L'agonie
Chapitre III
Une lourde matinée dans un ciel exquisement bleu s’étalait sur Brundusium qu’elle abluait d’une vapeur flottante à peine dissipée par le soleil montant. Au seuil de la maison de Tubero attendait un cisium, voiture à deux roues et à deux places, dont les mules galopantes emportèrent Atillius et Madeh, à l’extrémité de la ville, puis sur la Voie Appia qui, de Rome, aboutissait là. Vaporante, la campagne bruyait de bœufs, attelés à d’informes charrues, et de cris d’esclaves qui se dressaient par derrière des taillis pour les voir passer. Quelquefois le conducteur, un Apulien, sautait d’une mule et courait à côté, dans le tourbillonnement des roues, en harcelant ses bêtes de coups de fouet et en mêlant à la couleur de leur robe bise le ton érubescent de sa casaque, d’un rouge vigoureux.
En une auberge, au bord de la Voie où ils s’arrêtèrent, car on était au milieu du jour, des gens mangeaient, assis sur des escabeaux, pendant qu’un soldat se casquait et qu’en un coin un barbier ambulant rasait une face de voyageur qui portait vivement la main à son menton, sans doute effleuré par le rasoir. Tous se retournèrent pour mieux dévisager Atillius et surtout Madeh dont la mitra, la robe flottante à manches amples et à raies de couleur, et l’amulette en cône firent chuchoter plusieurs, en rapides mouvements de lèvres découvrant des dents gâtées.
Les deux Grecs et l’Alexandrin, qu’ils avaient quittés la veille, mangeaient ensemble, devant une table basse, les deux barbes noires des premiers faisant face à la figure ronde du second qui s’émerveillait à les écouter. Car Amon, ayant été deviné naïf et simple — quoique prudent — les Grecs le bernaient d’histoires imaginées au hasard de l’improvisation, avec la faconde de leur nation. Et leur belle barbe s’étalait avec satisfaction à leur bas de face quand ils lui affirmaient :
— À Rome, certaines femmes ont des cheveux tout de soie et d’or qui poussent naturellement, grâce à une pierre divine qu’elles avalent au temps de leur crise. On les coupe : ils repoussent plus fort. Les cheveux coupés sont plantés dans de la poudre d’or et d’onyx. Il en naît alors une fleur qui est la pierre divine. Ainsi tout se lie. Le grand Zeus l’a voulu !
Aristès avait clin d’un œil malicieux à Nicodœmès, qui renchérissait :
— Que dis-tu là ? j’ai vu, chose toute naturelle, le Tibre accoucher à la pleine lune des éléphants, verts comme des ifs !
Ni l’un et l’autre n’avaient été à Rome.
Un repas léger, et le départ avec Amon et les deux Grecs, l’un dans un
carpentum *47 quelconque, chargé d’un énorme coffre de bois, un arca ; les deux autres se faisant porter dans une basterne, litière traînée par deux mulets dont le harnachement sonnaillait. Ils traversèrent quelques cités blanches, aux vignes coiffant des maisons basses, puis des domaines où, nus jusqu’à la ceinture, des esclaves enchaînés aux jambes ouvraient l’écluse des canaux, ou fouettaient des arbres à coups de gaule pour en faire choir la fruitée. Des chants d’hommes, et c’étaient, courant, des soldats, le pilum et l’hast au poing, le bouclier au bras, un centurion à cheval devant. Beaucoup de convois de gens pauvres, vanniers, cordonniers, forgerons ; des familles de danseurs éthiopiens et de charmeurs de serpents, leurs bagages en des chariots à roues sans rayons et à couverture de cuir, emportant femmes et enfants, tatoués au front. Quelquefois les mères suivaient à pied, courbées sous un poids d’enfants gardés sur leur dos en des capuces de grosse laine, et dont il ne paraissait que la tête rieuse et les petites mains s’agitant.
Après Capoue, ce furent des plaines rayées de filets d’eau arrosant des terrains parallèles, que traversaient des bergers campaniens, mal vêtus
d’espèces de mastrucas *48 de peau, gardant des troupeaux de moutons gris ; des pâturages que limitaient des haies de fenouils et des fermes riches d’Italiques, ou c’étaient beaucoup de serviteurs et d’animaux bêlants. Des nomades, couchés aux deux côtés de la Voie, se levaient, parfois, avec la curiosité de sauvages et se montraient du doigt les voyageurs.
La route, pavée de dalles de lave, était, dans toute sa longueur, sillonnée par une affluence de chars, — cisiums, basternes, rhedas, carpentums, essedas, sarracums, de litières et de chaises de tous genres. Pour s’abriter du soleil, des voyageurs campaient sous des aqueducs ou sur le revers des fossés tapissés d’une herbe aduste. Cette foule eut de grands mouvements quand des prêtres de la Bonne-Déesse, surgissant des bois voisins animés de temples, dansaient, en une vision blanche et rouge. Des bruits de sistres et des pincements de tambourahs, des acclamations de fureur sacrée s’élevaient, pour s’éteindre dans le silence environnant.
L’arrivée prochaine d’Antoninus Elagabalus faisait s’entretenir tous, surtout aux approches de Rome. Les Orientaux ne cachaient pas leur satisfaction. Ils étaient nombreux, de tous les points de l’Afrique et de l’Asie venus, depuis la Mauritanie, la Lybie, l’Égypte, l’Asie Mineure, la Perse, la Babylonie, la Médie, avec des bagages de toutes sortes empilés en des chariots de toutes formes. Les Occidentaux, des Keltes, des Angles, de vieux Italiques, des Ibères, des Ligures, des Daces, n’aimant que les dieux des idéalités, des éléments abstraits et des énergies vierges leur voyaient opposer avec peine des dieux de volupté, confondant les sexes et érigeant, non la femme, ce qu’en leur âme personnaliste ils eussent accepté, mais la déification, sous la matérialisation du phallus, du Principe de la Vie. Aberration qui leur était incompréhensible, car, à leurs yeux, la femme était l’être ne se livrant qu’avec mystère et chasteté dans l’acte de la génération, trop sacré pour ne pas rester à toujours voilé.
Quand, aux heures de halte groupant en campements provisoires tous les voyageurs, de vives discussions s’élevaient, les deux Grecs riaient, étant sceptiques et moqueurs, et l’Égyptien donnait de l’aile à sa verbosité. Surtout il laissait découvrir des coins très tendres de lui-même ; sa face ronde merveilleusement s’épanouissait à des souvenirs de son pays, légendes ataviquement persistantes qui protestaient contre les vices entrevus dans le Principe de la Vie, amours idylliques au bord du Nil, sous le regard de l’Ibis hiératique, au son des flûtes et des tambourahs recourbés, avec les jeunes Égyptiennes puisant, à peine vêtues, de l’eau en des amphores d’argile rouge.
Et ce n’était pas seulement la Pierre-Noire, le dieu d’Elagabalus, si chaudement défendu, à Brundusium, par Atillius devant les amis de Tubero ; mais encore le dieu des chrétiens, le Kreistos, que l’on attaquait. Des juifs, et parmi eux un grand et momifié individu qui avait nom Jéphunné et se rendait à Rome avec les siens, s’acharnaient à le rendre responsable de la perte de leur nationalité. Pourquoi ce Kreistos admettait-il tous les peuples à sa communion, au lieu de s’adresser à eux seuls, les bons Juifs ? Sans doute, que s’il l’avait fait de son vivant, ils ne l’eussent pas estrapade ! Amon, qui s’était lié avec Jéphunné, hochait la tête, car, au contraire, le cosmopolitisme de Kreistos lui seyait.
Ce Jephunné, père, entre autres, d’une fille mince, pâle, aux yeux de gazelle cerclés de noir, Jephunna, fit bavarder l’Égyptien et sut pourquoi il allait à Rome. Orné d’une cinquantaine encore fleurie, Amon avait fait fortune dans le commerce des lentilles d’Égypte et son désir intense, maintenant, était, après avoir vu la capitale de l’univers, de s’en retourner à Alexandrie où il épouserait, tous ses goûts satisfaits, une jeune Égyptienne qui l’aimerait réellement. Et, comme sa rondeur de figure glabre reflétait tendrement le visionnement de l’épouse qu’une jeunesse difficile écoulée à acheter des lentilles et à en charger des barques pour tous les ports du monde ne sut lui donner, Jephunna eut pour Amon de longs regards, et même, un soir, elle lui prit la main pendante à l’ouverture de son carpentum, trottinant, pendant que Jephunné, qui semblait n’y prendre garde, porta ses yeux chercheurs sur l’arca, le coffre de bois, peut-être renfermant d’innombrables solidus d’or gagnés par le quinquagénaire voyageur.
Atillius et Madeh atteignirent Anxur, une splendeur de rochers blancs dominant un port animé de portefaix déballant des poteries et des métaux, et qui débordait, par des liburnes et des navis avec ou sans rostres, à rames ou seulement à une voile, d’étrangers venus du sud de l’Italie, de la Sardaigne ou de l’Espagne pour assister à Rome à l’entrée d’Elagabalus. Ils en causaient tous, et l’éclat des voix, un éclat barbare, arrivait jusqu’à Atillius qui se faisait un air grave, et jusqu’à Madeh qui le regardait, en un penchement de côté de sa figure brune et ambrée, de son profil ovale, de ses courts cheveux crêpelés, de ses yeux en amande rejoints par un trait noir. Et un travail se faisait en Atillius, sous un coup de génie jusque-là latent et qui maintenant s’essorait dans l’animation de la Voie Appia où le monde romain courait. Un projet fou de culte, qui serait celui de la Pierre-Noire d’Elagabalus et dont, indécisément, le grand dessein le hantait, dressait des architectures de temples du Soleil plus hauts que ceux de Zeus et de Sérapis, plus hauts que les murailles de Babylone, où cette Pierre-Noire se dresserait dans l’immutabilité d’un revêtement de diamants, d’émeraudes et de topazes, et en des orchestres de flûtes, d’asors, de nébels, de harpes, de danses et de chants. Pour elle, oui, lui, Atillius, livrerait par toute la terre un combat aux dieux et, par la poursuite acharnée du sexe mâle par le sexe mâle, il utiliserait le sexe femelle, où plutôt la bisexualité humaine, et ainsi aiderait à la création, au sein des choses, de l’ANDROGYNE, l’être qui se suffit à lui-même parce qu’il renferme les deux sexes, et établirait l’unité de la vie là où sa dualité s’étalait.
Mais, comme une morbide végétation, ce projet touchait à quelque chose de très intime de lui-même, en l’arrachant à l’habituelle paix qui, là-bas, le berça de torpeurs et l’enveloppa d’un rêve comme d’un néant. Il s’était fait à Emesse une philosophie de presque inconscience qui touchait à de la cruauté voluptueuse pour Madeh, en la personne duquel il recherchait mythiquement l’ANDROGYNE, et son puissant égoïsme le faisait comme flotter en une sorte d’équilibre léger, sûrement brisé par la lutte effroyable que, sur ses suggestions contre les autres cultes, entreprendrait Elagabalus. Maintenant, la folie irrésistible de son concept religieux, il le sentait, grandirait fort en plein foyer romain, sans que, tant il en restait imprégné, il pût y échapper, il pût s’en détacher. Alors que deviendrait la forte, solide et passionnelle trame de ses jours calmement écoulés avec Madeh, qu’il avait insexualisé, presque jusqu’à l’épuiser tout à fait, dans l’ignorance où il était de la fragilité de sa physiologie.
Le soir emplissait la Voie, la nuit approchante brouillait les érections, à distance, des priapes ; les maisons d’Anxur, qu’ils avaient quitté, derrière les remparts droits, fondaient comme des carrés de bitume ; le port gardait des reflets jaunes où la lune dansait. Tout s’abîmait et, dans l’abîmement de ce tout, à peine percevait-on les cris des âniers, les ruades des mules, les ébrouements des bœufs débusquant des marais Pontins, et les exclamations des voyageurs cherchant un gîte dans la petite cité.
Le lendemain se levait avec un ciel aux lourds nuages déchirés par les rayons rouges d’un épais soleil. La Voie Appia coupait droit les marais Pontins ; à sa gauche, des boisements verts de dunes ; à sa droite, le mur tout bleu des Apennins du Latium. Des eaux croupissaient en des forêts de joncs et d’asphodèles où des bœufs pataugeaient ; des enchevêtrements herbeux se soulevaient sous des brusqueries de vents. Et le soleil, qui ascendait, jetait des clartés obliques sur les moires des canaux coulant, planes ; des huttes de charbonniers s’ornaient de chapiteaux de fumées ; des temples de marbre travertin posaient leurs lignes roses sur des fonds de collines aux cimes coiffées de pâtres volsques montrant des torses nus, pendant que des bouffées de clameurs, venues de la mer voisine, se mêlaient parfois aux cris des conducteurs de voitures encombrant la Voie.
L’affluence des voyageurs grandissait aux approches de Rome. Des
lectiques *49 de provinciaux et des basternes de femmes, aux claquantes
plagules *50 ; des tragas sans roues, semblables à des traîneaux, tirées par des bœufs ; des bennes, voitures gauloises au caisson d’osier, quelques-unes ornées de lames d’argent ; des chars à deux, trois ou quatre chevaux de front ; de simples véhicules, attelés de mules traînant des fardeaux, emportaient des hommes du levant et du ponant, des citoyens romains ou des propriétaires numides, des familles de bateleurs, des juifs, des fonctionnaires, qu’appelait la venue d’Antoninus Elagabalus. Des files d’esclaves, vaincus de quelque obscure guerre, trottaient, une fourche au col, sous le bâton de leurs conducteurs, pendant que des chiens aboyaient à des Mauritaniens à la peau noire, poussant un chameau tout flexueux sous un poids de femmes et d’enfants.
Un jour s’était écoulé, et ils côtoyaient les lacs de Nemi et d’Albe, sur lesquels pleuvaient des ombres de châtaigniers, poussant sur des pics de cendres et de pouzzolanes. Enfin, l’annonce, par l’horizon grisoyant, de Rome ! La Voie alors se borda de tombeaux à l’architecture glorieuse, mangés de soleil et blancs dans le décor bleu des alentours, de tombeaux où on lut les noms de Septime Sévère, Geta, Gallien, Sénèque, et de Cœcilia Metella, obèse et haut mausolée. La villa de Commode, mort depuis moins d’un quart de siècle, sollicita Amon, qui voulut se promener autour, et que suivit Jephunna, attachée inquiètement à l’allure de son diploïs. Mais Nicodœmès voulut s’amuser. Il lui cria alors du fond de sa basterne, où n’apparut que le chiffon noir de sa barbe de geai.
— N’y va pas, n’y va pas ! L’ombre de Commode recherche les Égyptiens qu’il n’aimait pas de son vivant.
Amon revint vite, étant à la fois verbeux, naïf et poltron, ce qui amena Jephunna à rejoindre Jephunné, dont les yeux, un instant, pétillèrent sur le coffre laissé dans la voiture de l’Alexandrin, tout ahuri en son diploïs, aux coudes éployés de frayeur.
Au loin, vapora le Tibre qui disparut et reparut en des ennimbements flottants. Les montagnes bleuissaient, fondues, et des routes, des fermes et des villas, des ponts déliés, des groupes de pins et de cyprès s’accusaient. La même exclamation s’échappa de toutes les poitrines, anxieuses à l’approche de la capitale :
— Rome !
Une plaque blanche grandissait sous des fumées. C’était l’immense, la prodigieuse Ville, en effet !
Alors, on cria. Les étrangers surtout, dont le rêve était de voir Rome, se juchaient sur leurs véhicules, se hissaient sur leur monture ou couraient vers des bosses de terrains, pour mieux voir la Ville dont les toits, les maisons, les arcs, les portiques, les colonnes, les cirques, les horrées, les nymphées, les temples avaient des éclats roses et des éclairs jaunes. Les bateleurs africains se portaient tour à tour sur les épaules, et il n’était pas jusqu’à la petite caravane mauritanienne, qui n’admirât sur le flexueux chameau. Des instruments vibraient. Chaque pan de Rome, se découvrant, était salué dans toutes les langues, et les cœurs battaient aux aspects de la Ville qui allait bientôt engloutir cette foule venue de l’univers.
Atillius et Madeh ne parlaient pas, ne souriaient pas. Atillius, à travers Rome, revoyait Emesse, et Madeh, sous un coup d’intuition aiguë qui, sans cause, le glaça, posait une main sur son amulette noire, comme craignant qu’on ne la lui arrachât.
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