remontait le Tibre ; les consuls faisaient occuper les hauteurs de la Ville, et partout la Pierre-Noire, un moment vaincue, aiguisait effroyablement la guerre civile. Mieux valait continuer à détacher le soldat d’Elagabalus, le caresser par la perspective d’un changement d’Empire où il aurait à gagner que le combattre, et ainsi réveiller ses instincts de tueries, ses instincts aveugles qui ne lui feraient reconnaître aucun pouvoir. Mammæa salua, pendant qu’Ulpianus, Sabinus, Modestinus et Venuleius faisaient de grands signes au peuple et qu’Atta criait à des chrétiens :

— Sa Sérénité est sauvée, et Kreistos a remporté aujourd’hui une grande victoire. C’est assez. Retirons-nous !

Et il s’enfonça dans la foule, suivi des chrétiens qui l’applaudissaient, désormais acquis à ses ambitions, pendant que Mammæa, Alexander et tout un monde officiel rentraient au Palais dans un bruit d’acclamations roulant sur les quais, dans les forums, sur les hauteurs, même sur les terrasses des maisons emplies d’un peuple compact qui, en même temps, maudissait Elagabalus, enfermé à la Vieille-Espérance, muette et sinistre, là-bas, sur le Cœlius !

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