L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 43 sur 66

Pages du PDF

L'agonie

Chapitre XX

 

Un grand tumulte, au dehors, de chevauchée ! Une porte s’ouvrant, et, en un fracas de prétoriens le portant, Atillius évanoui, une large blessure à la tête, une blessure exprimant un sang rouge qui a teint son casque et sa cuirasse. Habarr’ah accourt vers Atillia et Madeh, encore couchés dans l’atrium, sous le regard du singe stupéfait, du paon qui éploie sa queue cascadante, et du crocodile, dont la gueule a crevé de l’eau du bassin, inquiètement.

— Levez-vous, levez-vous, voici Atillius !

Atillia veut se lever, mais Madeh la retient :

— Non ! Reste. La mort avec toi, par Atillius, plutôt !

Habarr’ah le soulève des bras ; Atillia se dégage, mais pas assez rapidement pour que les prétoriens emplissant l’atrium ne les voient, lui, nu, elle la gorge défaite, une sandale égarée au loin, et Habarr’ah essayant de les couvrir de sa palla protectrice.

Atillius ouvre les yeux ; il agite les bras, essaie de parler, cherchant à rassembler l’être qu’il y a encore en lui, aux souvenirs montant confusément en apparence de Madeh dont il est amoureux, de Madeh que, pour mieux conserver à sa passion, il a tenu loin de tout, des hommes et des femmes, du Palais des Cæsars et des Jardins de la Vieille-Espérance ; le gardant en sa maison des Carènes comme une fleur merveilleuse en un vase exquis. Il comprend tout, en une rapide divination qui le fait assister à l’acte sexuel. Il s’élance sur Madeh, son front déchiré de lambeaux de chair qui saignent.

— Toi, mon Aimé, consacré au Soleil, et que je voulais androgyne !

On le dirait fou. Il rit. À Atillia :

— Toi, ma Sœur, se donner à celui qui est à moi !

Les deux mains à sa blessure :

— Pendant que je recevais ce coup, celui de la Mort, peut-être !

Il s’avance plus près de Madeh qui, n’essayant pas de fuir, le regarde très calmement :

— Tiens ! Vois ! Est-ce toi qui me guériras, maintenant ?

Et il lui montre obstinément sa blessure, reçue dans l’épouvantable dispersion de l’émeute, au moment où Atillia se sauvait avec Habarr’ah, et durant une furieuse charge passant sur des milliers d’hommes qui barraient le Palatin. Atillius a vaincu, mais une pierre, de loin lancée, a écrasé son casque, brisé la jugulaire, mêlé au métal et au cuir des caillots de sang. Alors, des prétoriens l’ont apporté à sa maison des Carènes.

Il prend les mains de l’affranchi, l’attire à lui, nerveusement :

— Dis ! dis que tu n’as pas usé d’elle ; dis que tu es resté ce que tu étais !

Madeh restant muet :

— Tu ne réponds pas. Atillia va me répondre, elle, ma Sœur !

Atillia veut se dérober. Il la saisit par le poignet :

— Ici ! Ici, à la face de tous, tu vas le dire !

Les prétoriens essaient de l’entraîner, indulgents pour ce désespoir qu’ils ne comprennent pas, étonnés de cet adolescent nu, de cette jeune fille à la stola écartée, et de cette Éthiopienne qui a tenté de les cacher. Mais il résiste vivement, comme sous un coup de folie terrible qui injecte ses yeux de sang. Alors Atillia, tout émue, l’étreint, sanglotante, secouée, délirante, endolorie :

— Oui ! Oui ! Pardon, je ne savais pas ! Laisse-le, laisse-le ! C’est ma faute !

Elle lui dit : « laisse-le », sachant que son frère a tout pouvoir sur Madeh, qu’il peut le tuer ou le vendre, semer ses os par la Campagne de Rome, ou le jeter au crocodile. Non ! Non, cela ne sera pas ! Et elle le supplie, et elle l’amollit, lui confessant l’acte en mots entrecoupés, s’en accusant seule, acquittant Madeh de tout. De la pitié et de la terreur s’exhalent d’elle, sur le sein d’Atillius, où du sang de la blessure a coulé.

— Ah ! tu ne veux pas que je le jette au crocodile, crie-t-il, tu ne veux pas que je le tue ; qu’il s’en aille alors ! Va-t’en, fait-il à Madeh ; va-t’en, que le soleil n’ait plus de prêtre en toi ; va-t’en, que je ne te voie plus ; va-t’en, que ta face ne se présente plus à moi ! Qu’ai-je à faire de toi ? Je suis frappé, à mort peut-être, et je mourrai seul, et tu ne seras pas là, et je ne t’appellerai point mon Aimé, mon Adolescent, mon Androgyne. Va-t’en, et tu riras librement de ton maître, et tu t’amuseras avec des prostituées comme tu t’es amusé d’Atillia, Je ne t’en empêcherai pas. — Et toi, Sœur, rejoins-le, qu’il vive avec toi. Moi, je ne veux plus vous voir, je veux rester seul, seul ici, à mourir sans vous. L’Empire n’ira pas loin maintenant que je suis frappé et que Madeh m’aura quitté. Et surtout qu’il ne revienne plus, ou je le jetterai de mes deux mains au crocodile, celui qui a souillé ma maison ! Partez, partez ; traversez Rome, toi, la sœur d’Atillius, toi, l’aimé d’Atillius, vivez à Rome ou ailleurs, je ne vous poursuivrai pas, je ne veux plus de vous. Partez ! Partez !

L’affranchi ne remuant pas, il le veut frapper. Mais le janitor pousse Madeh vers sa loge :

— Viens ! Tu retourneras, sa colère passée. Habille-toi vite et pars. Si tu as à me voir, frappe deux fois, je saurai que c’est toi et je t’ouvrirai, et tu le reverras, et il te pardonnera !

Et le janitor qui s’est attaché à Madeh, autant par sympathie que par pitié, lui donne une toge à lui, un bonnet brun, des sandales de bois, un vêtement grossier d’homme du peuple, trop grand pour sa taille. Madeh se revêt lentement, avec le sourd désespoir de n’avoir pas reçu un coup mortel d’Atillius que maintenant prétoriens et esclaves emportent, évanoui en une crise suprême, pendant que Madeh pousse des cris déchirants :

— Pourquoi ne m’a-t-il tué ? Et cependant je ne suis pas coupable, mais la Nature plutôt. Car, Janitor, j’ai été homme et la femme s’est adressée à mon sexe qu’Atillius croyait neutralisé. Est-ce que je l’ai voulu ? Je m’en vais vivre librement et pauvrement, en homme. Adieu ! Adieu, Janitor ! Je vais chez mon frère Ghéel. Adieu ! Adieu ! Atillia m’oubliera et Atillius aussi, si sa blessure n’est pas mortelle. Cela devait arriver, et longtemps je songeai qu’ainsi serait la fin, car ni lui, ni moi, ni elle ne pouvions vivre ainsi. Et maintenant que croule l’Empire que le monde salue un autre Empereur ! Au besoin, je retournerai avec Ghéel, tu sais, au pays syrien ! Je suis libre ! Adieu ! Adieu, Janitor !

OceanofPDF.com