L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 56 sur 66

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L'agonie

Chapitre XIII

 

Un éploiement de piques et de javelots, un hérissement de glaives, des éclairs de cuirasses et de casques, avec des flottements saigneux d’enseignes sur des hampes agitées, rayonnaient du Camp des prétoriens, qui lâchait aussi des turmes galopantes et des machines de guerre, aux bois grinçants. Ils couraient tous comme en une déroute, les barbares brandissant leurs longues lances à côté des vélites, en leurs poings sept javelots ; les principes et les triaires frappant du glaive leur bouclier bordé de fer ; les frondeurs achéens et les sagittaires arabes, avec des cavaliers sur des éphippias de laine éclatante, et quelques-uns, comme les Numides, dirigeant leur monture sans l’aide de brides.

À l’aube plusieurs avaient aperçu les statues du fils de Mammæa souillées de boue et d’excréments, et ils s’étaient révoltés, se refusant aux corvées, saisissant leurs armes, abattant leurs tentes, dont ils brûlaient les pieux, détachant les éléphants et battant les centurions, qui essayaient de les ramener.

Ce qui les émouvait était cet acharnement d’un Empereur, fort des légions de l’Empire, de l’aplatissement des peuples et du servilisme des grands, contre un enfant et une femme faibles, sans cesse sur le qui-vive d’une tuerie qui l’en aurait débarrassé. C’était depuis longtemps un apitoiement sourd en leur faveur, un apitoiement qui les fit déjà écraser en une erreur, amèrement regrettée depuis que la vérité s’était fait jour, les chrétiens de la sédition.

Et la coupe avait débordé quand, par les mains d’Atta, les statues du Cæsar se couvrirent de souillures, et aussi à la nouvelle de la lettre d’Elagabalus au Sénat et des menaces de mort proférées à la Vieille-Espérance, dans la nuit qu’une orgie emplit de voluptés et de sang. Ils se disaient que Rome les seconderait, lasse de cet Empire si contraire à ses traditions, qui avait introduit chez elle des cultes d’aberration et des pratiques dont elle rougissait de jour en jour ; et que les familles patriciennes, dont Elagabalus faisait égorger les enfants, se révolteraient enfin comme eux.

Et ce n’étaient pas seulement les soldats qui s’insurgeaient, mais des turmes de magnifiques légionnaires dans toutes les parties du monde recrutées, qu’Atillius, toujours alité, ne commandait plus, et dont Antiochanus et Aristomaches, à sa place, avaient peine à se faire obéir. Elles avaient sellé leurs chevaux hauts comme des tours, appendu leurs carquois, bandé leurs arcs de bronze, empoigné leur lance à oriflamme aiguë, et maintenant, quoi que pussent leur dire ces chefs qui s’y étaient opposés bravement, elles galopaient dans la campagne, avec des cris et des brandissements. Devant elles, Aristomaches et Antiochanus fuyaient, leur chlamys rouge au vent, le glaive en l’air, frappant sur leur passage, semant par éclairs des cadavres, à peine suivis de quelques fidèles, vers Rome exhalante de fumées.

Glicia remontait vers le Camp, très aise de cet épouvantement qui allait débarrasser l’Empire d’un étranger. Sa colère contre Severa ne cessait pas. À des bandes de soldats il criait des phrases extraordinaires, les félicitait, les encourageait, se nommait, lui, Glicia, descendant d’un dictateur romain, lui, Glicia, patricien, dont un chrétien, ami d’Elagabalus, avait enlevé l’épouse. Les soldats s’arrêtaient alors et l’entouraient ; quelques-uns le voulaient entraîner avec une espèce d’idée de le mettre à leur tête, comme ils l’avaient fait pour d’autres, devenus empereurs ; plusieurs juraient de punir le ravisseur, ce chrétien partisan des abominations du Cône Noir. Puis ils repartaient à toute vitesse, sans plus d’ordre, dans un nuage de poussière au-dessus duquel n’émergeaient que leurs lances et leurs glaives, qui faisaient des éclairs dans le ciel cuivreux.

Le Camp, fumeux de choses brûlées, de tentes dont les striges affaissées creusaient des trous noirs, se vidait lentement, en un vertige de bêtes de somme qui galopaient, de cors et de tubas qu’au-dessus de retranchements abandonnés des postsignaires jouaient. Parfois apparaissaient un étendard, une hampe surmontée d’une Bête, d’une Main ou d’une Poignée-de-Foin ; une chose rouge flottait, une manipule s’en allait, des cavaliers filaient et des piques crevaient encore le ciel, par-dessus des casques souvent faits de gueules béantes d’animaux. Puis, un éléphant barrissait, sa trompe à l’air, et des hommes s’écartaient devant sa masse énorme qui plongeait en un horizon à peine distinct d’une multitude grouillante, hurlant sur des hauteurs nues.

— Vois-tu, s’exclamait à Rusca Glicia, de plaisir ne toussotant plus, les prétoriens vont tuer Elagabalus, tuer ce Zal avec Severa, et tous, tous les chrétiens qui protègent les étrangers. J’en suis ravi, mon vieux cœur se contente de cela, et mes yeux ne veulent cesser d’en témoigner !

Et il criait encore à d’autres bandes de soldats, leur montrant Rome de son grêle poing, agitant sa toge qui avait des claquements secs de voile de barque poussée par un vent. Un homme invitait comme lui les révoltés à marcher sur la ville. Grand et maigre, vêtu de noir et glabre, Glicia reconnut Atta à qui Severa, hospitalière à tous les chrétiens, avait jadis ouvert la villa, un peu avant l’assemblée de l’Esquilin d’où Zal le chassa.

— Je vais le faire tuer, dit-il à Rusca, toujours le soutenant inquiètement ; c’est un chrétien partisan d’Elagabalus et un ami de Zal. Mort, mort à lui ! Tu le connais, n’est-ce pas, Rusca ? tu vas leur conseiller avec moi de le tuer.

Il s’avança, hoquetant et forcené. Mais Atta, qui le reconnaissait également, le prévint, comme l’ayant deviné :

— Tu cherches Zal, qui a abusé de ton épouse et qui soutient Elagabalus. Viens avec moi, je sais sa demeure et ces soldats le tueront !

Glicia, bouche béante, ne put que dire :

— Tu n’es donc pas avec lui, toi !

— Mais non ! J’abhorre Elagabalus, que ce Zal défend avec d’autres sectateurs de Kreistos dénaturé. C’est lui qui a détourné ton épouse, car Kreistos ne veut pas arracher l’épouse à l’époux, et il l’a fait, lui, Zal. Mais Kreistos veille, et il ne laissera pas le Péché triompher.

Toujours aux écoutes des chrétiens orientaux, il avait appris le départ de Severa et sa cohabitation avec Zal : aussi, à tout hasard réveilla-t-il la jalousie de Glicia. Celui-ci lui prit le bras :

— Puisque tu sais sa demeure, conduis ces soldats pour qu’ils les tuent tous deux ; ils ont sali le nom de Glicia et Glicia veut leur mort !

— Laisse-moi agir, répondit Atta, dont une raie de sang traversa les yeux froids. Il disparut ensuite ; sa tunique noire pénétra en des groupes qui se pressaient, et ses mains s’élevèrent, comme s’il eût appelé d’invisibles aides, par delà l’horizon chargé de révoltés que toujours le Camp dégorgeait.

— Ce chrétien est honnête, Rusca ! Il ne veut pas d’Elagabalus et repousse Zal. Le vois-tu appelant les soldats ? Suivons-le ; il les fera tuer tous deux, et le nom de Glicia sera ainsi lavé des souillures de Severa !

Il retournait vers Rome, cependant tremblant, ne voulant pas s’avouer que, malgré ses fureurs, il craignait pour Severa, qu’il aimait toujours. Mais Rusca soupira fort :

— C’est ton épouse ; elle n’est peut-être pas coupable, et ces soldats la tortureront. Ne vaut-il pas mieux la sauver ?

— Tu as raison, fit à la fin Glicia, soudainement sanglotant. Tu as raison. J’éprouve malgré tout de l’amour pour elle. N’est-elle pas mon épouse ? Oui ! oui, prévenons ce chrétien.

Ils coururent, mais derrière eux des clameurs s’élevèrent. Debout sur une borne, coiffé d’un pétase immense et vêtu d’un savon brun, un individu agitait un énorme bâton. C’était Maglo, accouru aux bruits de la révolte, accablant de ses véhémences le torrent de soldats qui s’écoulait :

— Au feu, la Bête ; au fumier, le Péché ! Arrachez-lui les cornes ; coupez-lui les ailes, abattez ses jambes d’argile. Rome vous souille tous de ses excréments !

Son bâton menaça la Ville, le Tibre, l’horizon, toute la Campagne :

— En vérité, Kreistos est grand qui vous suggère la mort de la Bête ! Tuez-la, écartelez-la, semez ses membres dans vos champs, qui en fructifieront : Kreistos vous récompensera dans son Triomphe !

Il ne s’imaginait pas qu’il y avait danger à parler ainsi. Des soldats, qui le savaient adversaire de l’Empereur, s’étaient arrêtés, mais lorsqu’il prononça le nom de Kreistos un cri s’éleva :

— C’est un chrétien, ami d’Elagabalus !

Alors on le renversa, une poussée se fit, des glaives étincelèrent, et la tête de Maglo, sanguinolente, la longue barbe rouge, les yeux crevés, fut hissée sur une pique. Le cadavre, abandonné là, disparut bientôt sous un piétinement d’autres soldats qui survenaient ; sinistre, la tête flamboya dans le ciel, la face vers Rome, qu’elle regarda de ses yeux morts.

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