L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 60 sur 66

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L'agonie

Chapitre XVII

La petite rue des Carènes s’animait de gens, surtout de chrétiens occidentaux, ayant souffert d’Atillius durant la première sédition, et qui, excités par Carinas et Vipsanius, le découpeur de viandes et le marchand d’herbes séchées de l’Aventin, attendaient, se groupaient, et déjà se proposaient de le tuer.

Beaucoup, échappés de leur Région, la Transtévérine, avaient montré le poing à la maison de Ghéel. Et Madeh et Amon — Severa déjà partie pour la Vieille-Espérance — eurent la prescience des grands malheurs qui allaient engloutir l’Empire et le Kreistos Oriental. Alors ils s’en allèrent, Amon suivant Madeh, à la fois sous le coup d’une tendre amitié et d’une reconnaissance pour Atillius qui l’arracha jadis aux soldats lorsqu’il écouta dans les fossés du Camp le grouillement des crocodiles. Et l’affranchi ne tremblait plus du primicérius, et son amour se développait maintenant violemment en lui, et il courait, courait, coupant toujours avec Amon des groupes qui débordaient sur la Vieille-Espérance, sur le Palais des Cæsars et les Carènes, partout où l’Empire s’offrait aux coups.

— Je n’y survivrai pas, gémissait-il. Atillius est affaibli et convalescent. Ces Romains le tueront sûrement si l’Empereur, Sœmias et Atillia ne le sauvent de leur fureur !

Ce nom d’Atillia n’amenait en lui nulles ardeurs, tant elle lui restait présentement étrangère. Bientôt la petite maison des Carènes se présenta, assiégée des chrétiens occidentaux qui suivaient Vipsanius et Carinas. Ceux-ci désignèrent tout haut Madeh :

— C’est un affranchi, qui est partisan de Kreistos dénaturé ! Zal va recevoir son châtiment, celui-là recevra le sien, car Kreistos ne veut pas le règne du Péché par l’alliance d’Elagabalus, d’Atillius et du démon de Zal.

Madeh eut à peine le temps de soulever le marteau de la porte qui s’entr’ouvrit lentement et montra à demi la face effrayée du janitor et de quelques esclaves, attirés par les bruits du dehors. Le janitor le reçut, stupéfait, contrit, désignant du doigt Amon qu’il n’avait jamais vu :

— Tu viens à propos, car il t’a demandé. Mais celui-ci, qui est-il ?

Madeh le nomma, parlant très vite de la révolte, pendant que les autres esclaves le regardaient, sans presque le reconnaître sous ses vêtements pauvres, avec sa chevelure peignée seulement à l’eau, et privé de ses joyaux, de ses gemmes, de ses amulettes et de la mitra, qui lui allait si bien. Ils le croyaient mort. Mais Madeh s’avançait, disant à Amon de rester là, repoussant l’esclave nomenclateur qui voulait avertir Atillius, coupant le vestibule, passant devant le crocodile de l’atrium qui souleva sa tête plate et le fixa de ses yeux désespérants, à peine apercevant le singe qui glapit fort, et le paon dont la queue rayonna en une gloire d’yeux ouverts. Et il traversa le tablinum, témoin de sa faiblesse avec Atillia, les cubiculas discrètes dont les tentures pendaient, alanguies, avec leurs dessins striés de chromes. Atillius reposait sur son lit, les yeux à la voûte, la bouche vague, les bras repliés sur les coudes, un bandeau au front cachant encore sa blessure. Pâle et le pouls fiévreux, sa tête pencha vers Madeh.

— Toi ! Est-ce vrai, toi, Madeh, Madeh, mon affranchi !

Il se levait péniblement, la face rosoyante, avec des lueurs de bonté en ses étranges yeux que plus violets rendait l’éclat de sa robe violette traînante. Et le voyant, il oubliait tout, il voulait oublier tout, sans chercher à savoir pourquoi Madeh était là. Mais l’affranchi s’écria :

— Ils entourent la maison et ils en veulent à ta vie ! Elagabalus est assiégé par les prétoriens, Mammæa est partie au Camp, et je suis venu avec Amon, pour te sauver.

Il lui disait tout ce qu’en sa fuite éperdue il avait appris. Atillius l’étreignit, à moitié sanglotant en une crise de nerfs suraiguë ;

— J’étais sûr de toi ; je savais bien que tu ne m’oubliais pas, toi, Madeh !

Et sa tendresse amollissante lui cachait la réalité vivante, le rejetait au Rêve que sa blessure avait levé en lui depuis six mois. Il palpait Madeh, le regardait extraordinairement, comme s’il eut été d’Idéal, comme si une chose supérieure l’eût transformé. L’humilité de ses vêtements, sa face grave aux cernes noirs lui apparurent telle qu’en une extra-corporéité toute lumineuse, qui le faisait comme flotter en un soleil non d’or mais d’améthyste, mais violet, embrassant une nature violette, dressée en plans violets dans sa maladiveté.

— Je me le disais : jamais Madeh ne m’oublierait. Et si j’ai été dur, pardonne, tu es encore chez Atillius, c’est-à-dire chez toi !

Mais les voix des chrétiens lui parvinrent, assez distinctes pour qu’il s’en émût. Il se leva tout à fait, on chancelant :

— Serait-ce vrai ?

Il lui prit nerveusement une main, commençant à tout voir, à tout comprendre, à tout deviner. Puis il se rassit, calme :

— C’est la fin, nous mourrons ; pourquoi lutter ? Vois, le Bonheur n’est pas à Rome, à Rome qui doit nous engloutir et qui nous engloutira !

Il lui parlait à la fois avec autorité et déférence, comme si Madeh lui restait supériorisé. C’est qu’Atillius, en son long alitement, s’était dévirilisé, la Nature le faisait amante en disloquant leur rôle à tous deux. Dans ses tendresses, passait tout le Rêve de sa grande Imagination dévoyée qui activa depuis Emesse, comme sous un souffle de forge, le culte de l’Androgyne par la Pierre-Noire et le Plaisir dans l’Unisexualité. Sa fièvre magnifiait Madeh, le créait Androgyne vivant et palpable ; elle le faisait beau, mystérieux et sacré comme les idoles de son temple. Aussi, quelque désespoir que Madeh en eût, il l’entraîna vers le temple déjà connu de Ghéel et de Zal, et les dieux lui émergèrent, la Vesta hiératique et les brasiers toujours fumant dans une ombre bleue, douce et chaude, où reluisait le Cône Noir en face du Kreistos Noir.

— Toi, vois-tu, tu es le Kreistos, le symbole du T, la Vesta Immortelle, Osiris, Zeus, tout ! Tu es le dieu, à l’origine des choses venu, disparu pour reparaître le jour qui verra Rome dans le Néant, car maintenant elle s’y enfonce, et les sexes ne procréeront plus, et l’humanité en mourra. L’heure va sonner où une humanité nouvelle la remplacera, et c’est toi qui continueras la trame de la Vie, toi, Madeh !

Il le touchait délicatement, amoureusement, soulevant sa tunique et l’adorant en sa folie. Et, le remmenant, il le voulait encore à ses côtés, dans sa chambre, toujours oublieux du passé, tant, durant les heures d’alitement qui furent presque d’agonie, il l’avait demandé, il avait rêvé de Madeh ! Il ne parlait pas d’Atillia, ne voulant pas qu’elle traversât son souvenir, s’immobilisant là, à toujours le palper, à la fois sous un coup d’orgueil, d’amour, de sentiment indéfinissable, de folie et de déviation de nature qui fleurissait encore les fleurs noires de sa passion. Cependant de grands cris éclatèrent, non plus venus du dehors, mais dans la maison même, envahie par la foule toujours aiguillonnée par Vipsanius et Carinas.

— Je te l’avais dit, s’éplora Madeh voulant se dégager. Les Romains te veulent tuer, et moi avec toi, et toute ta maison, la familia, le janitor, Atillia aussi ! Ils ont peut-être massacré Elagabalus et mis du sang dans leur ville d’inquiétude et de grincements. Que faire, que faire ?

Il se tordait les mains, essayant de l’entraîner quelque part, en des coins de cubiculas, pour le cacher et se cacher avec lui, sentant bien la résistance impossible maintenant. Mais Atillius s’affaissa sur le lit :

— Ils nous tueront ; la Vie ne vaut pas qu’on résiste à la Mort. Reste ici ! Tu le sais, je songeais à toi, même lorsque je t’eus chassé ; je pensais à toi, je te voulais, je regrettais ton absence, et sans un orgueil qui avait peur de se déceler je t’eusse fait appeler. Je comprends, je comprends pourquoi tu te donnais à ma Sœur. Je n’aurais pas dû te renfermer, t’isoler, plutôt t’élargir le monde, te distraire et t’amuser. Et puis, et puis, tu avais l’âge où la sexualité tout à coup se montre, et cela a été plus fort que toi ; oui, cela a été plus fort que toi. Quant à Atillia, je n’avais pas à lui en vouloir. Elle est femme ; elle est ni , et basse, et vile, et passionnée seulement de chair connue les femmes ! Elle restait dans sa destination, car sans la Femme, l’Androgyne existerait, et nos qualités, nos facultés, notre puissance, notre virilité seraient toutes en lui et non plus énervées par Elle. Et c’est pourquoi je voulais l’Androgyne et l’espérais en toi. Tu l’es ou tu le seras, qu’importe ! Moi, je n’ai plus de force à vivre encore, et je me fais une joie de mourir avec toi !

Madeh le secouait, craignant à tout instant l’apparition des Romains, seulement séparés d’eux par le tablinum. Une grosse rumeur de combat s’ouïssait ; des piétinements furieux se rapprochaient, dominés par les cris aigus du singe. Après avoir enfoncé la porte et repoussé le janitor et les esclaves, les assaillants effarés par la magnificence de la maison, au jour apaisé de temple flottant de parfums aux légères buées bleues, demandaient Atillius, n’osant pousser de l’avant, toujours contenus par les esclaves, dressés en haie et les poings à la hauteur de leur face. Nul n’était armé, à l’exception de Carinas et de Vipsanius qui brandissaient un court poignard. Mais peu à peu ils refoulaient les esclaves vers le tablinum ; l’atrium s’emplissait constamment, et déjà, pour s’animer, ils lacéraient les tentures, renversaient des piédouches, éraillaient les murailles de crachats ignominieux. L’un d’eux tira la queue du paon, la bête glapit, puis s’envola lourdement vers l’impluvium, sur un rebord duquel elle se posa, effrayée. Le crocodile s’était plongé sous l’eau, dont la suspecte transparence ne remua plus. Et, de la rue, il en survenait sans cesse ; les esclaves se décourageaient, voyant le tablinum bientôt envahi, Atillius et Madeh massacrés.

La tunique sale, la coiffure crasseuse, tremblant, suant, balbutiant des mots sans suite, Amon courait vers la Vieille-Espérance assiégée. Des bruits de bataille lui parvenaient des Jardins ; de toutes parts on demandait la mort d’Elagabalus. Les chrysaspides sortirent d’une porte dérobée, des æneatores jouant sur leurs flancs ; un centurion en tête, un centurion en queue, le bouclier d’or et la pique d’or relevés. Rapidement, il apprit au centurion de tête l’envahissement de la maison d’Atillius, de laquelle il s’était échappé pour le faire secourir à tout hasard, car ils filèrent frénétiquement, en un étincellement d’armes d’or, lui, courant derrière, anxieux de sauver Madeh et Atillius, peut-être tués maintenant.

Vipsanius et Carinas, poignardant un esclave qui résistait, pénétraient déjà au tablinum dans un effondrement de la familia à moitié assommée. Traversant furieusement les cubiculas, arrachant tout, brisant tout, les chrétiens virent Atillius et Madeh, enlacés et très calmes, attendant leurs coups. Ils s’avancèrent sur eux :

— Tu es Atillius, le primicérius, l’ennemi de Rome ! À mort ! À mort ! Kreistos souffre par toi !

Atillius les regardait, reposant sur eux sa face pâle, ses yeux bleus-violets ouverts vaguement et sa main étreignant la main de Madeh qui se dressa, frémissant :

— Non ! Non, vous ne le tuerez pas. J’ai connu Kreistos comme vous. Kreistos est ici adoré !

Il voulait leur apprendre que ce Kreistos qui les animait contre Atillius était, avec d’autres dieux, dans le temple circulaire ; que lui-même, Madeh, avait communié de Kreistos dans la coupe d’or, suivant le rite oriental, tant il ignorait les divisions des chrétiens. Mais Carinas hurla :

— Toi, nous te connaissons. Tu habitais avec Ghéel, tu as été avec Zal, tu t’es donné aux chrétiens orientaux, tu as dénaturé Kreistos comme eux. Meurs ! Meurs ! Kreistos ne veut pas de toi !

Il leva le bras ; le poignard fit un éclair. Mais Atillius qui s’était précipité reçut le coup au cœur, frappé comme Zal. Il tournoya, la tête balancée, la bouche ouverte, les yeux vitreux, les mains crispées, dans sa robe violette traînante. Puis, il s’abattit sur Madeh que Vipsanius frappait aussi à la nuque de son poignard. Leur sang rigola, rouge et pur, se mêlant, sous leurs corps prostrés chastement, sans qu’une nudité des membres apparût sous leurs vêtements.

Affolés de ce sang, les chrétiens répandus dans la maison brisèrent les dieux du temple, la Vesta et les trépieds d’or, même le Kreistos noir touché avec horreur, comme une chose dont la signification était immonde. Puis, ils firent un effréné pourchas des esclaves, découverts sous des amas d’étoffes et de tapis, derrière des meubles, même dans les arbres du jardin, et ils les massacrèrent tous, malgré leur résistance désespérée. Des cadavres étaient dans les cubiculas, dans le péristyle, dans le tablinum, dans l’atrium, bleus de blessures, la gorge étranglée, le ventre ouvert à coups d’armes asiatiques pillées dans la maison, et le sang, cet affreux sang qui aveuglait Rome, s’épandit aussi, écumeux, souillant cette exquise demeure, cette joie d’architecture. Comme, terrifiés, le singe glapissait, le paon trépidait de sa queue qui ne rayonnait plus, le crocodile remuait, il les tuèrent aussi ; le sang du singe et du paon inonda le parquet, celui du crocodile rougit l’eau du bassin désormais tranquille, qui eut un aplatissement de lune, saignant.

Les chrysaspides approchaient, rejoints par Atillia et Sœmias qu’Amon aperçut dans une litière fermée, quelque terrible que leur pût être cette imprudence en cette matinée. Le véhicule, entouré par des cataphractaires et porté par deux mules sonnaillantes, les cahotaient, et elles se parlaient, sanglotantes et énervées. Si l’une, Sœmias, songeait à Atillius, combien plus Atillia à Madeh dont la mort invraisemblable se présentait avec de sourds invites à mourir aussi ! Un immense attendrissement, effaçant une pitié renaissante pour le Frère qui ne la voulut plus à son chevet, lui ramenait l’affranchi, si fin, si parfumé, si ductile des chairs, si vibrant d’âme, et elle le demandait maintenant tout bas, pendant que Sœmias la regardait, lui découvrant des traits d’Atillius, son profil allongé, son nez droit, sa bouche frémissante, et ses yeux, ses étranges yeux bleu-violet obombrant d’une lueur d’améthyste sa face, mobilement. La Domina, la Clarissima, ne voulait plus penser à l’ignominie de son Fils qui, pendant que des fidèles mouraient pour lui, s’était honteusement caché dans les latrines, y salissant ses vêtements d’or et de soie, sa tiara constellante, ses chaussures tramées de métaux, d’émaux et d’ivoires, sans seulement le courage de se tuer avec son poignard d’or, son poison ou son lacet ! Si Atillius avait désiré l’Empire au lieu de se déviriliser avec Madeh, combien se serait-elle débarrassée de ce Fils qui avait ses vices sans les crises de l’énergie maternelle ; combien avec lui eût-elle écrasé l’insolence du Camp, les brutalités de l’armée, les injures de Rome ! Et, furieuse, passionnée de son amour inguéri, elle se jeta dans les bras d’Atillia, lui avouant ce que cette même Atillia avait deviné depuis quelques heures : son amour sauvage et profond pour Atillius.

— Ton Frère, je l’ai aimé, et si je me jette aux hommes, c’est qu’il m’a repoussée, lui à qui j’eusse donné l’Empire plutôt qu’à ce Fils qui s’est caché dans l’infection du palais !

— Moi aussi, j’aime Madeh, et si je t’ai suivie, si j’ai donné ma chair à des passants, peut-être des ennemis d’Elagabalus, c’est que Madeh avait disparu et que nul homme ne le pouvait remplacer !

Leurs sanglots s’unirent, leurs mains se pressèrent, Sœmias doucement s’imaginant qu’Atillius, bientôt sauvé, se jetterait dans ses bras ; Atillia espérant sourdement revoir Madeh à la maison des Carènes, qui se découvrit entre les épaules d’or des beaux prétoriens. Les Romains se sauvaient, chassés par les chrysaspides, renversés par les cataphractaires, et plus il en fuyait, plus la maison en dégorgeait, que sans pitié ils massacraient. Elles avancèrent enfin, leurs mules marchant sur des blessés qui gémissaient, voyant du sang partout, même au ciel qui s’en recouvrait comme d’une toge rouge, trouée de coups.

Amon se glissa dans les rangs des chrysaspides, qui rentrèrent par quatre et de front, la pique très aiguë allongée dans le vestibule. Dans sa loge, le janitor était égorgé, les pieds sur un escabeau, la tête basse, en un violent accourcissement du corps. Dans l’atrium, les cadavres des esclaves s’étalaient, la face au sol, la nuque ouverte ou le dos troué ; quelques-uns, retenant leurs entrailles coulant de leur ventre crevé, regardaient les chrysaspides dans l’abrutissement de leur propre massacre. Dans un coin, Vipsanius et Carinas attendaient, satisfaits et dédaigneux. Ils avaient tué l’ennemi de Kreistos, l’importateur du Culte de la Vie, avec son prêtre du Soleil faussement chrétien. Ils pouvaient mourir, bien endoctrinés par Atta qui leur prouva si savamment le tort que faisaient à Kreistos la Pierre-Noire et les sectateurs de Zal qui le dénaturaient. Et, cependant, Atta n’avait point paru en ces tragiques heures : à peine l’aperçut-on à l’Esquilin qui vit le massacre d’autres chrétiens. Il avait tramé sa subtile intrigue à part, pour mieux éviter les coups et ensuite profiter de l’exhaussement de Kreistos, si Kreistos dût être exhaussé. Les autres seraient ainsi tués, lui vivrait, et excellemment, pour la grande gloire de l’Agneau qui, l’enlevant à l’abjection du parasitisme, en ferait un docteur redouté, pieux, adroit, un Saint, un Apôtre, peut-être son Prêtre siégeant à Rome. Et cette perspective leur fut sans doute instinctivement agréable, car intrépidement, comme s’ils confessaient Kreistos dans le Cirque devant deux cent cinquante mille spectateurs, Vipsanius et Carinas tendirent tranquillement la gorge à la pique d’or des prétoriens, et moururent, sans seulement crier !

Dans le tablinum, Sœmias et Atillia qui avaient pénétré derrière lui dans la maison, prenaient nerveusement une main d’Amon. Et elles lui disaient :

— Tu es son ami, tu l’as connu, Atillius ?

— Quelles étaient ses volontés, dis ; Madeh te les fit-il connaître ?

Elles ne le connaissaient pas, se doutant seulement que pour qu’il fût toléré là par les chrysaspides, il devait être quelque chose pour le primicérius et pour l’affranchi.

Amon, triste, amer, navré, répondit :

— Non, Madeh ne m’a rien dit ; j’ai voulu le suivre ici, d’où je m’échappai pour appeler du secours au moment de l’envahissement. Je connus Atillius jadis : il me sauva des prétoriens. Hélas ! Malheur ! Malheur ! Ils sont morts tous deux.

Atillius, dans sa robe violette, et Madeh, dans sa pauvre toge, étaient renversés, la face en sang, leurs mains s’étreignant. Elles poussèrent un cri et glissèrent dans le sang, dans des débris de meubles. Des chrysaspides les relevèrent. Amon toucha Madeh, moite encore, qui remua :

— Il vit encore, il vit, Madeh !

Elles ouvrirent les yeux. Atillius ne remuant plus, Sœmias referma faiblement les siens. Atillia souleva le corps de Madeh, et, oubliant toujours pour lui son Frère, irrémissiblement frappé :

— Oui ! Oui ! Il vit, et je le garderai, et je le guérirai, et il m’aimera !

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