L'agonie
Chapitre VII
Des gens couraient vers les Portiques de Livie, où une vigne s’enroulait, puissante, grasse et dans une pluie de feuilles larges, jusqu’aux toits gigantesques dominant, avec les quatre Tours du Choragium et l’obésité du Colosseum, la Région d’Isis et Sérapis, fourmillante, aux dix horreas ou greniers publics, aux vingt-trois pistrines ou boulangeries, aux quartiers de la Fortune Voisine, de la Ruelle, des Constructeurs et de la Laine. On y parvenait par la rue de la Tabernole, entre le Cœlius et l’Esquilin. Des thermes et des bassins, dans cette Région ; le Nymphéum, qui avait été le Grand-Bain de Claude, et les thermes de Titus et de Trajan, s’ornant d’un temple d’Esculape ; puis l’École des Gaulois, le Camp doublement étagé en amphithéâtre des soldats de Misène, la Tête de la Subura, les œdicules de la Bonne-Espérance, de Sérapis, de Minerve, d’Isis, entre des maisons monumentales, de marbre et de granit.
Ceux-là qu’on voyait étaient de jeunes patriciens, sur la pointe des pieds marchant, en des mouvements de ventre qui ondulait, aux cheveux roulés ou crêpés au fer, ruisselants d’huile parfumée. Comme on était aux ides de novembre, au lendemain du grand festin du Capitole, où Elagabalus parut dans un char traîné par des cerfs, — ce qui ébaubit les Romains — ces jeunes patriciens, contre un problématique froid, s’entouraient le cou de mentonnières en laine et se lamellaient les cuisses de bandes d’étoffes.
Quelques-uns portaient des pænules *74 retenues sur la poitrine par des fibules d’argent, avec un capuce pluché de diverses couleurs ; d’autres, des toges aux plis savants sur des tuniques à manches brodées ; d’autres n’avaient point de ceinture à leur robe très longue, rayée de haut en bas ; d’autres étaient chaussés de souliers écarlates sertis de pierres, à l’extrémité en pointe.
D’autres apparaissaient, salués par des applaudissements espacés, qui avaient l’air austère, la face rasée, les yeux roulants d’inquiétude, et qui agitaient dans leurs mains maigres des feuilles de peau amincie, enroulées autour d’un bâton au bout duquel pendait une bossette de bois, de corne ou d’os.
D’autres approchaient, avec également un air austère, une face rasée et les yeux roulants d’inquiétude, mais qui, n’agitant rien du tout, se contentaient de passer silencieusement sous les regards des jeunes patriciens, lesquels ne les applaudissaient pas.
D’autres, qui n’avaient ni l’air austère, ni la face rasée, ni les yeux roulants d’inquiétude, se poussaient, avec des remuements d’épaules, des regards pâmés, des bouches en cul-de-poule, des façons discrètes de marcher et de parler, des enthousiasmes et des exclamations, surtout en écoutant ceux qui n’agitaient rien du tout, dont certains propos semblaient les faire s’évanouir de ravissement.
Quand les Portiques furent encombrés au point que les passants durent se détourner de la voie, il se fit une sorte de tassement de gens qui se veulent placer à l’amiable, et alors parurent, juchés sur des escabeaux alignés sur un seul rang, les individus aux feuilles de peau dont les bossettes pendaient mélancoliquement.
Ils dominaient les autres, qui levaient le nez, renflaient les épaules, épointaient leur capuce ou se capitonnaient le cou de leur toge, et ces derrières, et ces dos de gens faisaient un gros ballonnement d’étoffes blanches embrassant les Portiques de Livie sur une grande étendue.
Enfin, la voix d’un de ces hommes austères, rasés et inquiets, s’éleva, menaçante, ironique et froide. Installés au premier rang, ils avaient, pour les possesseurs de rouleaux, une attitude de sévères pédagogues prêts à retenir le Vers dans la morale, la vertu et la tradition des mètres saphiques, asclépiades, glyconiques, alcaïques, falisques, archiloquiens, ïambiques, à l’emmitoufler comme s’emmitouflaient les porteurs de capuces et de mentonnières, à le geler comme ils étaient eux-mêmes gelés, à verser dans l’Ode, l’Épode, le Dithyrambe, la Satire, l’Élégie et l’Épître, la juste chaleur pour qu’ils se tinssent faiblement sur leurs pieds.
Car, ceux-là qui, de leur escabeau, se dressaient comme des stylites avec des rouleaux dans leurs mains maigres, étaient des Poètes, et les autres, à l’attitude de pédagogues, étaient des Critiques ; et ceux qui s’étaient pâmés à écouter ceux-ci étaient des admirateurs de Critiques et des contempteurs de Poètes ; et les autres étaient à la fois des partisans de Poètes et de Critiques, et tous étaient là pour prêter une oreille attentive à la lecture des œuvres des premiers, et aux observations sages, mesurées, discrètes, sagaces, fines, intelligentes — surtout intelligentes ! — des derniers.
Donc, la voix d’un homme austère, rasé, inquiet et nullement applaudi, fit :
— Commence à lire posément, Offellus, que nous t’écoutions, nous, les gens de Goût aimés des dieux !
La voix d’un autre homme austère, rasé, de plus loin, — impérieuse :
— Mouche-toi avant tout ; crache bien, Scœva, que ta voix soit claire pour bien saisir les inflexions de tes Vers !
Une autre voix, très grosse dans le silence de tous :
— Ne remue pas, tiens la main gauche à ton cœur, penche le front modestement, n’aie aucun orgueil, et surtout reste vertueux, Coranus ! Nous consentons à t’écouter !
Une autre, irritée :
— Pourquoi ta barbe pointue sans moustaches, Zopiscus, pourquoi te distinguer ? Vois-nous, rasés quoique austères et inquiets comme notre vertu l’exige. Cela est blâmable. Une barbe sans moustaches repousse la Muse qui approche si facilement de la face rasée.
Alors, plusieurs contempteurs de Poètes et admirateurs de Critiques :
— Calvisius a raison. Nous ne pouvons souffrir la barbe pointue sans moustaches de Zopiscus dont le Poème est exécrable à le juger ainsi. Va-t’en ! Va-t’en, Poète, qui ne sauras jamais raser ta face comme les autres !
Mais les jeunes patriciens répondirent aux contempteurs :
— Qu’est-ce que cela vous fait, que Zopiscus ait une barbe pointue dont la moustache reste absente de ses lèvres ? Si cela lui plaît, à lui ! La Muse n’a rien à voir là, et il nous est d’avis que mieux vaut un bon Poète avec une barbe sans moustaches qu’un mauvais avec une face rasée !
— Blasphème ! blasphème, exclama celui que des admirateurs de Critiques avaient appelé Calvisius. La Muse est souillée, Apollon est nié, Pégase est couché sur le flanc, la Poésie est morte, grâce à la barbe sans moustaches de Zopiscus.
Alors s’élevèrent des colloques très vifs. Les uns voulaient que Zopiscus allât se faire raser immédiatement, les autres qu’il restât, pendant que les Poètes et Zopiscus lui-même attendaient patiemment la fin de l’orage, debout sur leur escabeau, une main serrant dignement le rouleau, l’autre au cœur, les yeux dressés vers les frises, et tout le corps roidi.
Il y eut une accalmie : Zopiscus resta. Un Critique cria dans l’apaisement :
— Nous vous écoutons. Poètes, lisez !
Subitement, un bourdonnement simultané de Poètes lisant dans leur rouleau ! C’étaient des hymnes à Jupiter et à Bacchus, des odes à des maîtresses ou à des particuliers. Obellus larmoyait une Élégie sur les charmes de Tibur ; Scœva scandait très vite une Épode sur l’Amitié ; Coranus luttait avec un Poème sur la Navigation. Quant à Zopiscus, il plongeait le nez dans son Poème Vénus, et nul ne comprenait à ce qu’il lisait, quoiqu’il eût un grand air de Poète supérieur à tous.
Les auditeurs avaient ouvert la bouche et levé le nez ; puis, tournés à demi, essayé de saisir les Vers qui s’enchevêtraient, voltaient, tourbillonnaient, roulaient, coulaient de la bouche des Poètes en cascades claires de mètres corrects. Ils replaçaient les pages de leurs rouleaux, et quelques impatients s’en allaient ; les rangs se clairsemaient ; mais les Critiques ne remuaient pas, férocement décidés à écouter jusqu’au bout, pour ramener les Poètes aux saines limites de leur Goût, d’après eux le Goût universel !
Quelques auditeurs se plaignant de ne pas comprendre, les Poètes relurent plus haut, en un bourdonnement colossal, semblable à une eau glougloutante. Et, s’animant peu à peu, ils gesticulaient, ils remuaient la tête et avaient des poses inspirées, des yeux qui ne roulaient plus d’inquiétude, mais d’enthousiasme, et un air allumé par le génie du Vers. Mais cela ne les faisait pas comprendre davantage, car ils lisaient tous ensemble, au point que d’autres auditeurs s’en allèrent, les laissant seuls avec les Critiques.
Des curieux s’étaient rapprochés ; parmi eux, un cavalier casqué et cuirassé, qui, sans plus de gêne, poussa là son cheval. Et, plus les Poètes lisaient, plus il les regardait, d’abord avec attention, ensuite avec stupéfaction, enfin avec la plus grande indignation. Les Poètes continuaient à lire très vite, toujours le nez dans leur rouleau, ou bien les mains en l’air, d’Inspiration ! mais sans voir les auditeurs autres que les Critiques desquels ils espéraient des encouragements, des bene, des euge, des pulchre, des belle ne coulant pas de leur bouche pleine de Goût, ou des couronnes qu’ils ne leur envoyaient pas. Les Critiques gardaient les lèvres serrées, les poings fermés sous leur menton méditatif, avec des coups d’yeux terribles vers les Poètes, dont quelques-uns, par instants, avaient des tremblements subits.
Cela dura une heure près, et la lecture interminable ne s’achevait point. Le cavalier avait une peine inouïe à retenir son cheval, qui ruait à droite et à gauche jusqu’à faire un grand vide autour.
Il éleva enfin la voix, coupa la lecture :
— Par la Divinité d’Antoninus, comment se fait-il, Poètes, que vous n’ayez rien écrit en l’honneur de l’Empire ?
Cela était vrai ! Autant qu’on en pouvait juger, les Œuvres des Poètes n’exaltaient nullement l’Empereur. Elles chantaient tout : les dieux et les déesses, les prostituées et les matrones, le Crime et la Vertu, les Oignons des jardins romains, les Lentilles d’Égypte, les Chevreaux, les Bergers, Cæsar Julius, les Navires, la Peinture, la Sculpture, le Vent, les Sources, la Mer, les Pois Chiches, les Jeux du Cirque et les Jeux des Osselets, à l’exception d’Elagabalus et de sa Divinité ! Et c’est ce qui avait indigné le cavalier qui, de fureur, tira un glaive de son fourreau battant sa cuisse aux ocres d’airain. Les Poètes levèrent les yeux ; les Critiques remuèrent. Quelqu’un poussa un cri. Et, précipitamment, les Poètes dévalèrent de leur escabeau ; les Critiques filèrent austèrement. Ce fut comme un évanouissement de toges et de tuniques, de faces rasées et d’yeux inquiets ; une espèce d’envol miraculeux de blancs oiseaux qui se disperseraient sur un étang aux eaux troubles, sur lequel auraient flotté mélancoliquement des rouleaux de peau en feuilles amincies !
— Et toi, que fais-tu là ? cria l’officier, qui rentra son glaive, à Zopiscus toujours lisant.
Et, comme il lisait encore, il empoigna rudement sa barbe pointue sans moustaches. Zopiscus hurla :
— Grâce, grâce ! Je lisais, j’allais vaincre les autres Poètes, qui ne savent pas comme moi écrire le Vers.
Mais, reconnaissant un des officiers entrevus jadis à la porte Salaria, il descendit de son escabeau, toujours tiré par sa barbe, le mufle du cheval d’Antiochanus — c’était Antiochanus — sur le crâne.
— Ce Poème, Illustre, t’était dédié ! Je me souviens parfaitement de toi. Je chantais tes vertus, ton courage et tes services rendus à la cause publique. Veux-tu que je le lise ?
Mais Antiochanus le secoua plus vigoureusement, tordant sa barbe pointue comme un linge mouillé.
— Tu me dédiais cela ? Mensonge ! Et d’ailleurs, c’est pour sa Divinité Antoninus que tu devais l’écrire.
Zopiscus eut un mouvement désespéré.
— Oui ! oui ! c’est à sa Divinité que je le dédiais ; je me trompais. Cependant, tu méritais bien cette dédicace. Laisse-moi, Illustre, je vais, te satisfaisant immédiatement, élever Antoninus au-dessus de tous les dieux !
— Il l’est déjà, au-dessus de tous les dieux, cria Antiochanus, qui s’accalmait peu à peu. Et puisque tu veux chanter l’Empereur, viens avec moi !
Et il l’emmena, le tenant toujours par sa barbe pointue, du haut de son cheval dont le pas s’activa, ce qui obligea le Poète à courir, la face renversée, les mains toujours serrant le rouleau précieux. Des passants se détournaient ; beaucoup riaient, et des écoliers lui décochaient des railleries.
— Où me mènes-tu, Illustre ? gémissait-il.
— Auprès de l’Empereur, qui te jettera aux Bêtes, si ton poème est mauvais.
Ils se rapprochaient du Cœlius aux maisons s’érigeant dans une apothéose de granit blanc et rouge, de marbre et de stuc, suivis par des curieux qui, le connaissant, se disaient qu’Elagabalus faisait enlever le poète pour quelque innommable boucherie. Devant eux, les Jardins de la Vieille-Espérance, à travers des voies qui s’ouvraient de toutes parts, faisaient des horizons de forêts, et les frises d’un palais s’apercevaient de loin, dans une trouée blanche, piquée d’ors.
Une porte monumentale, précédée d’un portique, s’ouvrit. Antiochanus lâcha Zopiscus, incertain, pendant que des prétoriens accouraient d’un œdicule tapi en des végétations hautes comme des maisons.
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