L'agonie
Chapitre XXIII
C’était dans la petite maison des Carènes, où, grâce au paisible isolement de l’île, rien ne se percevait du dehors, ni les bruits de Rome, ni les rumeurs du mariage de la Lune et du Soleil, dont la cérémonie se continuait depuis des jours, ni le délire d’une populace accourant aux portes pour voir s’en aller les Étrangers, décisivement.
Le portier dormait dans sa loge ; les esclaves, muets et lents, erraient ; le singe regardait le crocodile du bassin ; le paon magique faisait rayonner sa queue en demi-disque, et les arbres du jardin oscillaient doucement avec des murmures attendris coulant dans la maison, du vestibule au péristyle.
Des mois s’étaient écoulés depuis que Ghéel avait pénétré là.
On frappa. Le portier s’éveilla. Un homme attendait dans la rue, qui n’osait se présenter à la maison d’Atillius. À son aspect, le portier se recula. Il ne connaissait pas le quidam, qui, rougeaud, les cheveux crêpelés, le sayon simple de l’artisan, lui faisait résolument :
— Janitor, je viens te demander Madeh, affranchi du puissant Atillius, et mon frère du pays de Syrie qui nous a vus enfants tous deux !
Le portier ne répondait pas, n’osant même ouvrir la bouche, et moins encore fermer la porte à Ghéel, duquel, maintenant, il se souvenait. Ce qui lui répugnait, c’était sa mise humble de travailleur, jurant avec les magnificences de la maison qu’il gardait, avec les costumes éclatants d’Atillius et de Madeh. Et il restait perplexe, se disant que renvoyer cet homme, si bien avec Madeh, pouvait lui coûter, et le recevoir s’attirer des ennuis.
Il se décida, cependant.
— L’affranchi Madeh est avec mon maître Atillius, — et il salua ! — qui est le tien, qui est celui de Rome, après sa Divinité l’Empereur. Quant à le voir, c’est affaire épineuse. Sais-tu que l’affranchi Madeh habite depuis longtemps le Palatin, et qu’il ne vient jamais ici, jamais ?
— Tu mens, tu mens, Janitor, cria Ghéel, ne pouvant croire à cette absence du frère de Syrie. Il habite ici, et si je ne suis pas venu plus tôt, c’est que je craignais l’incommoder. Mais je veux le voir. Il ne m’a pas oublié, et, s’il est vrai qu’il ne veuille plus de moi, eh bien ! je le saurai, il me le dira !
Et il rentra d’un bond, pendant que le portier hésitait à le faire jeter dehors. Le singe glapit, le paon rayonna, le crocodile souleva sa tête hors du bassin et regarda longuement le Syrien, comme s’il lui reconnaissait un visage ami !
Ghéel attendit patiemment Madeh. — Le portier avait menti, se disait-il, en voulant lui faire accroire qu’il ne revenait plus. — Et, revoyant cet atrium, témoin de ses effusions d’âmes avec son frère de Syrie, ces murailles peintes, ce bout de jardin qui trépidait doucement, et ces ouvertures de cubiculas discrètes, par lesquelles passaient des têtes d’esclaves curieux qui le fixaient, il était pris d’une grande émotion : Madeh lui revenait, fin et gracile, la voix vibrante, le corps aux ondulations suspectes, ne lui déplaisant pas, cependant. Pourquoi Ghéel ressentait-il ainsi pour lui cet entraînement inexplicable ? C’est que le pays ensoleillé chantait en son souvenir, et aussi chantaient les jeunes années écoulées là-bas, brusquement arrêtées dans la tourmente d’une révolution de cité syrienne, qui le jeta dans un camp de révoltés, pendant que Madeh était rendu esclave à Atillius. Cette persistance du jeune âge avait figé en lui l’image de l’ami au point que, malgré les jours écoulés, la seule vue de Madeh suffit pour le reconnaître.
Chose douloureuse, quoique aucune jalousie ne l’atteignît en voyant les opulences calmes de cet intérieur de maison, les années de leur séparation lui mordaient le cœur en apparitions noires de pauvretés et de souffrances, d’heures vécues à se défendre en des paysages troués de soldats romains, féroces pour les révoltés ; d’heures de combats d’un contre dix, d’incendies de villes et de temples, de subites victoires en des régions soulevées contre les maîtres du monde et de défaites achevées en exterminations. Et, lui, avait souffert tout cela, pendant que Madeh, plus jeune, choyé et bien vêtu, mangeant et dormant à son aise, voué au Soleil, donné à Atillius, vécut d’heureuses années à Emesse, dans un palais de marbre et d’or. Certes, si Kreistos n’eût prêché la grâce et le renoncement aux joies, combien il se serait exclamé, Ghéel, contre l’injuste destinée !
Cependant Madeh n’arrivait plus. Énervé, il revint vers le portier, qui lui fit :
— Je te l’ai dit. Tu as voulu me servir de l’entêtement, je te sers de la patience. Attends l’affranchi ; tu attendras longtemps !
Il ne le croyait pas. Il ne pouvait s’imaginer que Madeh ne revenait plus dans cette maison si paisible, pour résider il ne savait où, à moins que ce fût au Palais des Cæsars. Et il le demanda au portier.
— Justement, tu l’as dit. C’est au Palais des Cæsars qu’il habite.
Mais il ne voulait se laisser persuader ; quelque chose lui criait que Madeh allait revenir. Alors, le portier le laissant libre, les esclaves ne le jetant pas à la porte, il pénétra au péristyle, où des appartements avaient des portes de chêne sculpté de phallus. Autour de lui, des pas erraient, des pas d’esclaves effarés qui le suivaient, ne voulant ni l’empêcher d’aller de l’avant, ni le laisser courir trop à l’aise.
Somptueuse et triste à la fois, cette maison ! De grands vases languissant en des encoignures ; des trépieds anglés de poitrines de Chimères brûlant de parfums ; dans une chambre isolée, un sigma aux coussins pourpres et des placards de bronze renfermant des rouleaux écrits ; d’autres chambres aux murailles desquelles des plats de terre cuite délicieusement ornés. Des tapis aux dessins de bêtes fantastiques : des crocodiles avalant des sauterelles gigantesques et des végétations mordant des ciels verts-bleus... Et des étoffes de soie argentée tombant des plafonds, remuant avec peine au souffle du dehors, donnant des sensations de morbidesses et d’intime vie mystique aux troubles secrets ; et des faisceaux d’armes asiatiques, toutes d’or, et des idoles grimaçantes venues de plus loin que la Syrie, de plus loin que les pays jadis conquis par Alexandre le Grand, où les hommes, jaunes, ont les yeux bridés et la parole tintinnabulante comme les clochettes des troupeaux !
Ghéel se trouvait devant une porte circulaire où un horarium *70 espaçait ses chiffres et il se rappelait avoir vu cela jadis, dans quelque ville dont le nom ne lui revenait pas. Elle s’ouvrit sur une pression de sa main. Il était dans un temple étroit, au plafond en coupole, terminé au sommet par une ouverture ronde d’où le ciel bleu, immuable, crevait, avec des colonnettes en autel supportant sur un piédouche de pierreries un cône noir luisant. Sur des entablements, des statuettes de dieux égyptiens et phéniciens, des peintures du T symbolique, des brasiers d’encens fumants ; un feu qui ne s’éteignait jamais en un trépied gardé par une Vesta hiératique, et une grande image de Kreistos, mais de Kreistos dissemblable de celui qu’adorait Ghéel, avec des cheveux noirs, une peau noire, des yeux noirs comme un Indien du Gange, les bras noirs étendus à la branche noire d’un T saignant sur un fond de ciel noir étoilé.
Ghéel se troubla, lui qui n’avait conçu le Kreistos, personnification de la race blanche victorieuse, que blanc et pâle. Et il allait s’en retourner quand un grand bruit éclata au dehors. Une voix, la voix d’Atillius, s’écriait :
— Saisissez-le ! Jetez-le au crocodile ! Il a tout souillé ; il a pollué ma maison !
Ces menaces le visaient sans doute, car aussitôt Atillius, implacable, faisait signe à des esclaves, qui accouraient, de se saisir de lui. Mais survenait Madeh, qui, voyant le danger, sans rien comprendre à la présence de Ghéel se jetait dans ses bras, suppliant :
— C’est mon ami, mon frère du pays syrien, sais-tu, celui-là même que tu m’as permis de revoir. C’est Ghéel ! Ghéel !
Alors Atillius s’apaisa, non sans jeter un regard aigu sur les deux amis. Et ce regard, comme à regret, se posa sur Madeh, en une jalousie inexprimable poignant ce cœur extraordinaire, en une mortelle hésitation à peiner l’affranchi ou à le laisser à cette amitié qui le sollicitait. Mais les beaux yeux de Madeh avaient une telle expression de soumission et d’amour qu’il n’en put, et lui prenant doucement une main, la portant à ses lèvres, en baisant le dessus poli et, en fleurant, il lui fit :
— Va ! si j’avais su que ce fût cet homme, ton frère du pays syrien, je l’eusse laissé tranquille. Cause en paix avec lui.
Il les laissa s’évader pendant que lui-même rentrait dans ses appartements, non sans, se retournant à plusieurs reprises, les voir amicalement s’enfoncer vers l’atrium.
Assis sur le bisellium de bronze, ils causaient au bruit du glapissement du singe, regardant tour à tour le paon rayonnant et le crocodile pâmé. Ghéel se plaignait de ce que Madeh n’avait pas tenté le revoir, comme il le lui avait promis.
— Voilà huit longs mois, dit-il, et la lune a apparu huit fois depuis. Je t’ai attendu, n’osant venir ici. Une fois, je t’ai vu et appelé, et tu ne m’as ni aperçu ni entendu. Il est vrai que dans le tumulte il était impossible de songer à moi.
Il lui parla de la cérémonie du Temple du Soleil, où, caracolant aux côtés de la famille impériale, il souriait à une jeune fille, et, certes, oubliant qu’à deux pas de lui le frère Ghéel se fatiguait à l’appeler. Madeh se troubla :
— Oui, j’étais beau et joyeux, et elle était belle, bien belle, Atillia.
Il s’arrêta, pris du malaise d’avoir trop dit. Ghéel resta stupéfait :
— Est-ce que cela t’a navré ? Je ne t’en parlerai plus. Mais j’ai bien le droit de demander ce que tu as fait durant ces huit mois qui m’ont privé de toi. Vois-tu, chaque jour, je songeais à mon frère Madeh, qui ne pensait pas à son frère Ghéel, lui. Pourquoi ?
Inexplicablement Madeh se faisait muet. Enfin, lentement, une secrète douleur en ses paroles :
— Est-ce que j’y pouvais songer, moi qui les ai vécus, ces mois, avec Atillius, qui m’aime trop pour me laisser libre, et Atillia, qui m’exaspère, et dans ce Palais, où l’esprit ne peut rechercher à l’aise l’esprit ?
Ghéel eut le cœur serré. Madeh lui paraissait comme frappé d’un mal caché, qui, quoique discrètement, rongeait ses chairs, agrandissait ses yeux, mettait des méplats à sa face tiraillée de plis légers, rendait sa voix plus aiguë, alourdissait ses mouvements si rythmiques jadis. Une lumière terrible monta en Ghéel.
— Il te tue, Atillius, il te tue ! Ah ! malheur, abomination.
Et ses chastetés de chrétien se révoltaient pour Madeh assujetti à Atillius. Kreistos lui émergea comme l’unique remède à son mal, car, Kreistos, c’était la réaction de la nature violentée, revenue à la perfection par la répudiation de la Bête et du Péché. Et il allait le lui dire, quand Madeh s’exalta :
— Oh ! vois-tu, je m’ennuie à Rome dans le bruit, les triomphes, les festins ; et il s’ennuie aussi, lui ; et nous nous énervons à vivre ainsi, et mon cœur se fond loin de la liberté et de la quiétude ; et je sens bien que je ne suis plus le même ; et je me dis que cette existence ne peut durer longtemps dans le vide épars, car j’ai besoin de quelque chose qui ne vienne pas de lui et corresponde à des ardeurs dont je cherche le fil inconnu ! Je te dirai cela, un jour qu’une clarté sera en mon esprit qui est dans de l’ombre, comme si je n’étais pas un prêtre du Soleil, de la Lumière et de la Vie.
Ghéel le laissa dire longtemps, cherchant la plaie et ne la découvrant pas, tant Madeh s’enfonçait désespérément en une mysticité d’âme endolorie. Il comprit cependant que, lassé, il souffrait obscurément par Atillius et Atillia, que se levait en lui, inattendu et sans qu’il en eût la vision nette — comme en un état de somnambulisme — un sentiment d’homme, une virilité se révoltant peu à peu de la sujétion du corps, un grand besoin de redresser la nature poussant, à un plant atrophié, des fleurs monstrueuses. Et comme Ghéel, consolateur, lui montrait sa vie, à lui, de privations et de douleurs qui, pour n’être d’âme, n’en étaient pas moins dures, il répondit, avec des étreintes coupées de sanglots, dans une sorte de prophétisation :
— Ah ! frère, vivre loin de Rome, loin des cités, libre, libre comme toi ! Qu’importent tes privations ? J’ai tout et je m’ennuie, et me désespère, et voudrais mourir, ne pouvant respirer aisément. Vois-tu, le monde souffre, tout me le dit, de trop de joies, de plaisirs, de parfums, de musiques, de voluptés ! Le dieu primordial se venge, lui qui plane immuable dans le néant d’où nous n’aurions jamais dû sortir. Mon mal est le mal du monde, sais-tu !
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