L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 28 sur 66

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L'agonie

Chapitre V

Atta errait fébrilement autour des Thermes d’Antonin et de Caracalla, animés d’un engouffrement de gens se poussant en des rires et des exclamations. Des individus glabres, une amulette noire au cou, entraient dans des salles et en ressortaient avec des baigneurs frais, généralement de beaux hommes, qu’on se désignait du doigt. Atta, qui n’avait plus Amon pour ressource — l’Égyptien ayant disparu depuis six mois — et était à jeun depuis deux jours, cherchait des yeux quelque personnage dont il eût pu tirer parti, quand de grands cris s’élevèrent autour de lui. Des gens couraient vers un attroupement, devant les portiques.

Il alla vers le rassemblement, qui grossissait, pendant qu’à ses côtés, des bandes d’hommes poursuivaient de noms infâmes les individus glabres et les baigneurs qu’ils emmenaient, les accusant de se prêter à Elagabalus, qui faisait rechercher dans les thermes de Rome, les plus beaux hommes pour ses goûts abjects. Il approchait, et une grosse voix lui parvenait ; un bâton virait au-dessus des têtes, dans le soleil. La voix anathématisait l’Empereur, le bâton menaçait les curieux qui écoutaient.

— C’est certainement Maglo, se dit Atta parvenant jusqu’à Maglo, qui s’exclamait :

— Hommes, citoyens, je vous le prédis ! Les pieds de la Bête sont dans la Mort, et la gloire de Kreistos survivra éternellement au Péché.

Atta lui prit le bras. En le reconnaissant, — car Atta continuait à frayer les assemblées de chrétiens où Zal n’allait pas — en le reconnaissant, Maglo laissa retomber son bâton :

— N’est-ce pas, frère Atta, que la Bête s’enfoncera dans la Mort ?

Il se tut, son bâton fiché en terre, ses yeux rouges sur Atta. Comme il s’immobilisait ainsi, quelques-uns s’éclipsèrent, avides d’autres émotions. Puis Maglo et Atta furent seuls.

L’Helvète posa sa main sur l’épaule de son frère en Kreistos :

— C’est une prédiction, et je doute fort que l’Évêque Calliste et ses Romains en aient une semblablement inspirée.

— J’en doute fort moi-même, assura Atta sans trop savoir, et au hasard.

Ils avaient quitté les Thermes, et devant eux couraient les rues populeuses de la Région Capène, que bordait la Voie Latine, à gauche de l’Aventin. Ils passèrent devant les nombreux réservoirs qui donnaient une grande fraîcheur à cette Région, traversèrent le Jardin de Prométhée, miroitant d’un lac tranquille, sans regarder les temples, surtout ceux, très somptueux, de la Tempête et de Sérapis. Ils erraient sans but : Maglo pour parler de sa prédiction, Atta pour tromper sa faim.

Au Palatin, sous des portiques, plusieurs individus, debout sur des bornes et tête nue, lisaient des manuscrits devant un public clairsemé, qui les écoutait en battant de la sandale sur le pavé.

— Ils lisent là des abominations, dit Maglo, qui, le bâton levé, se dirigea vers eux. Mais Atta, apercevant la barbe pointue sans moustaches de Zopiscus, qu’il n’avait pas vu depuis longtemps, retint le vieillard.

— C’est vrai, et surtout ce Zopiscus a écrit des blasphèmes contre Kreistos. Mais à quoi bon ? Kreistos les vaincra tous. Laissons-les.

Il l’entraîna, avec un sourd désir de ne le lâcher que pour un bon repas, problématique à cette heure, ou de l’accompagner chez le chrétien auprès duquel il pouvait se rendre, et qui, sûrement, les retiendrait à la cœna du soir. Maglo, comme s’il l’eût deviné, lui demanda alors, tout à coup :

— As-tu mangé ? As-tu bu ? T’es-tu réconforté comme les Fidèles de l’Agneau doivent se réconforter pour apaiser cette misérable chair ?

— Eheu ! non, répondit en soupirant Atta ; et j’attends depuis hier ce contentement de ma chair.

— Ce n’est pas comme moi, qui sors de chez Severa, laquelle m’a dressé une table. J’ai catéchisé son époux, qui s’appelle, je crois, Glosia.

— Non ! Glicia, affirma Atta, qui ajouta :

— Je n’ai rien mangé, te disais-je !

— C’est que Kreistos ne l’a pas voulu, fit Maglo.

Et, revenant à sa prophétie :

— Vois-tu, ce Glosia ou ce Glicia a eu l’air tout joyeux de ma prédiction. Ce qui est à étonner est de voir Severa soutenant Elagabalus Antoninus, et Glosia ou Glicia — comme il te plaira — demander sa mort. Ils ne s’entendent pas, Glosia ou Glicia et Severa.

— Ah ! Glicia applaudissait à ta prédiction, exclama Atta, devenu tout singulier.

Et un projet extraordinaire, qui sourdait en lui depuis longtemps, le tint muet quelques minutes. Ah ! s’il le pouvait mettre à exécution, c’en serait fait des jours sans manger, et des injures des riches qu’il sollicitait, et des piétinements dans la boue des rues, et des humiliations du parasite qu’il était, parce qu’il n’avait ni fortune ni situation, quoiqu’un savant émérite, un grammairien, un philosophe, un écrivain très fort dans l’Apologétique ce que nul ne déniait, malgré les ignominies de sa vie de misère. C’en serait fait de cette fièvre à rechercher constamment le gîte et le repas du jour, et aussi à éviter, dans les assemblées de chrétiens, qu’il dominerait tout à fait, la vue de Zal. Car, malgré tout, Atta, homme de l’avenir, était chrétien, mais d’une largeur spéculative et calculatrice, prête à céder très facilement la lettre pour l’esprit et frisant de très près l’Hérésie. Il l’était, sentant que Kreistos avait besoin, en son siècle, de hardis exégésistes et de directeurs des consciences, et exégésiste, et directeur, il le pouvait être, pour peu que les événements le favorisassent. Ne pourrait-il atteindre un jour à la Chaire de Pierre, dont la puissance occulte devenait maintenant énorme, parce qu’elle dominait des milliers de chrétiens dociles, de chrétiens riches et de chrétiens pauvres, ceux-là soutenant ceux-ci, et cette situation prestigieuse ne l’arracherait-elle pas enfin de la poursuite journalière du repas et du gîte en le jetant dans un milieu d’offrandes abondantes, d’adorations et de soumissions concrétées en un bon lit, sous un toit solide, et des plats plantureux qu’il viderait jusqu’à son saoul ? Et pour cela, que fallait-il ? Rendre à l’Église un service tel, qu’en retour elle le mettrait en pleine lumière des Fidèles, en servant la faction de Mammæa — car elle avait un parti, la mère d’Alexianus ! — contre Elagabalus. Ah ! il était des chrétiens, parmi eux ce misérable Zal, assez insensés de s’imaginer que la Pierre-Noire, sans crainte, fraierait avec Kreistos et disputerait avec lui la puissance temporelle et spirituelle ! Non, cela ne serait ; il prouverait que ces suggestions venaient de la Bête et du Péché sous toutes les formes, même les plus séduisantes, que l’Église dissiperait.

Et, comme son enivrement crevait en paroles au milieu desquelles surnageaient les mots de BÊTE et de PÉCHÉ, Maglo, tout encore à sa prédiction, penché sur lui, lui cria à l’oreille, dans le tumulte du peuple roulant autour d’eux :

— Oui, oui, tu as raison, la Bête a les pieds enfoncés dans la Mort, et Kreistos dominera le Péché. Je l’ai prédit à Glosia ou Glicia.

— À Glosia ou Glicia, répéta machinalement Atta, dont la pensée suivait son cours.

Et il se dit, pour donner une apparence pratique à son rêve : que Glicia, époux de Severa, était patricien ; qu’avec lui, d’autres patriciens attendaient que l’Empire fût secoué d’Antoninus comme une toge de sa poussière ; qu’avec ces patriciens, c’était un peuple entier à la suite de Mammæa, si Mammæa le voulait. Maintenant, ils marchaient le long des murailles du Palais des Cæsars ; des végétations de jardins couvraient des blancheurs de colonnades éloignées, et des fenêtres cintrées s’ouvraient, avec des têtes de prétoriens casqués à leurs bords, regardant mélancoliquement la Ville ensoleillée, vautrée sous eux. Des portes basses tournaient par instants, avec un léger bruit de bronze : il entrait, il sortait des gens mystérieux, surveillés par d’autres gens apostés à des coins de rues voisines. Atta, reconnut des sénateurs et des officiers déguisés, sans doute conspirant avec Mammæa.

Qu’importait un échec ? La vie, si misérable pour lui, lui pesait ; il la risquait volontiers cette fois-ci, quoique jusque-là il fût terriblement peureux. Alors, bravement, après avoir quitté Maglo, qui poursuivait son chemin sans comprendre pourquoi il voulait pénétrer là, il s’insinua par une des portes, la tête à demi couverte d’un morceau de sa toge. Quelqu’un l’arrêta, qui était vieux et qui sortait.

— Où vas-tu ?

— Voici, fit Atta, et il bredouilla un symbolum de fantaisie, un mot de passe que le vieux ne comprit pas, heureusement à demi sourd. Il fit signe à un autre qui se promenait comme un nomenclateur ennuyé, lequel fit un geste du bras à un troisième placé derrière lui, devançant un quatrième, en des profondeurs de jardins soigneusement entretenus, peuplés de statues et semés de bassins d’où s’épointaient des sagittaires et des roseaux.

Ils le laissèrent passer, vaguement étonnés de cette longue figure mal rasée de parasite, dont la tunique noire perçait sous la toge trouée, souvent entrevue aux abords du Palais les jours de réceptions, supposant que cet homme avait des choses importantes à dire, et, après l’avoir fouillé, pour lui découvrir une arme qu’il ne possédait point, ils le firent entrer dans une salle menant à un couloir, débusquant sur un atrium, et d’autres salles, d’autres atriums, qui émerveillèrent les Brundusiniens une année auparavant, maintenant muets dans leur grandeur et leur solitude s’entrevirent pour Atta. Il n’en était pas ébloui, droit et fier comme s’il les eût habités depuis sa naissance, se répétant, dans une grande espérance de réussite, les paroles qu’il prononcerait devant Mammæa, au cas où il serait reçu par elle.

Il était dans le Gynécée, deviné à des éloignements de femmes dont les voix lui parvenaient, claires et sonnantes. Toujours de grandes salles, et des portiques, et des péristyles, et des atriums, et des statues, et des vases sur des socles, et de hautes tapisseries aux dessins gigantesques, et des revêtements de carreaux émaillés étalant des mythologies noyées d’or. Un esclave, grand et gros, le prit par la main et le fit descendre, puis monter des marches étouffées et parcourir un labyrinthe d’appartements obscurs, où il se serait égaré tout seul. Il lui disait :

— C’est pour sa Magnificence et sa Sérénité, la mère du Cæsar, que tu viens ?

Il clignait des yeux et serrait les dents, comme prêt, — s’il avait dît non — à le broyer dans ses bras ou à l’égorger de son poignard passé à la ceinture dans une gaine de bronze ! Mais Atta répondit fermement :

— Oui ! esclave ! C’est pour sa Magnificence et sa Sérénité. J’ai des secrets à lui confier.

Alors, l’esclave l’emmena plus vite, sans rien ajouter, jusqu’à une pièce étroite qu’il referma dans un grand bruit d’airain, le laissant seul ; devant lui, un thronus aux bras en ailes d’un sphinx d’or dont le dos formait le siège, sculpté symboliquement.

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