L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 36 sur 66

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L'agonie

Chapitre XIII

Les Kreistos peints se fondent en une ombre délicieuse, et des ornements symboliques s’enlèvent, troubles, sur un fond bleu, un fond de mer qui est de l’eau jaillissant d’un rocher que frappe un agneau de sa patte armée d’une baguette fleurie. Et des poissons y nagent, et à des pointes d’arbres vaporeux pendent des fruits vers lesquels se glissent des serpents, la gueule entr’ouverte, sous le regard de soleils levés à des bords de montagnes violettes, éloignées.

Et ces peintures, qui retracent aussi d’autres sujets, ne sont pas habituelles aux salles des assemblées chrétiennes, mais plutôt à des Églises mystérieuses, participant du Kreistos et du Soleil, qui est le dieu égyptien Osiris, le dieu assyrien Bel, le dieu perse Mithra, et que des millions d’êtres adorent sous d’autres noms.

Elles sont une reconstruction hardie, par le Symbole, du Culte de la Vie, par Kreistos qui l’humanise, la rend miséricordieuse et douce, la met à la portée des cœurs et la berce dans les larmes tendrement apparues au seuil des cils.

Elles sont une protestation contre l’Occident chrétien qui se fige dans l’idéalisation de Kreistos, une idéalisation sans images et sans lien avec les autres cultes, et ainsi manifestent un schisme avec l’Église de Rome, qui, muette, attend l’heure de dévorer les chrétientés adversaires de sa systématisation.

C’est une salle ignorée de beaucoup, dont l’entrée expire au seuil d’une maison en ruines du Viminal, abordée prudemment par un couloir en voûte qui s’effrite, à peine éclairée d’une lampe de terre en forme de chaussure. Il fait nuit, et des rayons de lune mordent des éventrements de cubiculas, des renversements de colonnes en une cour où s’arbore une puissante végétation de ronces, de mauves et de chardons en mer mouvementée jusqu’à un escalier suspendu dans un vide, un escalier sans rampe qu’obombre une muraille haute crevée d’ouvertures de fenêtres qui blanchoient sinistrement.

Des chrétiennes et des chrétiens entrent, presque tous Orientaux, reconnaissables à leurs vêtements bigarrés, généralement en soie, à leurs bonnets coniques, à leurs robes flottantes, surtout à certaines allures démonstratives jurant avec celles des Occidentaux, toujours gelés dans le décorum et la dignité.

À l’entrée, Zal reconnaît les assistants, parmi lesquels une femme, à la stola et à la palla blanches, à la chevelure noire abondante, qui lui sourit doucement :

— Je suis venue, car Kreistos est grand, et ce qu’il veut se fait bientôt !

Elle descend un escalier en vrille, aboutissant à la salle, très grande, soutenue par des piliers carrés que décorent des T et des croix équilatérales aux extrémités à angles rentrants, et éclairée de flambeaux de cordelettes recouvertes de cire, dont la lueur coule, jaunâtre, du haut de lampadaires de bronze debout sur le sol à la mosaïque confuse.

Ils sont nombreux, les Fidèles venus pour célébrer les Mystères du Kreistos oriental. Les femmes, séparées des hommes, avec un passage au milieu, menant à une sorte de sanctuaire coupé d’une galerie de marbre recouverte d’une étoffe bleue, où s’érige un autel semblable à un piédestal carré, coiffé d’une sorte de nef d’or gaufré ; au fond, dans un resplendissement de flambeaux cachés, un Kreistos peint, agrandi dans sa propre immobilité, la tête auréolée d’un cercle rond en lune énorme, la poitrine nue ensanglantée, les bras nus d’où dégoutte du sang, la face pâle aux yeux tendrement ouverts sur l’assistance, la chevelure noire sinuant dans le cou et sur les épaules, exquisement !

Et la croix à laquelle il est cloué n’est pas la croix, mais le T, qui est le tau égyptien, qui est le rayonnement tronqué du soleil élargi, et le signe révéré depuis longtemps par les peuples, sous une forme simple, du Principe de la Vie.

En haut, un bruit de porte qui se referme ; tous les Fidèles sont là, recueillis et muets.

Zal traverse le passage du milieu, et apparaît dans le sanctuaire, et ouvre les bras comme le Kreistos, et agite faiblement les lèvres, et semble prier, les yeux levés, et se tourne vers la nef d’or, et se prosterne à plat, dans le resplendissement du fond.

L’assemblée s’agenouille, et un murmure confus, comme un bruissement d’abeilles échappées de la ruche, monte vers les voûtes, à peine coupé des gémissements faibles que pousse Zal, là-bas.

Un chrétien approche, et se dévêt de sa tunique, et montre son torse nu, le renflement de ses tétons nus, et encore élargit les bras en croix. Zal le pique sous le cœur d’une lame d’or, et recueille le sang dans une coupe d’or qu’il élève plusieurs fois, pendant que le chrétien s’éloigne, les mains jointes, sous le bras sa tunique ensanglantée.

Une femme, jeune, et grande, et maigre, se dirige vers le sanctuaire, sur elle les yeux de l’assistance émue, et aussi se dévêt jusqu’à la taille de sa stola, et écarte l’ouverture d’une tunique de dessous, et arrache une chemise de lin qui laisse entrepercevoir sa poitrine mince, à peine rebondie de deux seins blancs. Elle étend ses bras, et Zal lui pique la chair de sa lame d’or, et recueille son sang dans la coupe d’or, sans qu’un léger cri de la martyrisée lui remue les plis de la face.

Une heure durant, les assistants vont et viennent, successivement piqués à la poitrine par Zal, qui a maintenant de sang pleine la coupe, qu’il repose sur l’autel au chant extraordinaire des adorateurs de Kreistos, toujours immobile au fond.

Elle aussi, Severa, s’est dévêtue, et montre aux Fidèles sa poitrine nue qui fait un éclair blanc, et Zal a frémi en la piquant de sa lame d’or creusant un trou de sang sous le sein gauche, et il n’ose la regarder regagnant sa place, les deux mains à sa blessure et prononçant, défaillante, les noms confondus de Kreistos et de Zal !

Une musique bramante qui grandit, une musique d’orgue hydraulique que touche un bel éphèbe aux longs cheveux sur un cou nu, et dont la passion tourmentée accable les hommes et les femmes jusqu’à les faire pleurer en un émoi des entrailles venu !

Un chant de tous qui découpe sa mélopée attendrie à la musique de l’orgue, un chant que piquent des éclats de voix féminines et qu’assurent, sur des basses profondes, les éclats des voix masculines roulant puissamment dans la salle qui s’illumine de ses Kreistos et de ses Agneaux !

Lui-même, Zal, fait tomber sa tunique, et son torse nu émerge, jaune, et il se pique le dessous du sein avec la lame d’or, et il recueille son propre sang dans la coupe d’or reprise sur l’autel à la nef gaufrée.

Encore une musique bramante, et le chant des hommes et des femmes. Puis, un agenouillement qui fait un bruit précipité, et des remuements de bancs, et des prières discrètes, et comme un emmêlement de mains joignant les corps rapprochés, et un baiser d’homme à homme, de femme à femme, un baiser sur la joue courant de place en place avec un léger claquement de lèvres.

Zal, qui s’est relevé, a appelé un Fidèle, qui vient boire à la coupe d’or. Et tous, s’agenouillant au pied de la galerie de marbre, viennent aussi boire le sang amassé par la lame d’or de Zal, ce sang, le leur, que la fraternité de la coupe confond sans dégoût.

Severa boit également, et une goutte de sang retombe sur sa poitrine revêtue, une goutte qu’empressé Zal veut essuyer avec un pan de sa tunique, comme s’il eût cru à une blessure réelle, la blessure qu’il lui fit, tout à l’heure, avec sa lame d’or.

Enfin, il boit le dernier après Severa, et il ne reste plus, dans la coupe, de ce sang de tous maintenant prosternés dans la suprême adoration de Kreistos.

C’est au tour de la confession mutuelle. Chaque femme choisit son confesseur, et bientôt ce ne sont que pénitentes, belles presque toutes, et jeunes, et implorantes, et haletantes de remords imaginés, aux genoux d’un homme tendant une oreille à leur voix chuchotante, et il n’est pas d’homme qui n’ait sa pénitente, et il n’est pas de femme qui n’ait son confesseur.

Severa va vers Zal, et les voilà l’une aux genoux de l’autre, et ce que dit la patricienne au Perse, assis sur un escabeau bas, lui fait branler doucement la tête, et donner à sa mobile et véhémente physionomie à la barbe brune taillée court, une expression de confusion.

— Je me confesse de trop penser à toi, de voir Kreistos en toi, de n’écouter que toi, de ne m’inspirer que de toi. Et cependant, je le sens, cet envahissement de toi en moi ne soulève rien de ma chair, et c’est mon esprit qui répond au tien. Mais, c’est trop de cette présence constante de toi, Zal, et je m’en confesse, j’implore le pardon de Kreistos, par toi qui es ici le prêtre de Kreistos !

— Sœur, répond tendrement Zal qui essuie furtivement quelques larmes, le Péché prendrait vite naissance en toi, si l’image de la créature continuait à y couvrir l’image du créateur. Kreistos me suggère de te punir, Severa, et tu écouteras Zal qui espère unir son âme à la tienne, au jour de la Mort vainqueur de tout, mais non de l’Amour !

— Quoi ! tu veux me punir, Zal ! tu veux me punir !

— Nous ne nous verrons plus, et ainsi ma face ne se dressera pas devant la face de Kreistos. Il le faut, il le faut !

— Non ! non ! non !

Et Severa ne peut retenir ses sanglots, et prend les mains de Zal, devenu faible :

— Non ! non ! non !

Mais c’est la fin de la confession. Comme sur un mot d’ordre, les confesseurs imposent les mains sur les têtes des pénitentes, les belles têtes maintenant reposées sur leurs genoux. On dirait même que les pénitentes ont déposé dans les girons mâles un baiser qui fait fermer longuement les yeux aux confesseurs, comme sous un spasme intérieur. Aussi, Severa veut les imiter, mais Zal l’arrête :

— Le baiser aurait maintenant un danger ; je ne le veux pas.

Se disposent à partir hommes et femmes. L’orgue hydraulique a des plaintes désespérées ; des chants gémissent, et devant le Kreistos du fond, qu’à peine dore la lueur expirante des flambeaux cachés, les Fidèles se prosternent encore. La voix du bel éphèbe se mêle à l’harmonie mélancolique ; telle une eau trouble traversant des rives aux arbres pendants, aux roseaux érigés en forêts infinies de colonnes balancées, avec des trouées de ciel gris, des trouées de paysages inviolés dans leur majesté brouillassante. Ah ! Kreistos ! Ah ! Kreistos ! Pour assurer ton triomphe ; pour que tu passes, blanc soleil, sous l’arc de ta propre divinité et foules à l’aise les nuques des humanités se préparant glorieusement dans les devenirs à ce que tu les conquières, que ne feraient tes Adeptes, surtout tes Adeptes orientaux, en toi adorant la source de vie, la grande mer d’où les êtres coulent sans fin dans le Cosmos, la haute montagne de la Grâce et de la Passion, que le véritable Croyant gravit sans crainte ? Les flambeaux s’éteignent ; dans l’agonie des lueurs, le Fidèle étreint la Fidèle, des baisers sont échangés, pendant que le bel éphèbe ne cesse de chanter au son de l’orgue, dont les dernières trépidations s’achèvent en cascades de sanglots.

— Viens ! Viens !

C’est d’une voix terrible que Zal appelle Severa. Les ruines de la maison du Viminal ont un aspect sinistre, surtout l’escalier qui se balance dans le vide et les ouvertures de la haute muraille par où pleure la lune, maintenant rouge, qui dévale au bas du ciel grimaçant de nuages noirs. Ils filent l’un à côté de l’autre sans se parler, et, la lune disparue, la nuit se fait ; des ombres de monuments gigantesques se dressent ; des bruits de patrouilles battant les voies arrivent jusqu’à eux.

— Viens ! Viens !

Un fossé fait choir Severa, qui pousse un cri. Zal envoie au hasard dans la nuit ses mains, la saisit vigoureusement par l’épaule, par les seins, par la croupe, bondissante sous l’étoffe. Et il la serre à lui :

— Viens ! Viens !

Ils vont très vite, par des rues noires, que raient des lumières de lampes placées devant des niches de dieux. C’est, autour d’eux, des maisons hautes, des thermes aux couloirs mystérieux, des colonnes qui font des lignes colossales dans un ciel opaque, des arcs, des carrés de murailles derrière lesquelles vont et viennent des soldats frappant le sol de leurs piques, des îles et des quartiers seulement connus de Zal, qui les traverse d’un sûr instinct jusqu’à la porte de Salaria, s’ouvrant sur la Campagne, allongée là-bas en des vapeurs du matin de plus en plus claires. Alors, Severa, qui n’a cessé de pleurer doucement, se reconnaît :

— Ma maison est à droite. Voici la Voie Ardeatina ! J’aperçois la villa où Glicia dort pendant que son épouse assiste à l’assemblée des chrétiens orientaux.

— Tu n’iras pas seule, répond Zal ; la Campagne est fréquentée de soldats qui t’arrêteraient, ou de malfaiteurs qui te violenteraient. Je vais avec toi. Ce n’est pas Glicia qui m’en empêchera !

Severa montre à Zal une borne de la Voie, qui émerge dans l’apparition du matin.

— Je t’attendis là, il y a bientôt une année, quand tu te rendis au Camp avec Maglo. Je te crus arrêté ou tué avec lui. Aussi demandai-je à être instruite sur ton sort à un officier qui m’assura t’avoir relâché.

— C’est Atillius, dit Zal, peut-être le seul des Gentils favorable à Kreistos.

— Je ne te l’ai jamais dit, mais tu le sauras. Cet Atillius était avec deux officiers dont l’un me fit accroire que des soldats t’avaient tué en route. Je m’en allai vite chez toi, j’ouvris la porte de ta chambre, pauvre, hélas ! mais habitée par la Grâce, et j’y déposai des fleurs. Tu les as vues !

— Oui ! plus tard, répond le Perse après un silence. Je passai quelques jours avec Maglo dans les sépultures chrétiennes que nous mîmes à réfection, car une voix intérieure me dit que nous mourrons bientôt. Rassure-toi, je dis bientôt, mais non demain. Or, je préparais avec Maglo la dernière demeure de nous tous. À mon retour, je pensai que ces fleurs, complètement séchées, venaient de toi ; mais je ne t’en ai rien dit aussi. Elles sont là, depuis.

Il lui prend une main, lui fait palper, sur le cœur, entre la tunique et la subucula, un sachet d’étoffe renfermant les fleurs.

— Et elles resteront, et elles s’enseveliront avec moi, dans la sépulture qui m’attend !

— Où j’irai te rejoindre, s’exclame Severa, car si je ne suis ton épouse sur la terre, je le serai dans le ciel.

Ils se quittent devant la villa, simplement en se serrant les mains, sans même le baiser de paix, non par crainte d’être vus, car tout est désert et sombre, mais par un sentiment qui les retient mutuellement. Et il a été assez puissant, ce sentiment, pour détruire de l’assemblée des chrétiens orientaux tout souvenir des piqûres de sang sur les poitrines nues, et des baisers dans les girons des confesseurs, et des rapprochements sexuels de la fin. Ils ont été chastes et le seront encore, parce que, forts en Kreistos, la chair ne parle pas en eux, mais l’indestructible et vivant Esprit !

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