L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 58 sur 66

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L'agonie

Chapitre XV

Les premiers échappés du Camp, ils avaient été rejoints par d’autres bandes, et, saoûls de leur liberté soudaine, ils n’en gardaient que plus d’exaspération contre le monde officiel qui les dominait, contre leurs propres chefs, contre les patriciens, contre les opulents citoyens, contre les parasites, eux qui vivaient de discipline et de privations, eux qui, nés en des régions éloignées auxquelles l’Empire les arracha, restaient comme des Barbares au milieu de cette Rome longtemps convoitée de leurs yeux torves de soldats mal repus et toujours insatisfaits. Et leur sang de tueurs d’hommes se réveillant, ils massacrèrent à coups de glaives, à coups de piques et à coups de flèches, des eunuques qui se sauvaient, des femmes qui les imploraient, même les chevaux blancs de l’attelage d’Elagabalus qui piaffaient là, et bientôt les Jardins furent emplis de lamentations sous ce soleil roux mangeant les végétations d’une indélébile rouille d’or.

Mais Antiochanus et Aristomaches survenaient, suivis d’officiers et de cataphractaires ramassés en route qui s’étaient refusés à la révolte ; ils les frappaient à leur tour, terriblement. Des corps essaimaient les marches du prostyle, du sang baignait de larges mares le sol, des cervelles éclaboussaient l’air, des têtes tombaient, les yeux ouverts sur une nuit en eux se faisant. Enfin, le palais put être dégagé ; les Jardins lentement se vidèrent, Antiochanus, Aristomaches et les officiers rentrèrent, glorieux, ensanglantés, la cuirasse bosselée, le casque de travers, confiant leurs chevaux à des prétoriens qui eurent encore le temps d’accabler de coups quelques fuyards.

Dans la même salle qui avait vu l’orgie de la nuit, Elagabalus serrait nerveusement le fameux lacet de soie, le poignard d’or et le coffret exquis de poison, ne voulant pas mourir, comme toujours, sous des mains grossières de soldats. Ils le voulurent mettre à leur tête, pour repousser lui-même la révolte, mais irrésolu à l’action quoique résolu à la mort, il remua la tête, ne voulut pas.

Il prononça le nom d’Atillius, Atillia là encore avec Sœmias !

— Les chrysaspides sont partis pour le ramener, le sauver des révoltés et de la foule, s’ils le veulent frapper !

Antiochanus s’irrita.

— Non ! Nous ne laisserons pas Atillius qui t’a déjà sauvé, Divinité, à la merci de la révolte, car les chrysaspides ne sont pas assez nombreux pour l’arracher à la mort !

De nouveaux assaillants envahissaient les Jardins, si nombreux qu’Antiochanus força tous les familiers, les Hommes de Joie, les parasites, les gardiens de bêtes, les auriges, les Mages, même les bouffons, à défendre l’Empire, avec les prétoriens de la Vieille-Espérance qui accoururent, le bouclier haut, le coude en arrière, la pique allongée. Il disposa ces derniers en bataille, du prostyle au large des Jardins ; des hastaires en tête, avec de longues javelines, précédés de quelques vélites jetés en avant, qui coururent sur les révoltés pour se retirer dans les intervalles, et derrière eux des principes ouvrant leurs rangs à des cataphractaires qui attendaient de s’élancer sur les soldats, dès l’indécision d’une déroute et pour les achever.

En triangle, appuyés au palais, ils marchèrent, frappant à droite et à gauche, sur des masses indisciplinées bientôt trouées de morts, poussant devant eux, pour se garantir, le eunuques, les bouffons, les familiers, les parasites, les auriges, les Gardiens de Bêtes, les Hommes de Joie et les Mages, qui se laissèrent tranquillement égorger, la barbe toujours droite sur leur poitrine cramoisie. Et, coupant les déchirements des tubas, des cors et des buccins qui ne cessaient pas, les flèches rebondirent sur les boucliers, les hasts volèrent, rentrèrent dans des chairs, les javelots sifflèrent en se plantant dans le sol où leur pointe retombait, toute vibrante. Enfin, les révoltés se lassant, le triangle s’ouvrit et la cavalerie se rua sur les soldats, qui se reformaient quelquefois derrière elle, en un effort désespéré de combat.

Cependant, des soldats coulaient encore par une brèche des murailles : tout le Camp des prétoriens semblait se vomir là. Antiochanus se dit que mieux valait boucher cette invasion énorme de soldats en envoyant Aristomaches au Camp, pour le contenir. Celui-ci piqua, et l’on ne vit plus de lui que son chlamys rouge qui disparut, en un éclair et dans des clameurs.

Par une brèche, irruptèrent des gens du peuple, désarmés. Les légionnaires leur tirèrent des flèches et des javelots ; quelques-uns tombèrent ; ils s’avancèrent toujours, comme si un désir de se faire tuer-là, sans se défendre, les eût pris tout à coup. Bien vite, il se trouvèrent face à face de la petite armée d’Antiochanus, sans souci du sang où leurs pieds trempaient et des coup qu’on leur donnait. Là-bas, les révoltés attendaient d’être plus nombreux pour un nouvel assaut qui ne pouvait tarder, car ils s’accroissaient de minute en minute de manipules débandés.

— Tuez-les, cria Antiochanus en désignant les pacifiques arrivants. Mais une voix lui parvint qui le troubla, l’ayant entendue jadis :

— Nous venons pour sauver Antoninus ! Nous sommes avec Kreistos !

C’étaient Zal, Ghéel, les chrétiens orientaux, accourus au secours de l’Empire, pour le salut même de l’Agneau. Et Zal ajouta, tristement et résolument à la fois :

— Nous défendons l’Empereur parce que l’Empereur a admis Kreistos et qu’avec lui Kreistos peut être glorifié. À mort, à mort Rome ! Au feu, à la boue, aux excréments la Ville qui se prostitue ! Qu’importe le maître terrestre qui la jugule, pourvu qu’elle baigne dans le sang et le Péché, d’où la Grâce de Kreistos un jour naîtra !

Et les chrétiens se serrèrent autour du prostyle. Comme ils paraissaient d’armes dépourvus, Antiochanus, qui ne comprit rien aux paroles de Zal, voulut leur en distribuer.

— Ils n’en veulent point, s’exclama Zal, dont la face d’illuminé, à la barbe courte d’un brun fin et aux pénétrants yeux noirs, s’éclaira. Ils ne veulent pas verser le sang de l’homme, même impur. D’ailleurs, ils sont armés, mais pour se défendre, non pour attaquer !

Sur l’horizon, au-dessus des végétations recouvrant des surfaces de lacs maintenant pleins de sang, une haute litière se balançait, et des casques luisaient, des piques vibraient à l’air, des têtes de chevaux recouvertes d’écailles s’avançaient. Mœsa venait du Camp, ayant appris le danger que couraient Elagabalus et Sœmias, par Aristomaches, qui l’avait suppliée d’accourir, d’interposer sa vieille autorité sur ces férocités de soldats grisés de massacres. Émue, elle venait s’exposer aux révoltés de la Vieille-Espérance, les apaiser, faire cesser cette lutte fratricide, pour que l’Empereur ne tentât rien contre le Cæsar, que celui-ci subît celui-là. Il y eut de grands frémissements : Antiochanus espéra ; les soldats se détendirent. Et l’Aïeule, lentement, en un langage d’ardente mysticité, parla de ses Filles, des Enfants divins tous deux, au monde venus au milieu des présages qui les désignèrent à l’Empire, montra Rome par eux dominant l’Univers et, pour davantage prouver sa vieille maternité, debout sur la litière écrasant sous des étoffes rouge et or les épaules des prétoriens qui la portaient, elle releva sa stola et frappa sur son ventre ridé, nu.

Alors, il y eut un départ lent de soldats désagrégés, ne se sentant plus appuyés, pendant qu’Antiochanus rappelait à quelques-uns leur serment à l’Empire, qu’il en rudoyait d’autres pour leur indiscipline, toujours vaillant et brutal, et que les prétoriens repoussaient lentement les rebelles qui, pour se venger, lâchement, tirèrent encore des flèches, de très loin. À ce moment, les prêtres du Soleil s’échappèrent de l’œdicule. Il les tuèrent tous avant qu’on les pût secourir. Les cadavres pantelèrent sur le sol, au pied de l’œdicule qui s’ensanglanta ; des cuisses nues apparurent, et des chairs comme maladives, verdies tout à coup, en blocs sur l’herbe, à côté de mitras jaunes dont les pierreries étincelèrent, rouges et violettes.

Les chrétiens s’en allaient, croyant tout apaisé. À l’entrée des Jardins, des femmes attendaient, des visages amis les épiaient, des phrases d’amour volaient : quelques chrétiens, tout à l’heure frappés, s’avançaient, fraternellement appuyés sur d’autres qui les consolaient pour la Gloire de Kreistos. Mais le mot de CHRÉTIENS fut prononcé ; les soldats qui n’avaient pu saccager le palais et tuer Elagabalus se rattrapèrent alors sur eux. Ghéel eut l’épaule fendue par un tranchant de glaive, quelques-uns furent assommés ; mais les soldats furent pourchassés à leur tour par les cataphractaires qu’Antiochanus emmenait aux Carènes prêter aide aux chrysaspides partis pour secourir Atillius. Cependant, dans les rues, il y eut encore un combat. Les sagittaires arabes et les frondeurs achéens se joignirent aux révoltés, accablant de traits et de balles d’argile les cataphractaires, qui les dispersèrent, très beaux sur leur monture luisante dont les hennissements s’ourlaient frénétiquement au tumulte, pendant que des citoyens se sauvaient, plus ennemis maintenant de la sauvagerie des combattants que des ignominies d’Elagabalus.

Comme Zal voyait venir à lui Severa, inquiète et pâle, Severa qu’il croyait encore dans l’atelier hospitalier de Ghéel, une flèche se planta juste sous son cœur, près du sachet où, depuis si longtemps, il gardait les fleurs de la patricienne. Tranquille et à demi souriant, il arracha l’arme. D’effroi, Severa le soutenait et ne lui parlait pas. Ghéel s’en allait au bras de Cordula, la prostituée campanienne, qui, miséricordieusement, avait deviné, par farouche prescience féminine, que là où Elagabalus souffrirait le potier syrien serait. La foule s’écartait, ni sympathique ni mauvaise. Dans leur fuite, les soldats lançaient des javelots à des fenêtres et tuaient à distance, avec de gros rires, les Romains qu’ils rencontraient. Des trompettes lamentables sonnaient ; une nouvelle rumeur montait des Carènes, et sur une hauteur de voies que Zal et Severa ne reconnaissaient plus, tant l’un perdait l’âme avec sa blessure, tant l’autre en restait troublée, une tête vacillait au bout d’une pique énorme, et, nimbée, rouge, la barbe sanguinolente, elle ressemblait, dans ce jour atroce, à un deuxième soleil glaireux entouré de nues balancées. Zal et Severa ne virent pas que c’était la tête de Maglo, décollé le matin.

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