L'agonie
Chapitre VI
Un glissement de pas, puis une porte s’ouvrant ; et, resplendissante et blanche, avec un bandeau élargi de pierreries à la chevelure noire ramassée en volute, Mammæa !
Elle s’assit, les bras appuyés aux ailes du sphinx, fixant clairement d’yeux de femelle fauve, que l’austérité de ses gestes rendait terribles, Atta, qui, se jetant à plat, baisa le bout de ses sandales brochées d’or et guillochées d’améthystes violacées. Au contraire de Sœmias, qu’il avait souvent vue en public, la mère du Cæsar n’était point fardée, ni vêtue impudiquement ; mais, grande et simple, elle paraissait plus redoutable, surtout avec son regard fixe, plein de pensées.
— Tu avais à me parler en secret ; qui es-tu ? que fais-tu ? Parle et j’écoute, dit-elle lentement. Et sa voix était calme et mâle, et de sa main, par derrière, elle entr’ouvrit une tapisserie qui laissa voir, en une pénombre, l’esclave géant, immobile, les deux mains retenant à la nuque son poignard, dont le fil faisait une coupure de cristal.
— Oui, j’avais des choses importantes à te dire, dit Atta qui se relevait. Qui je suis ? Je suis chrétien ! Qu’est-ce que je fais ? Je veille sur toi ! Je viens t’offrir l’aide des chrétiens pour sauver ton fils et te débarrasser d’Elagabalus.
Il se disait que, n’ayant rien à ménager, la meilleure diplomatie consistait à ne pas avoir de diplomatie. Mammæa accepterait ou refuserait, sans circonlocution aucune, et ce serait plus vite fait ainsi. Et la faim, qui entièrement le dévorait, lui coulait une espèce de fièvre au sang, l’amenant à ne pas regretter, afin d’en finir au plus tôt, — si telle devait être sa fin, — le coup de poignard de l’esclave. Elle lui donnait une grande acuité de vision, une espèce de supériorité d’imagination touchant au coup d’œil du génie. Et, comme Mammæa, les lèvres immobiles, restait là sans parler, avec une sorte de défiance, il éleva la voix :
— Oui, nous sommes des milliers, du peuple, des esclaves et du patriciat, qui appelons la fin de cet Empire avili, dont ton fils est la victime sainte ! Nous sommes des milliers qui voulons la Vertu et la Bonté, là où règnent le Mal et la Fourberie. Le monde souffre, Magnificence, des violences du fils de ta sœur, et il désire celui que des présages désignèrent comme Auguste et Empereur. Te rappelles-tu le jour où, dans le Temple d’Alexandre le Macédonien, ton ventre accoucha de l’enfant ? Une étoile de première grandeur brilla sur Cæsarea, et le Soleil s’entoura d’une auréole ; une vieille femme vint t’apporter un œuf pourpre, pondu par un pigeon ; la nourrice s’appela Olympius et le nourricier Philippus. Celui-là qui a de pareils présages sur la tête est Prédestiné ! L’aide que je viens t’apporter a la puissance du levier. Sache qu’il nous est loisible, par la parole discrète à l’oreille des hommes et des femmes, de créer pour toi et ton fils un courant de sympathie irrésistible, s’épandant à travers Rome et les provinces, et mystérieusement ébranler celui qu’Elagabalus peut encore éblouir et leurrer. Il nous est familier d’ameuter les nôtres aux jours de spectacles, durant les fêtes publiques dans le camp des soldats, et de paralyser les résistances de l’Impur qui veut la mort de ton fils. Vois-tu, je t’apporte tout cela, et ne te demanderai rien, rien sinon la paix pour Kreistos, la sécurité pour mes Frères, et la confiance en l’esclave qui ose te parler !
Il s’arrêta, les mains jointes, et comme Mammæa restait muette, il reprit. Maintenant, il parlait de Kreistos, qui surajouterait son Église à l’Empire, et l’absorberait ; des siècles à venir qui verraient, non l’Empereur, mais le Prêtre de Kreistos, à Rome, en robe blanche, porté sur un trône d’or, et vénéré plus que tous les pontifes réunis ; des peuples venant baiser ses sandales et se sanctifiant dans le sang de l’Agneau. La convoitise des honneurs ne l’avait point poussé vers elle, puisque, par avance, il ne voyait que le Règne et la Loi de Kreistos, mais il était las, et le monde avec, des ignominies d’Antoninus Avitus, et mieux valait, certes ! réunir la Vertu de son nom à celle des chrétiens pour renverser l’Empire immonde que la Nature répudiait de toutes ses voix. Le monde, alors déblayé, verrait à qui se donner, à l’Empereur que son fils devait être, avec ses dieux et ses pontifes, ou à Kreistos, des Âmes définitivement vainqueur !
Elle ne le comprenait pas trop, tant cette mysticité lui était étrangère, quoique, par les conseillers de son fils, Ulpianus et Sabinus, Venuleius et Modestinus, personnages graves creusant fort avant la conspiration, elle fût au courant des doctrines de Kreistos. Une chose la touchait, les présages désignant Alexianus à l’Empire que lui rappelait Atta. Elle vit l’Enfant, qui — ayant quitté la robe prétexte — n’était plus l’adolescent Alexianus, mais le viril Alexander, battant la terre du sabot de son cheval, avec des hordes armées chassant le Perse et poursuivant le Germain, montant au Capitole sur un char traîné par des éléphants, magnifiant les Jeux du Cirque devant plus de cent mille spectateurs, et dominant les Sénateurs et apothéosé dans l’Impérialat et l’Augustat, et elle-même dirigeant occultement le monde par lui, non avec la fébrilité de Sœmias, mais avec la sagesse de la matrone soigneuse de son foyer !... Elle eut des battements au cœur et sa face remua :
— J’accepte ton aide. N’oublie point le bel Alexianus, devenu viril, qui est présentement Alexander. Édifie de tes mains l’Empire futur. Avec toi, ce sont des milliers de Vertueux et de Forts que les horreurs de la Pierre-Noire n’émasculeront jamais. Vois-tu, c’est la mère de l’Enfant qui t’applaudira !
Elle se leva, lui sourit grandement, et, comme Atta se jetait la face au sol pour la laisser passer, elle lui fit :
— Lève-toi. Je me souviendrai.
Il était seul, déjà l’esclave entr’ouvrait la portière pour l’emmener, quand elle reparut. Ayant vu Atta mal vêtu et maigre, elle s’était dit qu’il avait besoin d’être secouru, et elle revenait avec des auréus, qu’il refusa vivement :
— Je ne suis pas venu pour cela ! Non ! Non !
Il les refusait, et il les désirait, se disant que cet or lui permettrait de vivre quelques mois encore, jusqu’à la décisivité des événements. Mais Mammæa, oubliant son impassibilité, lui prenait le bras et glissait, dans un pli de sa tunique noire, les auréus, qui y tintèrent, nombreux.
— Reviens quand Elagabalus chancellera, quand son Empire commencera à crouler. Ton Kreistos et mon Alexander attendent d’être enfin les seuls maîtres du monde !
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