L'agonie
Chapitre IX
— Esclave, laisse passer Atta, qui apporte l’Empire à sa Sérénité Mammæa !
Atta vit aussitôt s’ouvrir la petite porte des jardins, pendant que des argyraspides s’écartaient, que des personnages sérieux le regardaient, bras croisés sur la toge bien plissée et tête nue. On le connaissait déjà ; son nom même était comme une espérance discrète chez quelques-uns, qui n’avaient pas oublié son aide à Mammæa au cours de la sédition. Et Atta en était tout victorieux dans ses vêtements propres et ses allures de savant à peine échappé au parasitisme. Le parti d’Alexander lui fournissait abondamment des solidus ; il vivait tout à son ambition de renverser la Pierre-Noire pour Kreistos, et d’extraire de cette chute d’Empire un rôle qui le plaçât bien au-dessus des chrétiens et le mit à l’abri des vulgaires besoins, lui supériorisé par tout.
Mystérieux cependant, Atta, en ce palais qu’il traversa, à la surprise grandissante des familiers et des esclaves, se disant que, pour être ainsi reçu par Mammæa, cet homme possédait un rare talisman ! Et ce fut plus surprenant encore quand la sœur de Sœmias, à l’appel de son nom, rentra lentement dans son appartement où il la suivit, en un engouffrement de portières qu’écartèrent des esclaves apparus à des encoignures de couloirs à l’obscurité rayée d’armes de prétoriens casqués et cuirassés.
Nullement à plat ventre, Atta, ni à genoux, ni insinuant comme jadis avec Amon, ni le front baissé devant la beauté calme de Mammæa dont le regard inébranlé attend ses extraordinaires confidences, mais debout et fier, animé, les narines orgueilleuses et le port de tête assuré !
— Tu me l’assures, dit Mammæa dont les yeux ont des allumements. Tu crois le moment venu. Les légions voudront-elles enfin abandonner l’Impur pour mon Alexander aimé ?
Atta se répète. Depuis des jours, il a conseillé le soldat, lui suggérant lentement un renversement d’Empereur qui le fera maître de Rome, le gorgera de vin et d’or, mettra dans sa couche les belles femmes des sénateurs amis d’Elagabalus, les belles filles des familles orientales qui l’ont suivi depuis Emesse. Le Camp des prétoriens frémit rien qu’à ces espoirs chauds de carnages, et maintenant il suffira d’une étincelle pour tout allumer.
— Tu le crois, tu le crois !
Obstinément, Mammæa redit ces mots, pendant qu’il s’étend complaisamment. Il a tout ourdi, Atta, et le triomphe est immédiat sans le risque effroyable d’une nouvelle collision entre chrétiens et soldats :
— Les prétoriens ne rencontreront plus les chrétiens, parce que les prétoriens sauront qu’ils te soutiennent. Il y a bien quelques chrétiens Orientaux qui défendront Elagabalus, mais la chose importe peu : ces chrétiens-là ne sont pas avec Kreistos.
Il songe à Zal, à Severa, à Ghéel, à tous ceux qui ont fait du Perse un chef spirituel, à tous ceux qui ont assisté aux assemblées orientales dont le bruit lui est parvenu, où le sang de chacun, tiré avec la lame d’or, se boit dans la coupe d’or, se disant que les prétoriens, exécuteurs de l’indignation de Kreistos, en feront justice ce jour-là.
— Oui ! Ils en feront justice, Sérénité, car leurs pratiques les rapprochent de l’abominable Elagabalus. Leur glaive tuera Ghéel, Severa, Zal, tous les sectateurs d’un Kreistos dénaturé !
Il s’exalte :
— Il faut troubler le prétorien en lui faisant accroire qu’Elagabalus veut tuer ton Fils. Dès demain, je couvrirai de boue les statues d’Alexander, et tu en accuseras l’Empereur et Sœmias. Moi, j’agirai. Si le prétorien s’émeut pour ton Fils, il se soulèvera, et je l’aiguillonnerai vers la Vieille-Espérance.
Revenant à sa farouche haine :
— Le prétorien les tuera tous, tous, et Kreistos ne subira point la honte de sa dénaturation. À mort, Zal ; à mort, Severa ; à mort, ce Madeh, un affranchi d’Atillius, qui a assisté à leurs assemblées, hier encore, et sans doute a appris à ces chrétiens impurs les mystères de la Pierre-Noire, dont il était un prêtre ! Je les ai suivis, et le sais. — Du sang sur Rome pour en laver les iniquités, pour en effacer les souillures, pour que son ciel, désormais clair, voie deux trônes se dresser, seuls : celui de Kreistos et celui de ton Fils, sur l’humanité châtiée. Le sang est comme du feu : il purifie tout.
— Et Sœmias mourra, demande Mammæa, qui se dit qu’elle a été conçue dans les flancs de la même mère, et que c’est là une provocation odieuse, car qui pourra arrêter le prétorien déchaîné ? Atta répond, toujours farouche :
— Oui ! Sœmias, et Elagabalus, et Atillius, et tous, tous, avec Severa, avec Madeh, avec Zal ! Si tu ne le veux pas, je m’en vais ; tu ne me reverras plus, et Kreistos se retirera de Rome et de toi.
Il s’apprête à partir. Mammæa lui prend le bras :
— Non, reste ! Dis-moi que mon Fils triomphera de l’Occident à l’Orient, qu’il deviendra l’Empereur divin dont le cheval foulera la terre subjuguée. Dis-moi tout cela, et agis, agis pour lui, agis pour moi !
Elle est très belle, avec ses grands yeux clairs, sa peau blanche, son nez droit, son menton classique, sa chevelure que bande un ruban d’or, et sa haute taille, renflée des seins sous la palla pourpre brochée de pierres et de métaux. Une vapeur d’ambition se voulant satisfaire lui monte à la face qui rosoie vivement, telle qu’une aube ensanglantée. Le Palais a des rumeurs continues ; les trompettes, éparsement, sonnent ; des armures froissent les lointains, les feuillages des jardins ont des frémissements presque sinistres, tant ils semblent exhaler des voix homicides. On dirait que Mammæa les écoute délicieusement, car elle se penche par une fenêtre cintrée, pour en humer l’odeur de sang frais qui les imprègne. Et Atta, derrière, regarde. Rome crève au delà, et ses maisons, ses voies, ses places, ses carrefours vaporent en une atmosphère rousse flottant comme un immense vélum trempé dans du sang, qui donne à l’extraordinaire ville un haut relief de Macellum, de Marché-aux-Viandes, aux murs dégouttants d’égorgements, et revêt les habitants, à pied, à cheval, en litière, courant ou se dodelinant, de toges rouges, de tuniques pourpres, de synthésis à reflets d’incendie aux lueurs qui s’attisent comme un gigantesque bûcher !
Par moments, la reconnaissant, des groupes se poussent de l’autre côté du jardin, et la saluent ; des soldats et des officiers accourent avec des exclamations ; des dévoûments s’offrent à elle, des dévoûments de foule anonyme condamnant ainsi Elagabalus. Justement, Sœmias, endolorie et lasse, revient avec Atillia ; les deux sœurs échangent un rapide regard. Implacable et froid, celui de Mammæa ; triste et résigné, celui de Sœmias ! L’une voit s’élever dans un vertige Alexander ; l’autre s’enfoncer dans la mort Antoninus ; l’une va vivre dans l’Impérialat, avec des peuples à ses pieds, des armées rayonnant sur la terre en des hérissements d’armes, des galops de chevaux et des galops de bêtes ; l’autre mourir dans l’abjection, avec des ricanements de peuple et des férocités de prétoriens. — Bientôt Sœmias disparaît ; Mammæa se retourne alors, ayant bien face à face Atta, aigu et triomphant :
— Je te l’avais dit ; Rome est avec toi, fait-il, parce que Kreistos maîtrisera Rome par toi !
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