L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 34 sur 66

Pages du PDF

L'agonie

Chapitre XI

 

Un éclat de trompettes. Un bruit de portes de bronze roulant épaissement, et des pas de chrysaspides frappant de piques d’or les mosaïques polychromes. Une impérieuse voix de femme, et, dans un éblouissement de pourpre, Sœmias poussant de son bras nu la draperie qui laisse passer un grand flot de vivante clarté.

Sœmias avec, flottant sur le corps et fixée à l’épaule, la palla rouge sur la stola jaune aux bordures de perles brochées, et des sandales aux cordons montant haut, dans un rayonnement de broderies et des gemmes éclairantes.

Sœmias qui s’avance vers Atillius debout devant elle, non en une attitude humble de sujet, mais les bras croisés, la tête fixe, pendant qu’au fond du palais se traîne, mourante, la musique des trompettes, au rythme barbare de mélopée répétée.

— N’est-ce pas, primicérius, que le salut de l’Empire l’exige, cette mort ? Ce salut du Fils rayonnant dans l’Impérialat peut sombrer dans la montée de conspirations coulant des mains adroites de Mammæa. Eh quoi ! je l’aurais mis au monde pour le vouer à la Pierre-Noire ; j’aurais partagé avec lui et pour lui les dangers des batailles et les dangers des sièges ; j’aurais souffert et pleuré bien des fois ; pour le culte de la Vie, j’aurais donné mon Corps Sacré à tous, comme lui-même, et tout cela en vain ! Cette fleur prodigieuse de l’Empire serait facilement cueillie par Alexander et Mammæa, ma Sœur et le Fils de ma Sœur, alors que nous-mêmes en avons, pour la faire s’épanouir vertigineusement, arrosé le plant sanglant à nos aurores et à nos couchers de soleil !

Haletante, Sœmias explique à Atillius tout un projet de résistance effrénée : un envahissement, de nuit, des appartements de Mammæa et d’Alexander, que des prétoriens gorgés d’or jetteraient aux Bêtes ; ou bien leur empoisonnement foudroyant et un massacre général des conspirateurs traînés au Tibre par une populace saoulée de vin et de sang. Et elle le développe savamment, ce projet, en raffinée qui a dans les veines une ancestralité de crimes familiaux, et est, en sus, aiguillonnée par sa maternité. Mais Atillius branle la tête:

— À quoi bon, à quoi bon ?

— À quoi bon ? À sauver le Fils, à nous sauver nous-mêmes, à conserver l’Empire à la Pierre-Noire qui va s’engloutir dans un désastre prochain. Tu n’as donc pas flairé les conspirations sourdant par le sol, et bientôt éclatant comme un ouragan qui nous enlèvera tous ?

— À quoi bon, si le monde se refuse à la Pierre-Noire, si ton fils. Impératrice, en salit déjà le symbole par des amusements d’enfant vicieux !

— Tu as sous la main tes prétoriens, et un de tes signes balayera cette nuit la conspiration. Tu ne veux donc pas sauver le Fils, me sauver, sauver toi-même ?

Atillius se promène encore, attendri par cette Mère qui peut cependant le casser comme un roseau, car elle contresigne les délibérations de l’Empereur, et rien ne se fait de lui sans elle, et rien ne se fait sans elle par le Sénat, et nul dans l’Empire ne lui échappe. Mais il ne veut pas de ces massacres qui ne sauveront davantage la Pierre-Noire et l’Empereur que, par une aperception rapide, il voit déjà s’enfoncer dans le Néant des choses disparues.

— Non ! Domina ! Non ! Clarissima ! Ces morts soulèveraient plus tard le peuple contre Elagabalus et toi. Si nous devons périr, eh bien ! le destin l’aura voulu !

— Tu n’aimes donc pas, tu n’as pas de Fils, tu n’as pas d’entrailles, tu es sourd et aveugle, toi ! Quel homme es-tu ? crie Sœmias. — Et elle lui secoue le bras, à effrayer !

— Et ta sœur périra avec, et toi avec, et ton Madeh avec !

Elle a dit : Et ton Madeh ! croyant le toucher plus aigûment, avec, cependant, un sourd sentiment qui point son cœur comme un poignard. Mais Atillius détourne la tête :

— Non ! Non ! À quoi bon, et pourquoi ?

Elle peut, lui arrachant le primicériat, remettre en d’autres mains les forces prétoriennes, et le faire jeter aux Bêtes, avec Atillia, avec Madeh, puisqu’elle lui a parlé de Madeh, mais il n’accomplira pas ces massacres. Il n’a la force de rien et ne désire que mourir !

— Mourir ! s’exclame Sœmias. Tu n’es pas homme, toi, tu es tout cerveau, ou tu es sans sexe.

Et, se souvenant de cet amour qu’elle a eu pour lui en des moments qu’il ignore, elle a un sourire de mépris exaspéré. Atillius répond :

— Je suis homme, je le suis trop, mais d’une humanité dont tu ne comprends pas la vie, et qui n’existe pas, mais qui existera !

Leurs yeux se fouillent, à tirer leur âme au clair, comme l’eau d’un puits amenée au dehors, pendant que l’apaisement de la Vieille-Espérance est à peine brisé par les déchirements des trompettes qui expirent au dehors.

Alors, elle se précipite sur Atillius, et, l’attirant de force à elle, sans qu’il se débatte, elle l’embrasse au front, au bord de ses cheveux châtains, en une folie qui secoue ses seins :

— Vois-tu, tu vaux plus que moi, tu vaux plus que nous tous. Tu sauverais l’Empire si tu étais l’Empereur et je serais ton Épouse si tu voulais. Je ne vois pas la profondeur de tes pensées, car tu es trouble comme la nuit ; et ta passion pour Madeh m’affole, et je ne sais que penser de toi. Mais tu es fort, tu es victorieux de toi, tu es vierge pour la Femme, tu me domines. Ah ! je voudrais retourner à Emesse, dans le paysage de tes Jardins et des miens, et t’avoir avec moi, et, loin de Rome et du monde, vivre les jours anciens avec toi, avec toi, Atillius, frère d’Atillia, amant de Madeh qui est un homme et appartient à une humanité qui n’existe pas mais qui existera ! Nous laisserons la Conspiration grandir et Mammæa rêver l’Empire, et Elagabalus le perdre. Agis comme tu le voudras. Si nous devons mourir, nous mourrons, et je serai satisfaite seulement de baiser encore tes cheveux et de te voir mourir avec la Mère de ton Empereur, avec Atillia, avec ton Madeh !

OceanofPDF.com