L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 32 sur 66

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L'agonie

Chapitre IX

En un appartement reculé de la Vieille-Espérance, fermé de portiques intérieurs enserrant une cour dans laquelle un bassin gardait un crocodile qui ne remuait pas, Atillius rêvait. Enfoncé dans un trône de bois incrusté d’or, la tête appuyée à sa main gauche, un genou sur l’autre, un pied suspendu, immobile, il fixait il ne savait quoi coulant paisiblement, comme une eau de fleuve qui reflète des décors de rives sans fin.

C’était d’abord un paysage syrien, percé de villes aux tours montantes, traversé de rubans d’eaux bleues dans lesquelles se miraient des temples blancs, et ces rubans d’eau bleue traînaient des ombres de ces temples blancs s’allongeant interminablement.

C’étaient des palais, sur des marches de brique rouge, gardées par des sphinx de granit ou par des nimrouds cornus, mordues à leur haut de colonnades en torsion aux chapiteaux épaissis en lotus. Des morceaux de soleil y resplendissaient, et la lune, la nuit, dansait, folâtre et bleuâtre, sur ces marches rouges qui ressemblaient à du sang en cascade.

C’était un Jardin qui avait des salsolas, des ilex et des cactus, des cèdres et des platanes, et des bassins clairs comme des dessus de bouclier d’argent, et des allées vertes s’ouvrant en des perspectives de ciels bleus troués de lumière d’or.

C’était une mer accalmée, égratignée d’un navigium filant sur Brundusium, en une retombée paisible de rames, dont le sillage développait une vision véloce de villes sur des côtes, de plages affalées sous le baiser des flots, couvertes de populations qui accouraient, en des danses, au son des sistres et des syrinx.

C’était la Voie Appia, que hantaient des voyageurs venus de tous les points du monde, pour s’engouffrer dans l’insatiable Rome, engloutissant tout.

C’était Rome elle-même, vautrée sur ses sept collines, pâmée sous les étreintes du Principe de la Vie, sur elle l’ombre immense de la Pierre-Noire qui, des Jardins de la Vieille-Espérance, se dressait, formidable, menaçant le ciel comme une tour infinie.

Et sous cette ombre disparaissaient maintenant les Temples et les Basiliques, les Portiques et les Arcs, et le soleil, intercepté par elle, devenait sanglant comme un soleil d’éclipse, et la lune pleurait sinistrement une lumière jaunâtre pareille à du pus, et les étoiles n’étaient plus, et il n’y avait ni jour clair ni atmosphère limpide, mais quelque chose des troubles profondeurs d’un crépuscule violet.

Ah ! pareille à une approche de nuit brouillassante, la Passion mâle grandissait, dévorant peu à peu la Passion femelle, et l’humanité en perdait ses aurores d’illusions, ses belles aubes bleues d’amours, et ainsi, sous le Cône Noir, l’Empire se tordait dans les voluptés de l’Androgyne, vers lesquelles l’avait poussé Atillius !

Cependant, comme suspendu dans un vide noir, un vide d’ombre sans étoiles qui était celui du Néant même, Atillius existait. Et rien des bonheurs rêvés, des raffinements cherchés, des satisfactions attendues, ne venait caresser son cœur qui ne remuait pas, et ses chairs qui n’avaient pas de vibrations. Son cerveau flottait en des étendues vertigineuses, comme une lampe éteinte dans la nuit.

Et la fleur noire de sa Passion lui irradiait sans cesse, ténébreuse et froide, sans parfums et sans dessins, et ses pétales l’enlaçaient victorieusement, et elle montait, sinistre, aussi haute que la Pierre-Noire, dans une ombre de mort.

Et, dans cette ombre aussi Madeh disparaissait, et ses deux yeux n’étaient plus que deux soleils effacés, et sa voix, par une analogie singulière, pleurait du pus jaune, et il n’y avait dans la maison des Carènes, où il l’emprisonnait comme un Objet divin en un Tabernacle, ni arbres, ni bassin, ni murailles peintes, ni meubles d’or, ni rien de ce qui la constituait, mais quelque chose des ruines informes écroulées dans du noir.

C’est que l’Aberration d’Atillius pour Madeh, par Elagabalus élargie dans l’Empire, constamment lui irritait l’âme, parce qu’elle n’aboutissait qu’à des non-sens énormes, à une perte sans retour d’énergies humaines impuissantes.

C’est qu’elle était incapable de s’implanter malgré tout dans la Nature, criant sous l’ombre de la Pierre-Noire qu’elle se préparait à combattre suprêmement, et que, là où cependant elle vainquait, c’était par une traduction de choses sans majesté et sans génie, de choses grimaçantes et bouffonnes, qui n’étaient pas l’Éternelle Unité et l’Universelle Perfection rêvée par Atillius.

Quoi ! lui-même, Elagabalus, magnifié par l’Impérialat, déjà demi-dieu par la beauté extérieure ; lui dont les sandales d’or marchaient sur des millions de nuques d’hommes, de l’Orient à l’Occident, n’entrevoyait le Principe de la Vie qu’à travers des amusements d’éphèbe gâté, qui le rabaissaient en le rabaissant, et, pis encore, perdaient à tout jamais cette hardie tentative d’un culte revenant à l’origine de la création par la réédification de l’Androgyne que chacun sentait en soi, que chacun désirait être en ses heures troubles, et qui apparaîtrait surement un jour !

Déception ! Déception! Mieux n’eût-il valu rester à Emesse, vivre sans Empire, seulement sacrifiant au Cône Noir, en des processions d’hommes mitrés se déroulant dans des escaliers rouges, au bord de fleuves et sous des portiques de temples ? Pourquoi rendre toujours impossible le culte aimé qui, au lieu de paraître grand, n’était maintenant que sinistre et bouffon ?

Car, Elagabalus roulait sans mesure, aveuglé de sa puissance, hélas ! prête à crouler au premier souffle du peuple romain, à la moindre secousse que lui imprimeraient ses ennemis, aussi les ennemis du Principe de la Vie.

Et ces ennemis, Atillius les voyait cruellement rêvant de jeter Elagabalus aux égouts ; ils hurlaient déjà des mots de mort, des menaces de carnages qui ensanglanteraient une fois de plus Rome, et mettraient des cadavres dans ses voies, des cadavres dans ses palais, des cadavres dans la Vieille-Espérance, témoin de ses folies !

Ils avaient à leur tête Mammæa et Alexander, des généraux, des sénateurs et des chefs de chrétiens prêts à soulever le peuple et les soldats.

Il n’avait pour se défendre, Elagabalus, que sa mère, Sœmias ; lui, Atillius ; les prêtres du Soleil, les compagnons de ses plaisirs, ses Hommes de Joie, ses familiers trop perdus pour aller ailleurs : une poignée de dévouements contre un écrasement de vengeances et d’ardeurs.

Si, au moins, Mammæa acceptait le culte nouveau, si elle voulait faire d’Alexander un second Elagabalus, plus digne et majestueux, oh ! alors, Atillius n’hésiterait pas à abandonner l’Empereur, cause de l’avortement prochain du nouveau culte ! Mais cette femme se refusait à la Pierre-Noire, rêvant d’Alexander un Empereur gelé dans la Vertu insexuelle, surtout soumis aux anciennes divinités, et n’acceptant des nouvelles que Kreistos, non le Kreistos des assemblées passionnantes, où des confesseurs se baisaient mystérieusement, mais le Kreistos politique dominant les peuples à d’égal des autres Immortels !

Ainsi songeait Atillius, enfoncé dans un trône de bois incrusté d’or, suivant au hasard de ses yeux il ne savait quoi coulant paisiblement comme une eau de fleuve qui reflèterait des décors de rives sans fin, sans que le réveillât le son, à toutes volées, de trompettes annonçant Sœmias, et dont la musique courut en rythmes stridents à travers les Jardins de la Vieille-Espérance noyés dans un soleil roux.

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