L'agonie
Chapitre XVI
Ils marchaient lentement, lui, la main à sa blessure, d’où du sang finement coulait ; elle, le soutenant toujours, en amie, en sœur, en mère, à travers des rues où des gens les regardaient sans les secourir. Ils gravissaient les pentes de l’Esquilin, et Zal ne parlait pas davantage, et Severa le soutenait encore, frissonnante de le voir ainsi. Un moment, ils n’entendirent plus rien : la révolte mourait là, et même ils se trouvèrent isolés, évités par des Romains effrayés. Mais, après avoir traversé une grande voie, les rumeurs renaquirent ; le peuple inondait tout, des soldats échappés couraient en groupes, des cavaliers galopaient, et chacun demandait la mort d’Elagabalus et l’érection à l’Empire du fils de Mammæa.
Derrière eux un homme marchait rapidement, suivi par d’autres, auxquels il faisait signe. Et Severa l’entendit s’exclamer :
— C’est Zal, le Perse, le chrétien !
À l’irritation de ces paroles, elle comprit qu’on en voulait à Zal, qui desserra faiblement les lèvres :
— Je connais cette voix. Ce Romain me frappa jadis, tu sais, quand j’allai à l’assemblée de l’Esquilin !
C’était ce Carbo qui lui donna un coup de poing, cette nuit inoubliée qu’Elagabalus troubla de ses visites aux lupanars romains, cette nuit qu’Atillius emplit de la chevauchée de ses cataphractaires ; où lui-même, Zal, connut l’Égyptien Amon ; où, à l’assemblée du Viminal, il arracha à Atta son masque d’hypocrisie. Des mois s’étaient écoulés, et l’amour de Severa avait largement fleuri depuis, et il l’avait aimée, fortement et saintement. Pour mieux étreindre ces souvenirs, il fermait les yeux, traversant avec elle une autre voie, se rapprochant de l’Esquilin, quand Carbo s’exclama encore :
— C’est un ami d’Elagabalus, tuons-le !
D’autres crièrent ensuite courant sur eux, s’arrêtant quand Severa qui se retournait, implorante, les regardait de ses yeux ardents. Ils restaient surpris de sa beauté, de sa modestie, de sa toute pudeur de femme avouant ainsi son amant dans la tragédie de ce jour. Et ils hésitaient à obéir à ce Carbo, qui haïssait Zal sans savoir, depuis des années, quoiqu’il ne le connût que fort peu, pour satisfaire seulement au goût de haine contre un chrétien quelconque, quand un bruit gronda près d’eux. Des soldats et des cavaliers se poussèrent du Cœlius, et la tête de Maglo émergea sur l’horizon, toujours sanglante dans le ciel sanglant.
Ils chassèrent les Romains, et bientôt toutes les rues de l’Esquilin, au nord occupées par des bandes dont les clameurs fusaient, se mouchetèrent de fuyards. Quoique, à la Vieille-Espérance, la révolte se fût apaisée, qu’Elagabalus en eût été vainqueur par Mœsa et les prétoriens fidèles, les soldats s’en donnaient encore à plein, frappant et tuant qui ils pouvaient, très contents au fond d’eux-mêmes de cette journée de carnages dont tout Rome tremblait. Ayant depuis longtemps coudoyé leurs races dans les rudesses du Camp, ils se sentaient solidaires et, la révolte avortée, ils ne se quittaient plus ; au contraire, ils cherchaient à s’agréger, à faire le plus de mal possible, à répandre le plus de sang possible, quittes plus tard à subir la décimation et les bêtes comme des vaincus !
Tant Zal souffrait qu’il ne put voir la tête de Maglo. Il désirait mourir dans sa chambre de l’Esquilin, où il avait si longuement vécu d’âme avec Severa, où un parfum de ses fleurs flottait encore, le grisant de mystique amour. Et, en protégeant sa blessure, sa main rencontrait les fleurs du sachet ; elles étaient comme un témoignage vivace de leur Goût mutuel qui avait persisté, chaste malgré tout, dans les horreurs des cultes polythéistes et les promiscuités du Kreistos oriental.
Des quartiers Succusanus, de l’Orus, des Laveurs de Morts, de la Vénus Placide et des Parfums Funéraires, d’autres soldats se ruaient, comme obéissant à un mot d’ordre qui les dirigeait vers un unique point. Et Zal et Severa ne virent pas également que leur quartier se barrait de ces furieux, qu’un cercle énorme se rétrécissait autour. Une forme noire fila près d’eux : Atta rejoignit la bande qui exposait la tête de Maglo. Ils n’aperçurent davantage Atta.
Leur rue s’allongeait dans une torsion de soleil qui la vêtait toute, la faisait plus sinistre, avec sa population de laveurs et d’embaumeurs de morts, ses boutiques de drogues et ses diverses industries. La maison était au milieu, sa façade lumineuse trouée de fenêtres mouvementées de têtes. Bientôt ils y furent, Zal de plus en plus faible, Severa voulant paraître courageuse et s’épouvantant.
Les habitants du quartier maintenant les accusaient d’être chrétiens ; ils leur montraient le poing du seuil de leur porte, et des individus, que refoulaient les soldats des deux extrémités de la rue bientôt pleine, les injuriaient pour avoir dénaturé Kreistos. Ceux-là étaient des chrétiens occidentaux : Rufus, Ravidus, Cornificius, Krinius, Lycinna — une femme ! — Ponticus, Servius, par Atta aiguisés contre Zal et Severa, et accourus aux premiers troubles. Ils les harcelèrent, sans voir eux-mêmes leur propre danger, car le cercle des soldats les repoussait toujours, hérissé en dedans de piques et en dehors de sagittaires arabes dont les faces brunes riaient quand une de leurs flèches, au large de la rue, abattait quelqu’un, et il en venait sans cesse, comme si une riche proie fût sous leurs yeux, dans ce quartier pauvre dont déjà, à défaut de choses bonnes à piller, ils guignaient les belles filles qui s’éploraient et se cachaient.
Sur le seuil, Zal et Severa furent bousculés par Zopiscus, qui venait se réfugier aussi dans la maison. Échappé au carnage de la Vieille-Espérance, il avait d’abord vagué dans les rues de Rome, repoussé par Typochronos et par Habarr’ah, sa vieille épouse noire, entrevue avec Atillia, qui ne voulait plus de ce mari si suprêmement vidé. Il s’échouait là, un rouleau, — le poème de Vénus, — à la main, les vêtements sales, la tête nue, sa longue barbe pointue sans moustaches chargée de poussière et d’immondices ; il monta rapidement les huit étages et s’enferma bien vite dans sa chambre, nullement louée encore par le propriétaire numide à demi caché, dans sa cubicula, derrière des balles de cuir de Pergame, et ahuri !
Zal et Severa gravirent péniblement les marches, lui, serrant les dents, serrant les poings, les yeux à demi-clos, guidé par elle, se soutenant à elle, ne voulant pas exhaler sa douleur pour ne point davantage l’effrayer. Et ce qui leur était terrible, c’est que le propriétaire numide, sorti de ses balles de cuir, les invectivait, pressentant par leur présence d’effroyables malheurs, car les soldats, sur les suggestions d’Atta courant dans leurs rangs, et les chrétiens occidentaux qui poussaient des cris de mort, s’invitaient mutuellement à envahir sa maison. Ils montaient encore, et des locataires sortaient, des injures aux lèvres ; des jeunes filles les accablaient de cris ; des enfants leur jetaient des ordures. À chaque étage apparaissait fugacement une vision de gens s’exclamant, dans une épouvante croissante, par les ouvertures des paliers ; l’air du dehors les frappait à la face et la Campagne leur apparaissait vaguement sous un ciel tout rouge, emplie de soldats, de fumées ascendantes, de bêtes lâchées, et de massacres de citoyens isolés par des révoltés furieux.
En haut, Severa coucha Zal sur son lit et lui découvrit la poitrine où la blessure apparut en un trou noir irradié de sang noir, qu’elle baigna d’eau fraîche, et, devinant confusément qu’elle n’avait pas assez lâché de sang, que Zal étouffait par elle, elle suça la plaie, pour en faire dégorger tout. Un flot de pus lui vint à la bouche ; il ouvrit les yeux sous cette éperdue aspiration, lui prit les mains, les portant juste près du sachet de fleurs, sous cette blessure, et les gardant lentement, nerveusement, en un dernier effort d’amour qui ne pouvait autrement s’exprimer.
Ils n’entendaient plus les clameurs de la rue, immensément roulantes. En bas, les soldats invités à tuer Zal enfonçaient la porte barricadée par le propriétaire numide, et ils se répandaient dans le long couloir, dont l’obscurité se raya de piques et de glaives. Mais derrière eux des cris les suppliaient. Les mains jointes et des pleurs aux yeux, sa vieille face pâlie, bégayant et toussotant, Glicia essayait de les arrêter et Rusca levait les bras de désespoir.
— Je suis Glicia, de la famille des Glicia qui compta jadis un dictateur. Soldats, apaisez-vous ; respectez mon épouse, en haut avec ce Zal que je n’aime point quoiqu’elle l’aime. Mais elle est l’épouse de Glicia, et Glicia ne veut pas l’abandonner. Que ce Zal soit tué, avec son Kreistos que nul n’a vu, avec son Elagabalus, son Ghéel, tous les siens qui sont les ennemis de Rome, la chose m’agrée, oui, elle m’agrée ; mais mon épouse n’a pas péché, ce Zal l’a trompée, l’a charmée, et les dieux le puniront, oui, le puniront ! Glicia vous supplie ; Glicia vous prie de tuer ce Zal, mais de respecter l’épouse de Glicia !
Il empoignait leurs genoux, très intrépide sous des menaces d’armes que les soldats levaient sur lui. Ils l’allaient cependant laisser là, quand le patricien se saisit du glaive de l’un d’eux, retrouvant dans cette extrémité un peu de la vigueur des autres Glicia, ses ancêtres :
— Non ! Non ! Glicia ne vous laissera pas outrager et torturer son épouse ; vous le tuerez plutôt !
Il brandissait ce glaive, avec des moulinets maladroits, à en blesser même un révolté. Alors les soldats crièrent ; un coup de pique le renversa, et avant qu’il le pût secourir, Rusca recevait un autre coup. Ils furent ensuite jetés hors du couloir ; quelques-uns, après leur avoir écrasé la face, coupèrent leurs vieux sexes, follement, pendant que d’autres, enjambant ces cadavres, rejoignaient les premiers assaillants.
Une ascension de soldats hurlait, frappant à toutes les portes, jetant par les paliers, par les fenêtres bâillant sur une cour intérieure, des éclats de bois arrachés à des cubiculas enfoncées. Leur fureur grandissait : un délire les prenait qui leur faisait voir rouge, non seulement la Campagne crevant soudainement par les étages, mais les murs, les voûtes, les longs couloirs, l’escalier qui se vrillait, infini, jusqu’à la terrasse en belvédère surplombant la rue de sa galerie branlante.
À présent Zal très faiblement parlait, toujours les mains de Severa à sa blessure près des fleurs sèches, lui demandant de l’ensevelir dans le cemœterium visité le matin, dans ce loculus, ignoré, creusé frais encore, qui fleurait bon le parfum de Kreistos. Et une larme montait à ses cils ; ses narines se dilataient, ses yeux s’ouvraient, vitreux, sur une espèce de ciel intérieur qui s’agrandissait vivement, peuplé de choses à peine distinctes, et mollement éclairé d’une auréole de confesseur le trouant comme une lune d’or. Deux trônes de saphir et de sardoine se hissaient lentement, avec des pieds faits de faces d’anges, un dossier fait d’une face d’agneau, et il s’asseyait sur l’un, elle s’asseyait sur l’autre. Sous eux, Rome s’aplatissait, lointaine et grouillante, comme une Bête visqueuse dans de la boue. Un soleil funèbrement violet pesait sur la Ville ; un vent de mort soufflait sur son Tibre qui avait des lueurs de sang, et le Péché s’accroupissait monstrueusement sur son ventre, qu’il dévorait aux entrailles dont le Monde restait infecté. Blanc comme un gigantesque lis blanc, tout au haut de ce ciel, la tête de Kreistos émergeait, avec des cheveux s’annelant sur les épaules divinement bleues de son manteau bleu ; ses yeux les fixaient tendrement, il avait une discrétion de bouche qui les appelait, pendant que fondaient sur leurs fronts deux colombes roses, portant à leur bec, rose aussi, une couronne de pierreries qui étincelaient comme des soleils.
Alors Zal poussa un grand soupir et se dressa vers Severa. Leurs bouches se rencontrèrent : il retomba, immobile, les mains de la patricienne dans ses poings crispés.
— Ah ! Kreistos ! Ah ! Kreistos ! Reçois-le dans ton Sein !
Elle ne savait que dire cela, le baisant exaspérément sur ses lèvres mortes qui s’apâlissaient, n’entendant pas les grosses clameurs des soldats maintenant sur la terrasse. La porte sauta. Elle ne les conjura pas : à genoux, le cou tendu, elle attendit de rejoindre Zal, sourdement heureuse qu’il fût mort pour n’avoir pas à souffrir davantage de leur cruauté. Et, comme ils s’étourdissaient tous de cris, elle se releva, passa son bras sous la nuque du cher mort, l’embrassa sur les lèvres. Un glaive fut brandi ; Severa s’affaissa, dans un éclaboussement de sang, la tête à peine rattachée au col blanc par une bande de chair. Bientôt les deux cadavres, traînés sur la terrasse, furent jetés dans la rue, par-dessus la galerie de ce huitième étage, après avoir buté en tournoiements effroyables aux saillies de bois des étages inférieurs, où la tête de Severa s’accrocha, se détacha dans un accueil de clameurs, pour rouler sur le pavé et se porter comme d’instinct sur les lèvres de Zal tuméfié.
Un soldat qui enfonça la porte de Zopiscus découvrit le poète sous le lit, claquetant. Il gémit, à plat sur le parquet pauvrement carrelé :
— Je composais pour vous un Poème ; je chantais vos triomphes ; je maudissais Elagabalus ! Vous êtes grands, vous êtes forts et nul ne vous vaut !
Il leur montrait son poème de Vénus, pour le leur lire, quoiqu’il claquetât des dents. Mais un soldat tira sa barbe, cette barbe pointue sans moustaches si contraire à la Muse, au dire des Critiques mélancoliques et inquiets, et le redressa sur pied. Il cria, les bras en l’air, une main serrant faiblement le rouleau :
— Souvenez-vous, souvenez-vous que pour quelques as je célébrais vos maîtresses. Voulez-vous de mes vers ? Vous ne me donnerez rien, car je veux contenter vos Illustrations !
On ne le comprit pas, troublé qu’il était et bégayant. Alors une pique glissa dans les rangs, entre des épaules de cuir mouvant, s’enfonça dans sa maigre poitrine, la cloua à la muraille remuée, où elle le poussa obstinément, tuant ainsi net le poète à côté du voisin Zal, qui lui fut toujours inconnu. Les soldats rirent fort de cette mort à moitié grotesque. Zopiscus était debout, les yeux ouverts, la bouche ouverte, la face longue, les doigts des mains écartés, le nu des jambes passant à travers la tunique déchirée, le poème à ses pieds. Très gais, ils le voulurent contre la muraille, en épouvantail, lui plaçant deux piques sous le menton pour qu’il tint mieux, mais ses jambes se dérobèrent sous son corps de poète veule, et ce fut une peine que de le garder ainsi. Tous s’amusaient de ces essais d’équilibre. Enfin, il resta là planté, avec les deux piques au menton. Assez satisfaits d’eux-mêmes et de lui, ils le tirèrent par la barbe et les cheveux et le jetèrent aussi dans la rue, où il s’écrasa tout à fait à côté de Zal, de Severa décapitée, et de la tête de Maglo, tombée de sa haute pique.
Terrifiés, les Romains voulurent fuir ; mais les soldats qui occupaient les extrémités de la rue leur envoyèrent tout à coup des javelots. Ils se campaient, droits, le bouclier haut, et visaient, le bras en arrière, le jarret tendu ; puis le trait vibrait, sifflait, pénétrait dans une poitrine ou un dos. Sur leurs chevaux, les sagittaires arabes bandaient leurs arcs, tiraient toujours des flèches, à droite, à gauche, semant des blessés qui s’affaissaient dans du sang et des cris, tuant successivement Rufus, Ravidus, Cornificius, Krinias, Ponticus, même Lycinna — une femme ! En haut, c’était pis. Les envahisseurs dévalaient en torrent, et ils ouvraient toutes les portes, ils frappaient tout. Des filles et des femmes gisaient à travers les cubiculas, le ventre découvert, et après qu’un soldat en avait violé une, un autre approchait, qui s’acharnait dessus, et toujours, du septième étage au rez-de-chaussée. Ils tuèrent également le propriétaire numide, découvert dans une fosse d’aisance, après lui avoir empli la bouche d’excréments, ignoblement. Puis, ils sortirent tous, grisés et les yeux clignotant au jour du dehors où la rue déserte ne leur offrit que des cadavres. Alors ils s’en allèrent, en se créant la singulière jouissance de chasser devant eux, à coups de pieds, la tête de Severa engluée dans ses longs cheveux, qui tragiquement ne s’était plus séparée des lèvres ouvertes de Zal, aplati et les bras en croix sur le pavé visqueux !
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