L'agonie
Livre III
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I
Vêtu de la méchante toge du janitor, la tête nue et les sandales de bois aux pieds, Madeh fuyait. Le soir enlinceulait Rome de vapeurs grises. Des lumières piquaient les fenêtres des hautes maisons, illuminaient toute la ville, de l’Aventin au Pincius, et elles l’auraient animée de joie sans les massacres de la journée et de la veille, lugubres à cette heure grâce à des lamentations qui s’élevaient de toutes parts, en fusées traînantes de voix pleurant des morts.
Dans la Tabernole, Madeh enjamba des cadavres abandonnés, dont les toges sanglantes faisaient des haillons rouges. Parfois des cris en sortaient, des cris de blessés, mêlés aux morts, qui imploraient des secours.
Madeh se reconnaissait difficilement dans les quartiers de Rome. Il allait vers le Tibre, et, dans l’espoir que le premier pont le conduirait à la Région Transtévérine, il se dirigeait assez droitement vers le pont Sublicius en coupant la Voie Suburane amorcée à la rue Neuve. Autour de lui des blessés geignaient, des femmes mi-vêtues l’appelaient sous des lueurs rouges de lanternes ; des hommes aussi le hélaient, l’invitant à quelque prostitution. Il marchait très vite, n’écoutant personne, décidé à retrouver Ghéel quand même, se sentant perdu dans cette immense ville qu’il n’avait vue qu’à la gloire des triomphes impériaux.
Un grand silence partout, seulement brisé de chuchotements épars d’individus qui s’enfuyaient. Des bouffées d’air frais frappaient sa gorge, précursant le Tibre dont il s’approchait et qu’il aperçut enfin, dans des élargissements de sang que berçaient ses flots.
Rome, mamelonnant sur ses sept collines coiffées de masses noires d’où des fumées s’évasaient, avait un aspect sinistre. Surtout le fleuve était effrayant ; ses gargouillements ressemblaient à des plaintes de blessés, venant de très loin pour se perdre très loin ; même ses flots avaient des rondeurs suspectes, comme s’ils eussent emporté des cadavres, la face verdie au ciel étoile.
Madeh remonta la grève jusqu’au pont Sublicius qu’il traversa sous le regard des prétoriens que le Préfet de Rome avait postés là. De l’autre côté du Tibre, la rive s’étendait, gonflée, sinueuse et confuse, à peine coupée, de petites habitations de pêcheurs et de gens réunis en colonies étrangères. Il hésitait à s’enfoncer dans cette Région Transtévérine, sillonnée d’un lacis de ruelles désordonnées, nullement éclairées, au sol se détrempant dans de l’humidité, et il ne savait comment y retrouver Ghéel, quand il aperçut derrière lui une forme humaine qui le suivait.
Une apparence d’homme aux épaules effacées, avec une tête ronde à méchante calantica flottant sur les oreilles, une tunique courte, sous un diploïs déchiré, des jambes nues et des sandales de bois comme les siennes, paraissait à de rares lueurs de boutiques, courant obliquement sur lui, pour s’arrêter quand il se retournait, très hésitante malgré tout, et comme épeurée elle-même de le suivre. Madeh ne savait que penser, quand l’éclair de la lanterne de corne d’un passant fit saillir la face de l’homme qu’il héla :
— Hé ! citoyen, veux-tu me dire où demeure le nommé Ghéel, potier dans cette Région !
L’homme cria faiblement de loin :
— Je ne me trompe pas, c’est toi, l’affranchi d’Atillius !
— Madeh ! répondit Madeh pour qui cette voix n’était pas inconnue ! Approche donc, citoyen, et conduis-moi chez Ghéel, si tu le connais.
— Oui ! je le connais, fit l’autre qui, s’approchant rapidement, ajouta en lui serrant le bras avec une sorte de respect qui le rappela à son sacerdoce de prêtre du Soleil :
— Et toi-même, tu ne me reconnais pas ?
Madeh le regarda sous des lueurs de tavernes saignant, toutes rouges, et, très joyeusement :
— Amon, est-ce pas ? Tu vas m’être utile, alors !
— Je me le disais en te suivant : c’est bien là la démarche de Madeh, qui va voir probablement Ghéel, son frère du pays. Aussi, se déguise-t-il pour n’être pas reconnu dans cette Région de juifs, de voleurs, de chrétiens et de pauvres, qui en auraient vite fait de sa personne chère à Atillius !
Et Amon, mal vêtu, la face amaigrie, la barbe court-blanchôte, ajouta mélancoliquement :
— Ce n’est pas comme moi, qui ne me déguise pas, car je suis plus pauvre que les pauvres, et Jephunna m’a dépouillé, avec les siens, de malhonnêtes juifs qu’Osiris confondra !
— Moi aussi je suis pauvre, dit Madeh, et il y a quelques heures j’étais ce que tu m’as connu. Je ne me déguise point pour voir Ghéel, mais j’ai besoin de lui, car je n’ai pas de maison et ne sais où coucher.
Amon sursauta :
— Que se passe-t-il à Rome, pour qu’un citoyen paisible comme moi soit impunément volé, et qu’un prêtre du Soleil comme toi, affranchi d’un puissant parmi les puissants, n’ait pas de gîte. Tout hier et ce matin on s’est battu dans les rues, de l’autre côté du fleuve ; j’ai entendu les clameurs et vu emporter des blessés. Est-ce qu’Elagabalus serait dépouillé de l’Empire, et ton maître Atillius, j’en tremble, tué ?
— Non ! répondit Madeh en branlant la tête, j’ai quitté Atillius, je ne veux le revoir. Je veux vivre pauvre avec Ghéel, et travaillerai sans doute avec lui. Ne me demande pas pourquoi. C’est un secret que je veux garder.
Il se tut un instant pour reprendre :
— J’erre dans cette Région que je ne connais pas, à la recherche de Ghéel dont tu dois sans doute connaître la demeure ?
— Non ! fit d’une voix étouffée Amon.
Il se tut aussi, mais pour ajouter à son tour :
— J’ai connu Ghéel jadis, je l’ai revu quelques fois, mais depuis que Jephunna m’attira dans sa méchante famille, je n’ai pu m’entretenir avec personne. Elle m’avait presque emprisonné ; elle me surveillait comme un ânier qui surveille son âne. Ma fortune dissipée, elle m’a jeté dehors, et tout m’est étranger ici comme à toi. Mais la chose importe peu. Je vais demander aux maîtres des boutiques encore ouvertes la maison de Ghéel ; nul doute qu’ils ne le connaissent.
Et, amicalement aux bras l’un de l’autre, Amon gardant une grande déférence pour Madeh, ils s’enfoncèrent dans la Région qu’une lune, levée à peine, éruginait de longs rayons. C’étaient toujours de petites habitations, dont la brique et le bois gémissaient sous un vent mystérieux du Tibre ; c’étaient des œdicules bas, aux portes de bronze oxidé ; des arcs troués de ruines mangées de plantes vivaces, des fontaines pleurant en des bassins à fleur du sol, des carrefours qu’éclairaient des lumignons alourdissant l’atmosphère de fumées élargies, et toujours des ruelles se croisant, sinistres, à perte de vue du Janicule au Vatican. Leurs habitants glissaient, sans répondre à Amon et à Madeh qui les appelaient ; de très loin ils se retournaient, immobiles sur un pied, la toge écartée et une main en l’air, semblables à des ibis fantomatiques. Quelquefois des coups de sifflet troublaient la nuit, et des voix barbares, des voix d’hommes du Danube ou de la Cyrénaïque criaient des mots auxquels ils ne comprenaient rien. Ils avançaient, interpellant toujours des passants, lançant à des boutiques qui se fermaient le nom de Ghéel, espérant retrouver le potier et se perdant dans la Transtévérine comme en des catacombes infinies.
D’une taverne, quelqu’un sortit qui leur répondit, après beaucoup de saluts :
— Ghéel ! Oui, je connais cet homme qui est un potier, comme vous me le dites. Vous ne vous trompez pas. Ghéel ! Mais je ne sais pas sa demeure !
Et ce quelqu’un rentra, dans la trouée de lumière jaune d’une lanterne, appendue à sa ceinture de cuir. Madeh se désespéra :
— Nous ne le retrouverons jamais, Ghéel, jamais !
Ils retournaient sur leurs pas, obliquant vers le Janicule qui s’atténuait jusqu’au Tibre que la lune ascendante éclairait largement. Un individu marcha très vite devant eux qui s’arrêta enfin sur leur appel :
— Ghéel, oui, Ghéel ! C’est un potier dont je retrouverai la demeure les yeux fermés. Cordula m’a souvent causé de lui !
Amon et Madeh le rejoignirent ; l’individu les fit courir en d’autres ruelles dont les boutiques se fermaient tout à fait, et les lampes des carrefours s’éteignaient avec des crépitements charbonneux. Ils n’entendaient que le flic-floc de leurs sandales de bois sur le sol boueux et la fugacité de gros rats s’échappant de trous ignorés, et ces bruits étaient à peine coupés d’aboiements aigus de chiens éloignés qui semblaient pleurer longuement. L’individu leur racontait des histoires étranges : par exemple, celle d’un dieu dace enlevé en un temple, au bout du monde, par des prêtres aux ailes de chauves-souris, et qui s’était enfui sur un navire à douze rangs de rames que manœuvraient des matelots à la peau jaune comme du cuivre pur ; cette autre aussi d’un éléphant venu à Rome, de certaines contrées de derrière l’Euphrate, et durant ce long voyage s’étant intelligemment ingénié de demander son chemin aux caravanes. Il s’était construit un radeau pour traverser les fleuves et très habilement avait emporté sur son échine des provisions pour plusieurs jours. Lui, Scebahous, de sa profession vendeur de porc salé, l’avait vu et ouï ; il le jurait, et rien n’était plus croyable. Scebahous ajoutait :
— Vous êtes un peu comme cet éléphant et je suis comme les voyageurs à qui il demandait sa route. Ce qu’il obtenait si facilement d’eux, vous l’obtenez de moi, Scebahous, qui connais Ghéel pour lui avoir vendu souvent du porc salé !
On était à la moitié de la nuit. L’Égyptien et l’affranchi crurent reconnaître les ruelles traversées tout à l’heure, en lambeaux de perspectives brouillées. Alors Scebahous s’écria :
— Je crois que je me suis trompé. La maison de Ghéel est de l’autre côté, j’en jurerais à la direction du vent !
Il spuma *80 son doigt, l’exposa silencieusement à l’air, et courut tout à coup jusqu’à l’extrémité de la rue. Après être revenu :
— Oui, assura-t-il, j’ai reniflé le Tibre là-bas, et c’est de ce côté que nous retrouverons Ghéel.
Ils le suivirent, n’écoutant plus d’autres histoires extraordinaires ; Madeh songeait à Atillia et à Atillius ; Amon à Jephunna. Il l’avait connue sur la Voie Appia, cette Jephunna aux yeux tendres et bien fendus de gazelle, dont la famille, de Samarie, était de religion juive. Un soir, qu’échappé aux sollicitations du poète Zopiscus et du chrétien Atta, il se proposait de retourner à Alexandrie, Jephunna l’aperçut et lui sauta au col :
— Je songeais à toi, mon aimé, lui dit-elle, et les miens t’ouvriront leur porte, et tu seras des nôtres, si tu veux. Je t’aimerai et t’entourerai de soins et de gâteries.
Il l’avait suivie, très en goût pour cette Juive d’allures si libres, qui ne se donna que bien longtemps après. Il avait eu, dans la région Transtévérine, une belle chambre chez le père de Jephunna ; prenant ses repas avec sa famille pullulante, composée des aïeux de Jéphunné et de son épouse, très acariâtres ; d’un cousin, long et maigre juif, gâté par le vice d’Onan, auquel il se livrait ostensiblement, et des frères de Jephunna, leur aînée, qui s’adonnaient à des actes contre nature. Peu à peu, Jephunna, qui le surveillait sans cesse, ne lui permit plus de sortir hors d’un certain rayon de la maison juive. L’Égyptien, très heureux des attentions de la jeune fille, n’avait pas eu souci de sa fortune, apportée en des coffres de bois du Nil, qui s’en était allée doucement. Puis, elle se donna à lui, un beau jour de mai, presque sous l’œil de Jephunné : il l’eût épousé si celui-ci l’avait exigé. Mais non, Jephunné, pas plus que Jephunna, n’exigeait une union, apparemment pour avoir la faculté de le jeter dehors le jour qui verrait Amon pauvre, ce qui arriva enfin !
IL N’EUT PLUS RIEN ! — Alors, ce fut pour Amon une impossible vie de privations et de coups. Souvent Jephunné lui retrancha de ses repas. Jephunna se refusa à lui ; ses frères le frappèrent, sa mère et ses aïeux, le réduisant à l’état d’esclave, lui firent laver le sol, récurer la vaisselle, porter l’eau, après l’avoir relégué au fond d’une pièce noire, pleine de rats et de scorpions. L’Alexandrin, qui aimait Jephunna, ne pouvait se priver de la voir, de la sentir, avec, en l’âme, le regret et le désir de son corps, ne comprenant que lentement la scélératesse de cette famille juive, qui arracha à sa faiblesse une fortune acquise si laborieusement à vendre des lentilles de l’Égypte, hélas ! si loin, où il ne retournerait probablement jamais.
Déjà Jephunna lui avait dit :
— Va-t’en, chien, âne d’Alexandrie ! Je ne t’ai jamais aimé. Tu es pauvre, vieux, laid, et nous n’avons que faire de toi !
Il y avait quelques heures à peine, à la suite de scènes abominables, sa main s’était levée sur Jephunna. Mais elle l’avait arrêté, pendant que son père le frappait dans le dos, que les jeunes frères le mordaient aux mollets, que les aïeux lui jetaient, de fureur, de l’eau bouillante. Il s’était alors enfui, se promettant de ne plus revoir Jephunna et Jephunné, avec eux la famille entière. Deux années s’étaient écoulées misérablement.
Et ces douloureux souvenirs le torturaient tellement qu’il n’entendit pas Scebahous s’exclamer :
— Ce Ghéel, à dire vrai, je ne le retrouve plus. Avec cette nuit qu’à peine la lune éclaire, je ne me reconnais pas. Nous voici dans le quartier des Juifs.
Dans le quartier des Juifs ! Amon frissonna, entrevoyant Jephunna et Jephunné, l’oncle qui se masturbait, les frères qui se sodomisaient, avec un reste d’amour pour la Juive qui longtemps le battit et l’injuria. Mais Scebahous continua :
— Ces Juifs, je les exècre ! Ils n’aiment pas le porc salé, et j’en vends. Ce n’est pas comme Ghéel, qui est chrétien, dit-on, mais qui m’a acheté de mon porc, et dont Cordula me parle souvent. Cordula est une excellente Campanienne, dont j’use quelquefois contre du porc salé, et nous faisons échange des deux chairs. Mais j’aime mieux la sienne, si elle aime la mienne !
Il rit glorieusement, en ajoutant très fort, et sans que Madeh et Amon lui répondissent :
— Je suis Cilicien, je gagne des as et j’aime à faire plaisir. Cordula m’en sait toujours gré, car elle me permet de rester un peu plus souvent avec elle !
Ils avaient dépassé le quartier des Juifs, aux toits se rejoignant en voûtes, avec des lumignons roux en ses encoignures suspectes, des escaliers de bois et des portes lourdes brouillées d’obscurité. Encore un grand pan du Tibre s’étala au loin, comme une effroyable gueule bâillant dans la nuit.
— Je crois que nous allons y être, fit Scebahous sans s’émouvoir autrement Et, malgré le silence obstiné de ses compagnons, il bavarda encore :
— Je puis vous jurer que je n’ai pris part à la rébellion du Cirque et à celle d’hier matin. Pourquoi l’aurai-je fait ? La vente de mon porc salé me suffit, et je ne suis pas inquiet d’Elagabalus et de Mammæa, laquelle, dit-on, veut l’Empire pour son fils. Je connais cependant beaucoup de gens qui se sont battus. Qu’ont-ils gagné : moins qu’un morceau de mon porc ! Il paraît que c’étaient des chrétiens qui en voulaient à Antoninus, Elagabalus, Varius, Avitus, comme vous voudrez. Je ne comprends pas pourquoi les chrétiens se sont mêlés à cette sédition. Ghéel est un chrétien, le bruit public l’assure, mais je suis certain qu’il ne s’est pas mêlé à la lutte qui a fait des blessés et des morts. Il ne se cachait nullement, et on ne lui a vu aucune arme. Même on m’a dit que les chrétiens sont divisés : les uns penchant pour l’Empereur, les autres contre l’Empereur ; les uns pour l’Orient, les autres pour l’Occident. Naturellement, la chose m’est indifférente. Je vends de mon porc à l’Occident et à l’Orient, et pourvu qu’on le trouve bien salé et bien fumé, avec un goût de porc excellent, me voilà tranquillisé. Cependant, je suis Oriental, de la Cilicie, qui est loin ! Entre nous, l’Empire n’est pas précisément favorable aux pauvres comme moi et vous, qui avez des sandales de bois et des vêtements de laine. Mais je me satisfais aisément. Si mon porc salé se vend, je suis content. Scebahous qui vous parle vous souhaite sa quiétude et sa modestie ! Ne point se tourmenter de choses vaines et vendre sa marchandise, voilà ce que tout bon citoyen doit vouloir en sa vie qu’agitent si facilement l’Empire et ses prétoriens, Elagabalus, Mammæa, cet Atillius qui écrase si volontiers les rebelles, — le connaissez vous, cet Atillius ? — les chrétiens, les Juifs, tout, tout, tout, excepté les sages vendeurs de porc salé comme moi, et les prudents citoyens comme vous devez l’être ! Si chacun m’imitait, l’Empire serait heureux ; les prétoriens n’égorgeraient pas les citoyens, les citoyens laisseraient l’Empereur à ses amusements, et Mammæa, qui a intérêt à la rébellion, irait ailleurs. Nous mangerions tous du porc salé ; nous vendrions tous du porc salé, et des Scebahous comme moi se feraient toujours un plaisir de conduire chez des chrétiens, comme Ghéel, de probes citoyens comme vous !
Scebahous les quitta encore. Le quartier s’éclairait peu à peu de jour ; des places et des rues crevaient en une douceur violette, des bouts d’édifices trouaient le ciel qui blanchoyait. Des étoiles s’éteignaient, comme des yeux clos par la mort. Et des gens matutineux sortaient, s’étirant, avec de vagues aspects de bêtes échappées ; des chiens couraient, avec des aboiements rauques. Madeh et Amon se virent une face fatiguée, des traits tirés, surtout Amon qui avait tellement maigri que l’affranchi poussa un cri :
— Qu’est-ce que tu as donc ? fit l’Alexandrin surpris.
— Tu as souffert, toi ?
— Si j’ai souffert ! exclama le malheureux. Jephunna me battait et Jephunné me torturait. Ils m’ont tout volé, tout, et maintenant je n’ai pas une brique pour reposer ma nuque, mes sommeils s’écouleront à la froidure des nuits, et moi qui possédais une fortune n’aurai sans doute pas un plat de lentilles pour apaiser ma faim.
Et, brièvement, il lui raconta sa vie depuis deux ans. Puis il s’indigna, les mains au ciel devenu tout laiteux :
— Il se masturbait, le cousin de Jephunné, bien devant Jephunna qui n’en ressentait de honte ; et ses frères, à elle, qui se violaient sous mes yeux, souvent me proposèrent de les violer !
— J’ai vécu mieux et plus mal, assura Madeh. Mais oublions tout. Pour le moment, je t’engage à venir avec moi chez Ghéel qui te recevra aussi. Nous nous reposerons de la longue marche de cette nuit, et aviserons ensuite.
Scebahous apparut :
— J’ai retrouvé la maison de Ghéel, qui est vers le Tibre, s’écria-t-il. Nous avions justement passé devant à deux reprises , et je l’ai reconnue à la fumée du four. Il est heureux, ce Ghéel ! Suivez-moi donc, nous allons y être !
Ils y furent bientôt, et Scebahous, très joyeux de cette nuit passée à bavarder, les laissa en leur disant, avec de grands saints :
— Ne me remerciez pas ; mais si vous voulez connaître des histoires curieuses, écoutez Scebahous, Scebahous, qui vend du porc salé, vous racontera des choses qui vous agréeront. C’est ce qui plaît d’ailleurs à Cordula, laquelle me parle souvent de Ghéel, car elle l’aime, ce Ghéel, je ne sais trop pourquoi ! Cependant, le bon porc que je lui offre en échange du plaisir qu’elle me donne n’est pas à dédaigner. Adieu, probes citoyens ! Donnez de mes nouvelles à Ghéel qui m’achète de mon porc, et m’en achètera encore, si vous le lui recommandez.
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