L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 33 sur 66

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L'agonie

Chapitre X

— Frère ! Ainé ! Pourquoi garder ainsi Madeh là-bas, aux Carènes ?

Ainsi s’exclamait Atillia accourant, tourbillonnante d’étoffes et sonnante de joyaux, vers Atillius qui remua faiblement. Atillia s’assit sur ses genoux, baisa ses joues minces, se tordit à son corps.

— Vois-tu, l’Impératrice est inquiète, très inquiète. Il faudra tuer Alexander pour conserver Elagabalus !

Elle sauta sur le sol, pirouetta d’un pied, l’autre dans sa main :

— Oui ! j’aurais voulu voir Madeh, qui s’ennuie fort là-bas. Que t’a-t-il fait, Madeh, Aîné?

Elle le réembrassa et, en un éclat de rire :

— Il le faut voir comme je l’ai vu, se traîner dans sa chambre, et sans distraction autre que de passer à l’atrium, à faire des yeux ronds au crocodile et des grimaces au singe !

Atillius se dressa :

— Eh quoi ! tu l’as vu, Sœur, Madeh ? Tu l’as vu chez moi ? Qui t’y a emmenée ? Et comment as-tu connu ma demeure ?

Atillia esquissa un pas, renversa sa gorge, tendit sa jambe juste assez pour découvrir son pied, dont la sandale, sur la mosaïque, fit un clac.

— Par Habarr’ah! Très rusée, l’Éthiopienne. Un poète a passé dernièrement une nuit avec elle, sur l’ordre d’Antoninus qui aime à consoler les vieilles.

Atillius s’exaspéra :

— Habarr’ah ! Mais pourquoi faire ? J’ai défendu qu’on allât voir Madeh en mon absence, et toi-même je t’ai confiée à l’Impératrice pour rester au Gynécée.

Atillia rit très fort.

— Au Gynécée ! Mais tu ne sais donc pas que j’appartiens à l’Impératrice, que j’assiste aux réunions du Senaculum, que je suis libre, libre, libre ! Frère, et qu’il ne tient qu’à moi de donner ma virginité aux Romains. Si cela m’a plu, à moi, d’aller voir Madeh, qui est jeune et qui sent bien bon !

Atillius se promena de long en large, pendant qu’Atillia s’asseyait sur le trône, cependant, un peu confuse de l’accueil extraordinaire du Frère, qu’elle n’avait jamais vu ainsi. Alors, quelques larmes lui montèrent aux yeux :

— Il fallait me défendre sa présence, je n’y serais point allée. Mais pourquoi ne plus l’emmener avec, toi ? Il est donc coupable, Madeh ? Dis, laisse-le en liberté !

Et elle ajouta :

— Pourquoi donc ne t’a-t-il pas dit que je le voyais ? Est-ce que tu ne le vois plus, toi ?

Un silence se fit. Et :

— Ce n’est pas une seule fois que je l’ai vu. La dernière, un homme du peuple, qui l’affectionne beaucoup, était avec lui, un nommé Ghéel, et nous nous sommes amusés tous trois, non, tous quatre, avec Habarr’ah, que j’ai mise de la partie.

Puis :

— Heu ! heu ! je vois que cela te peine, car tu ne me réponds pas.

Effectivement, Atillius ne répondant pas davantage restait bouleversé des confidences d’Atillia. Et ce qui l’accablait, c’est que Madeh ne lui avait rien dit des fugues de sa sœur à la maison des Carènes.

— Est-ce toi qui lui as interdit de m’en parler, Sœur ? demanda-t-il à Atillia, qui, aussitôt, bouda.

— Moi ! je ne lui ai rien interdit. Habarr’ah seule a suggéré au janitor de ne pas t’en causer.

— Et le janitor a conseillé à Madeh de ne m’en rien dire, compléta Atillius, sourdement heureux d’excuser l’affranchi.

Et pour obtenir des confidences plus complètes, malgré un déchirement d’âme, il ajouta :

— Tu l’aimes donc, Madeh, que tu vas le consoler ? Si je le laisse là-bas, c’est que je ne puis le garder ici, c’est que le service de l’Empereur ne me laisse aucun répit, et qu’il s’ennuierait davantage à la Vieille-Espérance.

— L’aimer ! éclata Atillia en se levant. Ah ! l’aimer. Il est jeune, et il sent bon, et il est frais, et certes, j’aime à toucher la peau de ses mains et de sa face, très fine. L’aimer ! Oui ! j’aime bien Madeh.

Elle resta devant lui, la bouche ouverte, les yeux brillants, voulant ajouter quelque parole extraordinaire et ne la trouvant pas. Enfin, vivement :

— Oh ! non pas pour te supplanter, car depuis que la Pierre-Noire a voulu se passer de nous, vous, les hommes, vous ne nous comprenez plus !

Elle s’enfuit, sentant avoir, en son plus profond, soulevé un coin saignant de la passion d’Atillius.

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