L'agonie
Chapitre VIII
Rome s’éveillait de son pénible sommeil, avec la vision, brutale encore aux yeux, de l’entrée d’Elagabalus. Ç’avait été une fête colossale, roulant sur la Ville en furieuses folies, une abominable entrée de l’Asie lascive conquérant Rome par ses femmes nues, ses prêtres du Soleil aux mouvements suspects de croupe, et son jeune Empereur que la multitude désignait de noms infâmes, glorieusement acceptés.
Dans les bains et les tavernes, sous les portiques ou à l’ombre des rostres, on se remémorait à voix basse cette entrée, dont les derniers tronçons se tordaient encore le lendemain à travers les quartiers populaires, en des saoulements dignes des excès d’Elagabalus, qui étonnèrent les vieux Romains, cependant habitués à des excès d’empereurs.
Chacun le revoyait, la face vermillonnée, les sourcils peints comme ceux d’une idole, une haute tiara jaune incendiée d’opales, d’améthystes et de chrysolithes, une robe de soie traînante, tramée de dessins violents, la première qu’on eût vue, dont les manches lourdes pendaient, conduisant en l’attitude hiératique d’un dieu un char à seize chevaux blancs où sur un autel de pierreries reposait, tel qu’un phallus, le Cône de pierre noire, rond à son sommet. Des Syriennes nues, aux attaches des mains et des pieds déliées, dansant au pincement de l’asor babylonien et au frétillement du sistre isiaque, avec des ondoiements brusques de reins et de cuisses ; des files de prêtres du Soleil, simulant l’horreur de l’embrassement mâle ; des chars et des civières dorés, lamés d’argent ou d’ivoire torsionnés, d’où, en des cassolettes, brûlaient des parfums ; d’où, en des vases très hauts, fumaient des vins rares, et des milliers d’Orientaux qui n’avaient pas de ceinture à leur robe flottante, dont les sandales molles laissaient voir des bas de jambes nues et lascives, et les joues se bandaient de peaux pourpres attachées sous le menton. Un pêle-mêle de sénateurs et de consuls à pied, chantant des hymnes au Principe de la Vie, cette Pierre-Noire désormais substituée en son matérialiste symbolisme aux dieux anthropomorphisés de l’Occident ; des cortèges d’éléphants, de léopards et de lions enchaînés ; des litières, sur des épaules d’esclaves noirs aux cheveux dans des résilles d’or ; des rhédas glissant sur leurs quatre roues historiées, des thensas dont le caisson était porté sur deux roues seulement, rapidement filant sous la traction d’animaux extraordinaires — onagres, hémiones, zèbres et zébus — des carruches décorés de choses éclatantes, où s’étalaient, sur des coussins couleur de safran, des femmes de grandes familles romaines dont les seins bondissaient sous des subuculas de lin, laissant voir des blancheurs de poitrines ou des cuisses pantelantes que, par instants, des hommes venaient baiser ! Une tourbe de prêtres de Kybèle, battant des cymbales de bronze et des tambours heurtés avec les doigts, se meurtrissant le sein ou montrant, en des écarts de jambes, des mutilations de sexe toutes fraîches ; de Pan, ceints d’une ceinture de peau, frappant à coups de sangles des femmes qui s’écartaient en criant ; d’Égypte, portant Anubis, le dieu à tête de chien. Beaucoup de musiciennes et de musiciens, soufflant, heurtant, battant, piquant, des instruments, ou colossaux ou exigus ; sambuques hautes comme des colonnes, psaltérions posés sur la tête et joués ainsi, tibias à un ou plusieurs trous isolés ou doublés, à embouchure simple ou à bec recourbé ; crotales, sistres, cymbales, tambourins ; flûtes de Pan, flûtes de corne, flûtes de fer ; magadis, tambourahs, épigonions, chelys, phormynx, cithares, variétés de lyres ; des nébels de Palestine et des asors d’Assyrie ; toutes les formes, toutes les mélodies, tous les enchantements s’envolant sur des rythmes qui paraissaient s’embrouiller mais qui, à la longue, s’harmoniaient délicieusement ; enfin, des bateleurs et des danseurs de corde ; de jeunes hommes d’allure équivoque, à la chair brune, aux larges anneaux de cuivre pendillant à l’oreille, qui menaient des ours par les narines enchaînés ; des Africains emmenant des chameaux ; une multitude innommable et bruyante, parlant tous les langages, coulant en fleuve vivant par les voies irradiées autour du Capitole, Angles et Germains, Ibères et Ligures, Italiques et Lybiens, Numides et Éthiopiens, Daces, Grecs, Phrygiens, Asiatiques qu’on voyait partout, qui débordaient de tout, ivres d’avoir pris Rome à la suite d’Elagabalus dont le char passait en des clameurs roulant en tonnerres lointains.
Ce Triomphe, d’ailleurs, avait conservé son aspect militaire d’entrée impériale, tant la discipline subsistait sous les commotions politiques. Ç’avait été d’abord, à l’imitation des Triomphes de jadis, une ouverture
d’æneatores *58 soufflant dans leur clairon à tube recourbé ; de joueurs de trompettes et de cors de bronze arrondis comme de grands croissant de lune ; de buccinatores sonnant dans des buccines tordues en spires ; puis, menés par des prêtres à la robe blanche, des bœufs dont les cornes étaient dorées et la tête enguirlandée ; des captifs qui, n’ayant pas voulu reconnaître le nouveau pouvoir, passaient, enchaînés, avec leurs femmes et leurs enfants ; et des licteurs portant des faisceaux entourés de lauriers, suivis de danseurs vêtus en satyres et couronnés d’or. Ensuite, l’armée entière.
Des turmes de cataphractaires et de sagittaires ; des manipules de hastaires, de triaires et de principes, au bord desquelles couraient les centurions, à la poitrine décorée de phalères de bronze, et leurs étendards jaunes ou pourpres à leur tête ; des auxiliaires allant un pas de charge, les glaives nus, les boucliers relevés ; puis la cavalerie légère et la cavalerie lourde coiffée de casques de fer ou de cuivre ; des archers parthes et des frondeurs crétois, dont une gueule de bête couvrait l’énergique tête brune ; enfin, les valets de l’armée et les esclaves frappant des mulets, des chameaux et des éléphants chargés. Les lions et les léopards, par les pattes attachés à des chaînes de fer, étaient poussés à coups de crocs, et ils rugissaient, ils miaulaient, en des bonds nerveux.
Et cela avait coulé dans le tumulte des instruments, les grandes et réitérées acclamations d’un peuple qui applaudissait à Elagabalus pendant que beaucoup le maudissaient, les fureurs d’individus qui, par instants, frappaient des citoyens assez hasardeux pour ne pas vouloir s’incliner devant la Pierre-Noire, oscillante au soleil baisant les pointes blanches des lances, les bords jaunes des boucliers, les mailles bleues des armures, les hampes d’or des étendards, dont les enchevêtrements tranchaient leurs couleurs brutales sur les fonds d’azur du ciel immuable et dur.
Cette gloire d’un Empire nouveau visionna tout le jour, comme une mer furieuse, heurtée aux temples, brisée aux portiques et aux angles des voies ; elle monta en triomphe au Capitole, sans plus d’ordre à la fin, emplissant le Forum d’une multitude armée, casquée, aux tons de violentes chairs desquelles fluait un fort relent de débauches emportées. Indignés, des Romains ennemis de l’Orient s’étaient voilé la face ; des matrones coururent s’enfermer chez elles ; pour avoir essayé de chasser l’Empereur et d’arrêter la marche de la Pierre-Noire, le préfet du prétoire, Julianus, fut égorgé ; du sang coula, et maintenant chacun se disait que c’était la fin de Rome, la conquête des vainqueurs par ceux que l’on avait jusqu’à présent vaincus !
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