L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 64 sur 66

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L'agonie

Préface d’Octave Mirbeau

Dans la belle préface dont il a orné l’édition nouvelle de Byzance, M. Paul Margueritte a dit, de Jean Lombard, en des pages fortes et serrées, tout ce qu’il fallait dire. Avec l’émotion de l’ami et la perspicacité du critique, il nous a montré ce qu’était l’homme, en Jean Lombard, ce qu’était aussi l’écrivain. J’aurai donc peu de choses à ajouter.

D’origine ouvrière, Jean Lombard s’était fait tout seul. Je veux constater, en passant, une vérité. Plus nous allons, et plus tout ce qui émerge de l’universelle médiocrité, tout ce qui contient une force, force pensante, force artiste, force sociale, vient du peuple. C’est dans le peuple, encore vierge, malgré les corruption de toute sorte où on l’entraîne, que se conservent, çà et là, les antiques vigueurs de notre race. Tout les aristocraties sont mortes. Nos bourgeoisie, épuisées de luxe, dévorées d’appétits énervants, ne poussent plus que de débiles rejetons, inaptes au travail et à l’effort. Jean Lombard avait gardé de son origine prolétarienne affinée par un prodigieux labeur intellectuel, la foi carrée du peuple, son enthousiasme robuste, son entêtement brutal, sa certitude simpliste en l’avenir des bienfaisantes justices. C’est ce qui lui a permis de vivre sa vie, trop courte, hélas, par les années, trop longue et trop lourde par les luttes de souffrance et de misère où il se débattit.

J’ai été douloureusement étonné que M. Anatole Claveau, un lettré consciencieux et probe, dont l’École Normale n’a pu étouffé la hardiesse et la générosité d’esprit, se soit montré si sévère envers Jean Lombard, sévère au point de nier, sans réserve, son grand et âpre talent.

Qu’il lise donc l’Agonie !

Il est possible qu’il soit encore choqué par ce style barbare, désordonné, furieusement polychrome, un style forgé de mots techniques, pris aux glossaires de l’antiquité. Mais il reconnaîtra que, malgré ses défauts de goût et son manque de mesure, ce style a pourtant grande allure, des sonorités superbes, un fracas d’armures heurtées, un vertige de chars emportés et comme l’odeur même — une odeur forte de sang et de fauves — des âges que Lombard évoque. Il reconnaîtra surtout, la puissance de vision humaine, l’espèce d’hallucination historique avec laquelle ce plébéien a conçu et restitué les civilisations pourries de Rome, sous Héliogabale. Œuvre grandiose et farouche, d’une monotonie splendide... Des théories d’hommes passent et repassent en gestes convulsés d’ovations, en rudes attitudes martiales de défilés de guerre, en troublants cortèges de religions infâmes, en courses haletantes d’émeutes. C’est frénétique et morne, hurlant et triste et triste : tout un peuple d’ombres violemment soulevées hors du néant.

L’Agonie, c’est Rome envahie, polluée par les voluptueux et féroces cultes d’Asie ; c’est l’entrée obscène et triomphale du bel Héliogabale, mitré d’or, les joues peintes de vermillon, entouré de ses prêtres syriens, de ses eunuques, de ses femmes nues, de ses mignons épilés ; c’est l’adoration de la Pierre-Noire, l’icône unisexuelle, le phallus géant et sacré, intronisé dans les palais et les temples avec d’étonnantes prostitutions des Impératrices et des Princesses ; tout le rut forcené d’un peuple en délire, toute une colossale et fracassante et ironique folie, sombrant en des massacres de chrétiens, en des clameurs rouges de cirques, en des incendies.

Il ne faudrait pas s’imaginer que l’écrivain se borne à des descriptions de temples, d’architectures, de cérémonies sanglantes, à des évocations de rites étrange et de mœurs maudites. Certes, Jean Lombard est un savant. Il connaît jusqu’au moindre bibelot qui orne le coin d’un triclinium de Romain riche ; il sait jusqu’au nom de l’étoffe précieuse qui cache mal la nudité des femmes et des éphèbes ; il ne nous fait grâce d’aucun document, d’aucune reconstitution caractéristique. Mais, dans le prodigieux érudit qui revit curieusement toute une époque plastique, il y a un penseur profond, qui observe, explique les passions humaines, dans le recul pourtant si incertain de l’histoire, et qui, sous l’armure dorée des soldats byzantins, et la robe traînante des Asiatiques, sait les humaniser de vérités générales et éternelles. Et combien l’on regrette que ce visionnaire qui lit leurs secrets, aux pierres effacées des temples, aussi bien qu’au cœur des hommes, n’ait pu achever l’Affamée, ce livre social, où il aurait fixé, avec des couleurs terribles, l’histoire de notre époque, comme il a fixé, en traits de sang, de fer et de feu, l’histoire de la Rome décadente.

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L’Agonie aura le même succès que Byzance, un succès plus grand peut-être, car l’œuvre est encore plus forte, plus solidement construite, plus tumultueuse, plus variée aussi, et d’un érotisme plus sauvage. Lombard, qui était un laborieux terrible, était aussi un grand chaste, mais il ne reculait pas devant les peintures les plus crues, car il voulait aller jusqu’au bout de la vérité, sans souci de choquer les uns ou de surexciter les autres. Hélas ! il ne sera plus là pour goûter la joie bien méritée du triomphe, et de la lutte il n’aura connu que les angoisses et les heures de lourd découragement.

Ce sont de bien tristes conditions littéraires que celles où se débattent les écrivains d’aujourd’hui... Une presse odieusement mercantile qui a transformé notre production intellectuelle en objets de réclame et qui force le génie pauvre à passer, les mains pleines d’or, à ses comptoirs... une critique indifférente ou enchaînée... un public ignorant qui ne sait vers qui aller et qui, naturellement, instinctivement, va vers tout ce qui est stupide ou abject... C’est plus qu’il n’en faut pour la protection des médiocres, et la défaite des talents... Et puis, il faut bien le dire, les écrivains sont trop nombreux. La mêlée est compacte, dure, égoïste. On n’y entend pas les cris de douleurs, les appels désespérés couverts par le hurlement de tous. Chacun pour soi. On ne se connaît pas ; on n’a pas le temps. On n’a le temps que de songer à ses intérêts, à sa réclame, à sa vie si disputée. Il paraît trop de livres, et les mauvaises herbes que personne n’arrache, et qui jettent à tous les vents leurs pullulantes graines, étouffent les belles fleurs poussées à leur ombre mortelle !... Heureux encore, quand, parmi les cimetières d’œuvres mortes, une, de temps en temps, survit et finit par graver, sur la pierre dure de l’immortalité, un nom cher et glorieux, comme celui de Jean Lombard !

Octave Mirbeau

Veneux-Nadon, 25 septembre 1901.

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