L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 17 sur 66

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L'agonie

Chapitre XVII

Sur le mont Palatin, devant le Palais des Cæsars bordé de portiques de cipolin et agrémenté de jardins aux végétations retombant par-dessus des murailles crevées de fenêtres à demi-cintre croisées de lames de bronze, une populace se resserrait autour d’une troupe de baladins. C’étaient des nègres à peau luisante, des serpents vivants s’immobilisant en anneaux aux poignets et à la cheville ; un nain à la grosse face barbue, aux oreilles flasques pareilles à des goitres de crapauds ; des danseurs de corde bâtis tels que des échafaudages ; des montreurs de singes et de chiens savants agitant des fouets au manche en patte de gazelle, et un dompteur de crocodile qui sautillait, les mâchoires claquantes sur le pavé soleilleux, le cou engoncé en un large collier de cuivre, et dont miroitaient les écailles du dos, larges comme des patères. L’amphibie était l’épouvantail de la troupe, car celui qui le tenait par une chaîne n’avait qu’à le diriger là où la foule affluait pour qu’il la fît s’évanouir, hurlante, dans un mouvement précipité de recul.

Typochronos était assis sur un des piliers du pont, bâti par Caligula, qui du Palatin allait au Capitolin. Depuis le Vélabre, il avait suivi l’étrange cortège, et, fatigué, il béait devant l’Arx rayant le ciel bleu de lignes sombres, la colonne de Trajan et la prison Mamertime, les temples dont les dômes apparaissaient par derrière, et le fourmillement du peuple passant dans les rues de dessous. Il s’avouait que c’était du temps perdu à quitter sa boutique pour suivre des troupes de baladins, comme celles-ci, ou des couples de léopards et de lions jugulés, comme ceux auxquels, la veille, Elagabalus avait ouvert son palais pour des jeux terribles dont le mystère planait. Et il allait s’en retourner, quand cinq hommes se dressèrent devant lui, bouchant son horizon.

L’un lui parla : gros, poussif, suant, avec des bagues à tous les doigts :

— Tu nous fais l’effet d’un excellent citoyen, et c’est pourquoi nous avons recours à toi. Nous arrivons de Brundusium !

— Oui, lit le second, qui, éborgné, avait un air triste ; ce matin à peine avons-nous passé sous la porte Capène.

— Nous nous sommes égarés à Rome et nous cherchons quelqu’un de grand !

— D’illustre, fit l’autre, soupirant.

Le troisième ajouta, dans un étranglement de voix :

— Et qui est personne influente auprès de sa Divinité l’Empereur.

— Atillius, primicérius des gardes prétoriennes ! reprit le premier.

Le quatrième et le cinquième portèrent leur tête sur les épaules des premiers, et fixèrent avec de gros yeux ronds Typochronos.

Le barbier eut un mouvement de terreur, et, balbutiant :

— Atillius, primicérius des gardes prétoriennes ! Eheu ! Eheu !

Et il restait bouche bée, un doigt en l’air, avec le geste vague d’un barbier rasant un invisible client. Atillius ! Ce nom, depuis des semaines, les Romains le prononçaient en le mêlant aux orgies d’Elagabalus, à ses folies, à ses tentatives d’immerger l’Occident dans le pompeux Orient pour l’en ressortir, plus éclatant, comme d’un bain de voluptés, de crimes et d’or. Maintenant encore ils disaient qu’Atillius appelait auprès de l’Empereur, comme des prêtres de divinités auxquelles il fallait sacrifier, les danseurs de corde et les baladins, les montreurs de singes et de chiens savants et le dompteur du crocodile ! Et c’était ce Silencieux, passant en un méprisant rictus, ce Romain dégénéré toujours en compagnie de son affranchi, son vice vivant, dont la mitra rappelait trop bien l’intrusion de la Pierre-Noire, qu’on lui demandait ! S’imaginant être le jouet de quelques plaisants, il voulut se retirer quand le premier interpellateur fit à ses compagnons :

— C’est à étonner, citoyens Asprenas et Potitus ; un dirait que le noble Atillius est la terreur de Rome ! Qu’a donc fait ce doux et tranquille patricien, absorbé en lui-même comme un grammairien transi ?

Et Tubero — le Brundusinien Tubero — se mit à rire, non sans un peu d’inquiétude, car lui et les autres ne savaient que devenir à Rome, puisque, n’y connaissant qu’Atillius, Atillius leur était introuvable. Mais le quatrième fit au cinquième, férocement :

— Ce Romain ne veut rien dire, Elva ; tordons-lui le cou pour voir sa langue !

— Bien dit, Mamer, répondit l’autre !

Et Marner et Elva brandirent leurs mains velues, des mains formidables qui se rapprochèrent de la face de Typochronos, où la barbe vieille d’un jour faisait des points bleus. Le barbier cria. D’un élan, il colla le ventre de Tubero sur la maigreur voltante d’Asprenas, poussa de son nez la nuque de Potitus et disparut en un remous. Les mains des deux parasites retombèrent. Ce fut très rapide. Un bout de la tunique bordée de jaune de Typochronos flamba dans la foule, pendant que Tubero faisait très dignement à Elva et à Mamer :

— Pourquoi ne l’avez-vous étranglé d’un coup ? Il aurait sans doute parlé.

Dans le lacis des voies que le pont de Caligula enjambait, une autre populace débordait, avec des cris bizarres et des rires éclatants. Puis, irupta un désordre de gens : des plébéiens en haillons, des esclaves pieds nus, des marchands d’allumettes soufrées, de gras-double et de pois bouillis ; des oisifs de diverses nations, des ouvriers cordonniers et des ouvriers briquetiers des régions du Tibre et de la région Transtévérine. Des galles à trogne vicieuse roulaient avec, donnant du plat de la main sur des épaules nues de matrones, et des enfants battaient très vite dans leurs doigts des tessons de vases cassés.

Les Brundusiniens regardaient, surpris. Sous eux, les maisons exposaient des toits rouges ou bleus, quelques-uns recouverts de tuiles vernissées rayonnant en queues gigantesques de paons, des terrasses se graduaient sous des vêtements séchant au soleil. Tout au fond, le Panthéon d’Agrippa hissait sa coupole de bronze, et des pans du Tibre, jaunes, s’élargissaient en une illumination. À l’extrémité du pont, la masse humaine poussa des prostituées des quartiers plébéiens, aux chevelures teintes, rousses d’or ou jaunes safran, aux robes flottantes sans ceinture d’une ténuité de fil, laissant voir des chairs animées et des sexes à peine dissimulés. Les lanières de leurs sandales plates s’entrecroisaient jusqu’aux genoux et des anneaux de métal entouraient leurs poignets et leurs cols. De tous côtés, des exclamations :

— Antistia, la Sabine !

— Matua, Gallila, Amma !

— Cordula ! Eheu, tu as maigri, Cordula !

— Mange donc du gras-double, Bœbia !

Elles passaient sous l’orage des plaisanteries, le coude dressé ; quelques-unes relevaient leurs robes à la hauteur des reins, élargissaient leurs jambes, ou prenaient, à poignées, un de leurs tétons qu’au hasard des amoureux essayaient de mordre. La poussée porta loin les Brundusiniens mêlés aux prostituées, au point qu’Asprenas eut son œil unique noyé dans le fard épais d’une joue, que Potitus s’écrasa la face au dos transsudant d’une matrone, que Tubero colla sa main à la cuisse de Matua, pendant que Mamer et Elva, qui espéraient s’amuser à Rome, reçurent une volée de coups qui fit d’eux, un instant, des naufragés agitant au-dessus des flots des mains désespérées.

Ils se retrouvèrent, Asprenas, une plaque ronde de fard rouge juste sur l’œil, Tubero reniflant sur sa main l’odeur de Matua ; Mamer avait une oreille en sang ; Elva se frottait la tête ; Potitus, hébété, aspirait longuement, la face renversée, avec un glougloutement d’asphyxié revenant à la vie. Déjà Asprenas ouvrait tristement la bouche quand des prétoriens, glaive au poing, cuirasse lacée, casqués et chaussés de fer, firent vider la place du Palais, où les prostituées entrèrent.

Ils ne comprenaient plus, et tout leur paraissait extraordinaire. Ils étaient venus pour assister, sur l’ordre d’Elagabalus adressé aux notables des villes, au mariage annoncé, ce jour même, de la Lune et du Soleil, l’une, sous une forme de statue d’Astaroth, déesse phénicienne, l’autre sous celle de la Pierre-Noire, dieu de l’Empereur. Brundusium, obéissante, les avait envoyés malgré eux à Rome, qu’ils voyaient pour la première fois. Ignorant se trouver devant le Palais des Cæsars, ils espéraient voir Atillius pour qu’il leur en ouvrît les portes, afin d’assister en leur qualité d’envoyés à la cérémonie du mariage, que sans doute l’Empereur devait présider.

Potitus et Asprenas allaient se lamenter, surtout Asprenas, qui en voulait à la Pierre-Noire et à Elagabalus, le Prêtre-Empereur, lorsqu’un homme vêtu de noir et la face rasée les aborda :

— Étrangers, vous désirez voir le Palais des Cæsars ? Il est devant vous.

Et, comme ils s’étonnaient d’être restés devant cet édifice sans le deviner, l’homme ajouta :

— Vous venez des provinces et vous désirez pénétrer auprès de l’Empereur ? Je puis vous emmener.

Il s’expliqua encore, faisant comprendre que cela exigeait quelque solidus d’or, que Tubero lui donna. L’homme se fit connaître :

— Mon nom est Atta, étrangers ; et je me flatte que Rome n’a pas de savants pareils à moi.

Et, voyant qu’Asprenas le regardait de son œil plaqué de fard, il lui fit :

— Oui ! je suis très savant, et puis facilement t’apprendre ta destinée !

Guidés par lui, ils avancèrent : Tubero, Asprenas et Potitus de front ; Elva et Manier, que Tubero, aimant ses aises en voyage, avait emmenés, derrière. Sous les portiques gardés par des gladiateurs, des nomenclateurs aux robes de soie bariolée se précipitèrent vers eux. Tubero leur montra une tablette d’ivoire et les sceaux de Brundusium.

Un nomenclateur repoussa Atta :

— Va-t’en, chien ! On te voit chaque jour ici à l’affût des étrangers. Tu n’es qu’un chien ; pars !

Il le frappa du poing. Atta s’excusa, et lorsqu’il fut loin :

— Prends garde esclave ! Le peuple romain se souviendra de ton maître, et de toi, avec !

Et il partit, après un salut pour les Brundusiniens, seuls, sous les portiques, au milieu de provinciaux, d’esclaves et de gladiateurs.

Des gens affluaient dans le vestibule, pavé de mosaïques éclatantes, qui se terminait par un trou de lumière légèrement voilée d’une végétation lointaine, et de grandes colonnes décoratives s’y élevaient, séparées de candélabres énormes évasés en lotus, avec des pieds palmés soutenus par des atlantes d’argent.

Des femmes s’enfoncèrent dans une vaste salle qui s’ouvrit tout à coup, qui avait des draperies pourpres, des vases sur des piédouches d’onyx et d’agate, des lits et des sièges lamés d’ivoire, et, circulant à son plafond, une galerie à pilastres d’albâtre. Elles portaient, dans des corbeilles d’osier, des fleurs en quantité considérable : lis blancs et rouges, jacinthes, violettes, lilas, œillets, roses, lauriers-roses, campanules bleues et claires, toute la floraison de Rome et de l’Italie qui s’engloutit là, en un fort parfum traînant dans de l’air clair.

Les notables de Brundusium s’immobilisaient à regarder les porteuses quand ils crurent voir passer Madeh. Tubero courut. Ce n’était pas l’affranchi, mais un autre prêtre du Soleil mitre comme lui, et qui disparut, dans un glissement singulier.

Ils errèrent, poussés et repoussés, n’osant plus demander Atillius, tant la magnificence de ce vestibule les étonnait. Aux murailles, les carreaux de Perse émaillés, dont les peintures figuratives flottaient, doucement exquises, dans un fond de colonnettes frêles reliées en haut par des entablements légers, émerveillaient leur architecture élancée dans de la clarté. Au plafond, les peintures se suivaient, encadrées de feuillages fantaisistes à travers lesquels passaient des oiseaux, des amours et des singes. Des pierres précieuses scintillaient autour des colonnades ; la mosaïque présentait des femmes nues portées sur des dos de cavales à queue de poissons, des bacchantes au sexe béant baisant des thyrses monstrueux, des nymphes aux cuisses blanches agitant des branches d’arbre, et ils foulaient ainsi des poitrines et des seins, des bouches ouvertes de femmes qui les appelaient et des ailes étendues d’oiseaux.

Ils étaient en un atrium bordé de galeries. Des étrangers, des magistrats romains, des sénateurs des chevaliers, des officiers de l’armée, des envoyés des villes venus de partout, s’y coudoyaient avec des affranchis et des esclaves, pendant que, lentement, passaient des prêtres du Soleil dont la mitra jaune resplendissait. Ces derniers faisaient se retourner les étrangers et les provinciaux, qui ne pouvaient s’expliquer leur marche glissante, l’ondoiement de leur croupe, le rythme lascif de tout leur corps prêtant à des échappées de voluptés mystérieuses d’homme à homme, seulement connues de l’Orient.

Dans le bassin très vaste qui s’accalmait, sous un rayon de soleil oblique, un crocodile se pâmait, les yeux atones, crevant son museau au-dessus de l’eau jaune, et dans la profondeur liquide son corps vert-noir s’allongeait, pareil à une poutre. La bête tourna vers Asprenas son regard énigmatique, comme s’étonnant de l’empreinte rouge du fard inexorablement plaqué sur son œil.

Inquiets de ne savoir où ils se trouvaient, ils demandèrent qu’on les conduisît auprès de l’Empereur. Quelques-uns de ceux à qui ils s’adressaient riaient alors, surtout de la grande tache rouge de l’œil d’Asprenas ; d’autres passaient dédaigneusement. Parfois, des portières s’entr’ouvraient sur des salles qui apparaissaient tout à coup, avec des ameublements d’or et d’argent, ou bien sur des jardins aux verdures infinies et des cours intérieures pleines de gens aux costumes éclatants.

D’une partie du Palais s’élevaient une rumeur claire de sistres et de cithares, des chants barbares et même des rugissements de bêtes féroces ; des bruits de glaives, des heurts d’armures, une immense clameur d’individus étouffant à voir un spectacle et que contiennent des soldats.

Ils traversèrent un atrium plus étroit. Ils devaient s’éloigner du centre, car maintenant moins de gens les coudoyaient, comme eux mélancoliquement à la recherche de quelque familier. C’étaient des étrangers, qui répondirent aux Brundusiniens en des langues inconnues.

Cependant, les rugissements grandissaient ; ils crurent voir, par une portière entr’ouverte, le profil vague d’un lion dont la crinière frisée faisait, sur un pan de mur s’ensoleillant, une ombre fantastique. Ils s’en retournèrent pour se trouver dans une cour déserte que traversait précipitamment un esclave noir, et où s’enlevait un jet d’eau du milieu d’une vasque basse, aux moisissures de végétation. Alors, ils eurent réellement peur. Des cris confus leur parvenaient, comme poussés par des individus égorgés. Se croyant poursuivis par une invisible troupe d’hommes armés, ils se précipitèrent dans un couloir obscur bordé de statues toutes blanches touchant le plafond de leur tête casqués de gladiateurs ou d’empereurs.

Une lourde porte bardée de bronze aux clous d’argent, puis une pièce étroite close, en face, par une portière aux ramages d’or tombant épaissement d’un centre émaillé. Au fond, un lit plaqué d’ivoire, un

hépica *63 d’or au milieu ; des vases de porphyre aux dessins de guerriers grecs nus, lançant le palestre, des vases rouges de terre aux dessins noirs, des vases de terre bleue semés de pierreries. Sur un meuble de bronze, des coupes très larges, à fond d’émail vert d’eau, des fioles de mixtures secrètes, des objets de voluptés impénétrées qui firent lever vers le plafond, par le vélum duquel un jour gris coulait, l’effroyable œil rouge d’Asprenas !

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