L'agonie
Chapitre XIV
Mœsa errait dans le Palais des Cæsars, à la main une lampe d’or vacillant à une chaînette, écoutant anxieusement des bruits profonds qui lui parvenaient de très loin. Des prétoriens se levaient, la saluant de leurs glaives ; des esclaves, couchés par le travers des portes, se réveillaient aussitôt. Ce fut, une heure durant, une surprise que cette apparition de l’Aïeule, dont la stola de soie jaune à bordures d’or faisait, avec l’éclair de la lampe, un élargissement de clarté mangeant la nuit.
Elle revint vers le Gynécée troublé de pas légers, ceux de Sœmias et d’Atillia, qu’elle vit s’amoindrir en un trou faible de lumière. Puis elle n’aperçut plus rien. La nuit se fit encore, et les bruits grandirent, semblables à un torrent qui s’approcherait vaguement.
Inquiète, elle promenait sa lampe sur des recoins de salle qui s’illuminaient vivacement de colonnes et de lampadaires, quand des ombres se glissèrent, en un fond, dans un coup de vent qui la frappa à la face. Alors elle cria ; des prétoriens apparurent, une subite lumière blondit. Puis, une férocité de coups ; une rumeur d’égorgements dans des couloirs ignorés, une chute de corps, une odeur de sang, rapidement. Des eunuques traînèrent par les pieds deux cadavres dont, décapités, on entendit bondir les têtes sur des marches obscures vrillées dans le sol.
Sœmias dormait, sa chair, qui trouait la subucula, mettant sur les étoffes d’or de son lit des tons maladifs, presque verdâtres, des tons de peau morbide trempée de sueur. Mœsa la réveilla rudement.
— Honte ! Malédiction ! Tu allais la faire tuer, celle de mes entrailles, comme toi !
Ardemment, elle l’accusait de l’assassinat, heureusement avorté, de Mammæa et d’Alexander. Mais elle avait veillé, elle, l’Aïeule, également aimant Sœmias et son fils, Mammæa et son fils, empêchant ainsi ce crime inutile qui eût révolté tout Rome !
— Tu veux donc perdre l’Empire, avec ton fils Antoninus !
Mais Sœmias s’indigna, confessa la nuit d’orgie, rejetant le crime sur les beaux jeunes Hommes de Joies, Hiéroklès et les autres. Et elle pleurait, affaiblie, affolée, comme sortie d’un songe de détraquements, envahie d’une horreur balbutiante pour tout ce qu’elle avait vu et entendu, en même temps que d’un désir de ne plus vivre de cette vie-là, de mourir, oui, de mourir dans une paix nouvelle qui serait le Néant ! Mœsa eut alors une pitié ; elle la prit par la main comme une enfant, l’aidant à se revêtir, redevenant mère, l’emmenant, par des pièces obscures, vers l’appartement même de Mammæa, maintenant levée et attendant son fils, que le grand esclave habillait rapidement.
— Non, non, vous ne répandrez pas votre propre sang, le mien, en fureurs qui mettraient des pleurs et du sang au ciel !
Et elle les força à avancer la main, à se baiser même, à se baiser malgré un frémissement qu’elles croyaient de haine, pendant que Mœsa frappait son ventre sec d’Aïeule.
— Vous êtes sorties toutes deux de là ; vous vous êtes nourries neuf mois là, et votre père s’est reposé sur ce ventre, en ses moments de joie, sur le lit où j’ai accouché de vous. Je ne veux pas, je ne veux pas que Mammæa tue Sœmias, que Sœmias tue Mammæa, et qu’Antoninus enlève la vie à Alexander qui lui veut ravir l’Empire !
Elle sauta au col de celui-ci qui survenait.
— Toi, Cæsar, tu resteras Cæsar, et Antoninus restera Empereur, et je vous arrêterai tous, et j’empêcherai tout.
Elle marchait de long en large, et Mammæa restait immobile, Alexander muet, Sœmias accablée. Les deux Sœurs ne s’en voulaient pas, se sentant surtout poussées par des forces humaines colossales, et de leurs regards clairs, peu à peu, elles se fixaient, se fouillaient, comme pour découvrir le passé d’enfance qui les connut sans ambition mutuelle d’Empire. Elles allaient tomber dans les bras l’une de l’autre lorsque des rumeurs grondèrent ; des bruissements d’armes, des chocs de boucliers, des exclamations d’hommes. Et le grand esclave, le poignard en l’air, précéda les personnages graves de l’entourage de Mammæa, criant :
— Ils vont venir, ils approchent, les prétoriens !
Stupéfaits, ces personnages s’épongeaient, inquiets de cette soudaine explosion dont ils ne pouvaient prévoir la fin. Apercevant Sœmias, ils restèrent bouche béante, ne comprenant rien à sa présence là, et ils s’en allèrent, sous prétexte de faire garder le Palais, non sans qu’elle entendît Venuleius dire à Ulpianus :
— Sœmias implore Mammæa, mais en vain ; les prétoriens vont tout tuer là-bas.
LÀ-BAS, c’est-à-dire, à la Vieille-Espérance, Elagabalus ! Sa maternité lui cria. Elle les quitta, et réveilla Atillia, qu’Habarr’ah aussitôt habilla.
— Partons ! À la Vieille-Espérance ! Allons sauver le Fils !
— Et Atillius ? Et mon Frère ?
— Que faire, que faire ? Allons aux Jardins pour le prendre, ensuite le sauver, car rien n’est perdu ; nous ne savons ce que veulent les prétoriens !
Elles partirent, vêtues encore en simples matrones, dans le jour suintant partout au dehors. Et ce n’était plus la foule de la veille, immense, inlassée et rieuse, mais des gens courant de tous côtés, des groupes effarés devant des tavernes qui se fermaient prestement, des lectiques hasardeuses aux portières desquelles des têtes inquiètes de riches Romains se montraient. Une longue théorie de Sénateurs se rendait au Palais, où la foule les repoussa, les jeta à nouveau, claironnant les noms d’Alexander, de Mammæa et de Mœsa.
Puis une chevauchée se précipita ; des têtes de soldats émergèrent dans le jardin, et bientôt l’envahissement du Palais fut complet. On maudissait Elagabalus, on acclamait Alexander, qui parut en un enveloppement de lumière, entouré de la Mère et de l’Aïeule ; des glaives se brandissaient ; des enseignes se hissaient, un débordement de soldats coulait dont les casaques de cuir ou les pectorales de fer luisaient, et superbement apparaissaient des consuls cuirassés du chalcochiton grec, aux applications d’émaux.
Alors, elles s’enfuirent à nouveau. Devant elles, un cortège se poussait : une litière orientale emportait Mammæa et Mœsa ; Alexander galopait, et des généraux criaient, des cataphractaires suivaient, des æneatores sonnait, des soldats filaient, et aux premiers rangs les argyraspides, fiers de combattre pour Mammæa et son fils, frappaient leur bouclier d’argent de leur pique d’argent. Tout un peuple s’amassait autour du Palatin, à l’Esquilin et à la porte Capène ; la Campagne à nouveau s’envahit, et les mêmes légionnaires révoltés venus sur Rome retournèrent au Camp, comme dans un enlèvement d’Alexander, de Mammæa et de Mœsa.
Toujours avec Habarr’ah les protégeant de ses bras noueux, elles traversaient cette Région de la Porte Capène, passaient devant les Jardins de Prométhée, laissant à leur gauche le Temple de Mars, aux murs extérieurs resplendissant d’armures appendues, le Palais de Vitellius et les hautes maisons Albaines, qui appartenaient à la Région Cœlimontane, avec le grand Macellum, puant de viandes fraîches et de poissons frais ; le Spoliaire, où l’on exécutait les criminels, et la Caserne des Cinq cohortes des Gardes nocturnes, vide de ses hommes. La foule s’épaississant, elles errèrent dans les quartiers voisins de la Vieille-Espérance, de la Région d’Isis et de Sérapis, riche du Nymphéum de Claude, de l’Amphithéâtre de Flavien et de l’École des Gaulois, jusqu’à la Région du Temple de la Paix, aux arches trapues, avec sa Tête de la Subura, son Colosse du Soleil aux rayons d’or élargis, ses Thermes de Dioclétien, qui la terminaient, et sa Voie Sacrée, où des ’gens en toge, tête nue et tête coiffée d’un bonnet pointu, en tunique et en chlamys bleue ou pourpre, s’animaient extraordinairement.
La théorie des Sénateurs remontait le Cœlius ; elles la suivirent instinctivement, noyées dans un bruissement de foule, jusqu’à la Vieille-Espérance, dont les portes de bronze laissèrent voir les étalements arbreux des Jardins, leurs bassins d’eau dormante, leurs sentiers dévorés de soleil, leurs statues dressées en des immobilités de végétations aux mornes rousseurs, et, au pied du prostyle, le char de l’Empereur qui devait se rendre justement au Cirque, cette matinée-là.
Et Sœmias tomba nerveusement dans les bras de son fils, tout pâle, pendant que Zoticus, Hiéroklès, Murissimus, Protogenès, Gordius, les familiers, les eunuques, les Hommes de Joie, les femmes s’éploraient, les mains à la voûte des beaux appartements de gemmes et d’or plaqués. Mais Atillia cria, demandant qu’on sauvât Atillius, suppliant Elagabalus d’envoyer ses prétoriens fidèles qui l’enlèveraient à son lit de douleurs, le ramèneraient au milieu des légions peut-être encore attachées à l’Empire. Alors, un centurion de chrysaspides qui n’avaient pas abandonné l’Empereur, fit sonner des trompettes ; les piques d’or frappèrent les boucliers d’or, des prétoriens coururent aux Carènes, sous des exclamations de peuple s’écartant devant eux.
Un bruissement montait des Jardins, coupé d’un autre bruissement, qui lui répondait en un rythme inusité. Débusquant d’une porte, la théorie des Sénateurs s’avançait, et en face, à peine distincte, surgissait une autre théorie d’hommes vêtus de blanc, couronnés de feuillages et agitant un cylindre au bout duquel pendait quelque chose de très léger. Les Sénateurs, les bras en l’air, la tête droite, s’exclamaient :
— Que l’Ennemi de Rome soit traîné ; que l’Ennemi de la patrie soit traîné ; que l’Ennemi des dieux soit mis au Spoliaire ; au Spoliaire le prétorien infidèle ; au Spoliaire, le Révolté ; qu’il soit traîné avec des crocs ; que celui qui a fait tuer tant d’innocents soit tué avec des crocs ; que le Parricide des citoyens soit traîné avec des crocs. Ô Jupiter très grand, très bon, si tu veux nous sauver, conserve-nous notre Empereur. Vive la fidélité des prétoriens ; vivent les cohortes prétoriennes ; vivent les légions romaines. Exauce-nous ! Aux Bêtes, les ennemis des dieux !
Ils répétaient ces menaces vagues, ne désignant pas l’Empereur, pour se glorifier d’avoir demandé la mort d’Alexander, si Alexander devait être vaincu. Mais les autres s’avançaient, criant à leur tour :
— Antoninus, que les dieux te conservent ; Empereur Auguste, que les dieux te conservent ! Félicité pour nous sous ton Empire. Les dieux nous gardent de malheurs ; sous ton Empire nous ne craignons plus rien. Tu as vaincu les Crimes, tu as vaincu les Opprobres, tu as vaincu les Vices, nous en sommes certains !
Mais les Sénateurs se déployaient devant le prostyle, et toujours les bras en l’air :
— Nous opinons tous pour qu’il soit trainé avec un croc ! Que celui qui a assassiné tous les citoyens soit traîné avec un croc ; que celui qui a tué des personnes de tout sexe soit traîné avec un croc ; que celui qui n’a pas épargné son propre sang soit traîné avec un croc !
Ils hurlaient, se donnant courage l’un et l’autre et s’épongeant la face d’un pan de leur toge, très fatigués, car ils revenaient du Palatin, où Alexander et Mammæa écoutèrent de semblables menaces. L’autre théorie répondit :
— En toi le salut, en toi la vie, le plaisir de vivre. Vive toujours Antoninus, afin que nous sentions le plaisir de vivre ! Objet de notre vénération, qu’il reçoive un nom sacré. Nos présomptions sont justes ; dès ton enfance, nous augurions bien toi ; aujourd’hui, nous augurons de même !
— Au Spoliaire ! reprenaient les Sénateurs, à la fois audacieux et hésitants, et ne trouvant rien à répondre aux louanges des Poètes, — car c’étaient eux — que Zopiscus dirigeait. Recrutés pour lire à Elagabalus un Poème de l’époux d’Habarr’ah, ils ignoraient le soulèvement de l’armée, et encore tout abrutis des heures passées à apprendre les Vers de Zopiscus, ils s’inquiétaient des Sénateurs. Aussi gloussèrent-ils :
— Divin Antoninus, que les dieux te conservent ! Honneur à ta Modestie, à ta Prudence, à ton Innocence ! Nous augurons bien de toi !...
Les deux théories se faisaient face ; les rouleaux s’agitaient, les laticlaves flottaient. Les uns et les autres allaient se frapper de fureur, quoique Sénateurs et Poètes ils fussent. Derrière eux, des soldats s’alignaient, des décurions à leurs flancs, pour filer en disparitions de glaives et de boucliers ; des femmes fuyaient ; des prêtres du Soleil s’enfermaient précipitamment en un œdicule, et des joueurs de tubas, de cors et de buccines soufflaient des appels effrénés. Et, comme Poètes et Sénateurs se reculaient des épaules pour un élan de mêlée féroce, une immense clameur s’éleva. Des têtes de soldats au casque pointu, au casque rond, au casque en gueule de bête, se montrèrent ; des enseignes au-dessus, une profondeur de piques, des convexités de cuirasses et de boucliers. Il y eut une lutte, des cris de blessés et des corps s’affalant. Victorieusement, un torrent d’hommes armés courut vers le palais. Alors, ne sachant trop si c’étaient là des amis ou des ennemis. Poètes et Sénateurs se débandèrent en un évanouissement blanc de toges, une absorption rapide de rouleaux et de laticlaves, et les envahisseurs les poursuivirent de leur glaive, au hasard, ne voyant pas dans le trouble à qui ils avaient affaire, à des Poètes ou à des Sénateurs !
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