L'agonie
Chapitre XXII
Les Étrangers s’écoulaient tumultueusement, poussés à nouveau par les prétoriens. Quelques-uns, résistant, avaient été égorgés, et leur sang coulait partout, et ils y piétinaient, effarés. Une porte de bronze découvrit un couloir qui n’avait plus de fin, où ils entrèrent. Ils n’exultaient plus pour l’Empereur ; ils ne lui accordaient plus des qualités surhumaines ; ils ne le louaient plus de se donner à Hiéroklès, de vouloir le mariage de la Lune et du Soleil, de faire de la Pierre-Noire le signe de la Vie et de s’être érigé dieu, lui, homme ! Leur souci était de s’en aller au plus vite de ce Palais où on les égorgeait, de ce palais qui renfermait des lions et dont le maître violait de jeunes garçons. Mais — et ce fut inattendu — les premiers qui atteignirent l’extrémité de ce couloir crièrent de soulagement, tant ce qu’ils virent les émerveilla.
Une immense salle pareille à l’intérieur d’un temple, avec des colonnes cannelées aux acanthes charnues mordant le plafond partagé de poutrelles dorées, avec une galerie en bordure qui y surplombait, séparée d’autres salles par des portiques de marbre rougeâtre ! Partout, des lits jaunes, des draperies pourpres, des vases sur des piédouches d’onyx, des tapisseries de laine hétéenne, des candélabres et des bassins d’eau miroitant dans des jardins extérieurs. Au parquet, des mosaïques exaltant des triomphes barbares d’Empereurs, des esclavages de peuples et des tumultes de batailles qui resplendissaient de cuirasses et de casques d’or, des ascensions de Capitoles et des quadriges de chevaux blancs lancés en des cirques phénoménaux. Au plafond, en des peintures chimériques, des mers toutes bleues portant des navigiums gaufrés suivis de bandes de dauphins cinglant vers des rivages roses ; des villes fantastiques en des airs tout blancs, avec des murailles s’épaulant l’une à l’autre, et des portes gardées par des amours nus, des femmes baisées en des bosquets légers enguirlandés de fleurs, et, sous des porches, des symétries de plaques d’or et d’argent, qui étincelaient.
Un chant de triomphe ! Les Étrangers voient Elagabalus, comme en une apothéose, sur un trône d’or par les Mages porté, et subitement irruptent les baladins et les prostituées du matin, et une musique de flûtes, de sistres, de crotales, de tympanons, de tambours, de trompettes de fer, de cithares et de harpes entremêle ses sons aux extraordinaires acuités. L’Empereur se couche sur un sigma très élevé ; à sa droite Hiéroklès, à sa gauche Zoticus, favori puissant, et, vêtu d’une robe lâche, les sandales nouées comme celles d’un femme, fardé et lascif, il les baise tour à tour aux yeux.
Devant le sigma des esclaves placent une table à trépied ; des prêtres du Soleil processionnent ; des bestiaires mènent en laisse des lions et des léopards dont l’ombre se découpe, terrible, sur les fonds ensoleillés. L’Empereur, élevant un crater d’or sous le haut regard des Mages gelés, il y a une débandade des prostituées poursuivies dans les salles voisines, un brutal rapprochement des sexes que ne cessent de regarder les Étrangers oublieux des dangers de tout à l’heure, pendant que les instruments s’ouïssent, tour à tour triomphants et plaintifs.
Des encens montent en spires fumeuses, drapant ce décor excessif jusqu’à en déformer les contours. Maintenant, les Étrangers sont témoins de choses qu’ils n’eussent rêvées, et comme si l’enivrement d’Elagabalus les eût également grisés, ils causent tout haut à chaque geste de l’Empereur, à chaque plat qu’on lui présente, à chaque apparition de personnages se dressant dans le triomphe du repas impérial. À ses côtés, d’autres tables se dressent, d’autres tables encore, et sur des sigmas aux coussins pourpres, la goinfrerie s’épand, puissante, buvant à même dans des vases obscènement
sculptés, des diatretas et des acratophorums *66, le vin au pouliot, le vin au mastic que Rome ne connaissait point encore. Les Étrangers se désignent les mets : des talons de chameaux et des crêtes coupées à des coqs vivants, des langues de paons et de rossignols ; des entrailles de mulets dans des plats d’argent posés sur des dos d’impudents silènes, dont les jambes
s’allongent en des feuillages d’or ; des cervelles de phénicoptères *67, des œufs de perdrix, des têtes de perroquets et de faisans, qu’apportent sur des réchauds ciselés des esclaves des deux sexes aux robes de soie pourpre, aux cheveux finement tressés, qui ondulent sur le parquet jonché de lis, de roses, de narcisses et de jacinthes, qui ont les contorsions de croupe et les balancements de buste des danses orientales, pendant que les instruments clament et que les prêtres du Soleil entonnent un hymne à la Pierre-Noire !
Elagabalus est repu sans doute, car il se refuse aux prodigieux plats qui font se pâmer d’admiration les Étrangers. Mais, autour, la ripaille continue, emplissant le Palais d’un bruit colossal, pendant que la promiscuité déborde par les salles, sur des tapis et des peaux d’animaux, sur des marches, sous les portiques, à travers les jardins, partout ! partout ! partout ! De son sigma, on dirait que l’Empereur juge des énergies voluptueuses, car il frappe des mains par instants pour qui ira plusieurs fois au combat de la vie où lui-même voudrait bien courir, sans Hiéroklès et Zoticus, qui, l’enlaçant, le font nerveusement reposer sur leur sein.
C’est au tour des baladins. L’un danse sur une corde, une amphore pleine d’eau à la main ; un autre fait se dresser sur la queue des serpents qui sautillent au son d’une courte flûte ; un autre combattre des singes vêtus en gladiateurs ; un autre gravir des échelles et traverser des cerceaux à des chiens. Le succès est pour le crocodile qui, docile, se roule en boule, happe des glaives, danse un pas égyptien, court une charge de vélites, ouvre trois fois la mâchoire au nom divin d’Elagabalus, ou se renverse sur sa rugueuse échine à ce même nom prestigieux, enfin, se traîne, gémissant, à ses pieds pour les lécher. — Supérieurement joué, crocodile ! L’Empereur est satisfait, car, craignant sans doute qu’un tel artiste ne serve à un autre, d’un geste il le fait emmener avec son maître par des gladiateurs, qui les assomment à coups de crocs rougis au feu !
Ah !
Ah ! Eheu ! — Les transes reviennent aux Étrangers qui se disent que ce massacre d’un homme et d’une bête agonisant sous leurs yeux va se terminer par le leur, dans ce Palais plein de lions, de léopards, de gladiateurs et de prétoriens. N’ayant rien mangé depuis le matin, ils ont cependant bien faim, ce à quoi a songé Elagabalus ; car un nomenclateur leur dit que, reconnaissant de leur Attitude, de leur Soumission, de leur Obéissance et de leur Amour, il leur va abandonner le Palais des Cæsars, avec ses celliers pleins de bons vins, ses cuisines monstres où des
cyrrhes *68 de mulets sont entassés en quantités telles qu’on les sert en guise de céleri, de fenugrec et de cresson ; avec des tétines de laies et des vulves de laies, des lentilles, des fèves, des pois et du riz mêlés à des aérolithes ; des ambres, des perles et de l’or, et du raisin d’Apamée dont il nourrit ses chevaux. Ils se rassérènent. Des esclaves placent des tables devant les lits et des escabeaux pliants pour le grand nombre, pendant que, chose étonnante, la nuit se fait tout à coup et que s’allument les candélabres espacés.
Les Brundusiniens, à moitié hébétés, remarquent que cette salle, avec sa galerie intérieure, ils l’ont entrevue, ce matin, ouverte aux porteuses, de fleurs. Une forte odeur de floraisons leur monte même au nez, faisait virer, sinistre, l’œil d’Asprenas dont la plaque de fard s’est étendue à la chaleur comme un rouge morceau d’étoffe. Dans un bruit de plats, des
ministris *69, une serviette à la ceinture, présentent au millier d’Étrangers les mets sur lesquels ils se précipitent goulûment.
Quoi ?
Quoi ? Eheu ! — Ils sont là, abrutis, les Étrangers, la main en l’air, bouche bée, laissant tomber les mets impériaux coulés en cire qui imitent merveilleusement ceux qu’Elagabalus a tout à l’heure dévorés. D’autres leur sont présentés qu’ils repoussent, sournois et furieux. Les vins sont des eaux teintes, les pains sont en marbre peint, les fruits en terre vernissée, tous apportés en d’adorables plateaux d’or, d’argent et de bronze.
Cependant, ils vont manger ; car c’est fini de leur servir des mets de cire, de marbre et de terre cuite. Circulent maintenant des saucisses de poissons mêlées de coquilles d’huîtres brisées ; des gâteaux de piment arrosés d’urine de lion ; des carapaces de langoustes, de homards et de tortues ; des pattes d’aigles, des squammes de crocodile, des sabots d’ânes sauvages, des sauces de poils de léopards et, en du miel, des araignées immobilisées dans leurs toiles comme en de la soie. Ah ! oui, ce festin leur est agréable, aux Étrangers affamés, même à Asprenas, qui, regardant la galerie de son œil unique, pareil à un disque de chair saigneuse, pousse un cri d’effroi.
De là-haut, où ils apparaissent subitement, des esclaves jettent des poignées de fleurs — les fleurs du matin — aux Étrangers qui s’ébahissent. Une pluie bleue, rouge, blanche, violette ! Des œillets et des roses dans les plats ; des jacinthes et des lis s’abattent sur les têtes, roulent sur les épaules, débordent sur les lits. La pluie s’épaissit, comme une tourbillonnante poussière versicolore d’où se dégagent des senteurs à asphyxier. Et ce qui est terrible, c’est que les portes se referment sur eux, qui ont des fleurs jusqu’aux genoux !
Ah ! mourir ainsi, après avoir déjà échappé aux lions ! — Et ils se précipitent au centre, où les impitoyables fleurs les atteignent en une avalanche de sépales effeuillés. Ils essaient d’escalader la galerie en se hissant aux candélabres ; mais les fleurs tombent, les étouffant.
Des fleurs jusqu’au nombril !
Alors, désespérés, ils se laissent recouvrir, priant leurs dieux, pleurant et se frappant la poitrine dans la tourmente des fleurs, tels que des matelots en une tempête. Imperturbables, les esclaves ne cessent de leur en jeter, et l’on dirait même qu’ils mettent à cette besogne une rage étrange, un sentiment de vengeance contre des maîtres qui ont des esclaves pareils à eux.
Des fleurs jusqu’au col !
Maintenant, c’est une mer orageuse de fleurs, sur laquelle flottent des têtes confuses et des mains implorantes attestant la cruauté d’Elagabalus. Et elle monte, cette mer, à la clarté des candélabres, en un énorme flux, jusqu’à noyer peu à peu l’Angle et le Kelte, l’Ibère et le Scythe, l’Égyptien et le Nubien, venus pour assister au mariage de la Lune et du Soleil, pour adhérer au nouveau culte, applaudir à ses orgies, et renier ainsi leur patrie, leur peuple et leurs dieux.
Les fleurs ne pleuvent plus : avec des corbeilles vides les esclaves s’en sont allés !
Puis les portes s’ouvrent. Du jour s’élargit. Les fleurs croulent par les issues. Des corps remuent faiblement. Et se dégagent l’Angle et le Kelte, l’Ibère et le Scythe, l’Égyptien et le Nubien, oppressés, pâles, croyant sortir d’un rêve, s’embrassant dans l’écoulement final de la submersion, se disant que jamais les dieux ne les verront dans ce Palais, où ils ont failli être dévorés par des lions, où ils ont mangé des araignées et des carapaces de crocodile, et où, traîtreusement, on les noyait de fleurs. Alors ils s’en vont, non sans jeter un regard attendri sur les cadavres de ceux qui ont péri d’asphyxie, parmi lesquels Tubero, Potitus, Mamer et Elva voient Asprenas, l’œil rouge et rond comme un bouclier, ouvert, fatal, hébétueux !
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