L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 26 sur 66

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L'agonie

Chapitre III

Sur un lit à colonnettes de bronze, Madeh restait étendu avec seulement une robe aux manches retombantes, les pieds nus, la chevelure frisottée gardant un fort parfum de verveine. L’amulette pendait sur son creux de poitrine bombée comme celle d’une vierge, et, machinalement, il la faisait osciller d’une main dont les doigts se chargeaient d’anneaux d’or.

Dans une langueur mortelle, il était allé de son appartement à l’atrium, puis au péristyle, puis au jardin ; un jardin grand comme une toge, mais mystérieux et profond, qui avait des arbres et des fleurs lui rappelant le pays aimé. Là, sur un trône de marbre, des heures entières ses yeux s’emplissaient d’un mirage de verdure où des éclairs de soleil jouaient comme des remuements de glaives, savourant un commencement d’anéantissement vite rompu par l’impatience de ce dehors à lui interdit.

Pourquoi donc Atillius ainsi ? Il ne l’avait jamais connu tel ; maintenant, il le gardait jalousement, comme s’il eût souffert de le savoir à l’âge où la nubilité débordante se réveille en une nouvelle vie.

Certes, Madeh regrettait toujours son Orient, ses palmiers, ses salsolas, ses cactus, ses escaliers de temples et de palais, gravis par des prêtres comme lui et des Empereurs comme Elagabalus, entourés de personnages portant des parfums et des étoffes dans des plateaux de vermeil. Et cette vie de là-bas, touchant le seuil d’un impersonnalisme qui est presque de l’éternité, combien il la rêvait revivre avec Atillius, arraché à son vertige du culte nouveau ; combien il la rêvait revivre avec Atillia, entrevue souvent au Palais des Cæsars ! Et avec ces désirs ne se dressaient plus, maintenant qu’un endormement semblait se faire en lui par l’accoutumance, mille ombres d’indépendance sauvagement meurtrie ; mais, au contraire, une soumission d’être qui n’a d’autre horizon que des regards et des sourires aimés.

Car Madeh, malgré l’éclair de conscience et de divination — unique depuis, — dont Ghéel avait été le témoin attendri ne voyait plus au-delà de son sacrifice à Atillius, de cette affection lui paraissant éternelle, parce qu’elle lui était charnelle. Se croyant procréé pour l’avènement de l’Androgyne, il se voyait désormais l’intermédiaire de la femme et de l’homme, mixte pour les deux sexes, une sorte d’essai du Principe de la Vie pour la forme définitive de l’Être futur qui aurait les deux sexes et s’engendrerait de lui-même, comme Atillius le lui avait appris.

Prostré sur son lit, il l’attendait, peu soucieux de s’entremettre avec la familia, le tas d’esclaves qui, régulièrement, vaquaient au bon ordre de la maison. Il leur était supérieur par l’instruction et l’entregent, par la peau plus fine et les yeux plus beaux. Il était plus qu’eux, en sa qualité d’affranchi. Il ne les commandait même point, ne connaissant ni leurs noms, ni leur patrie, ni leur religion, et ne s’en souciant.

Un bruit de pas le secoua. Entr’ouvrant précipitamment la portière, en un tumulte de couleur pourpre et or, en une sonnerie de joyaux et de pierreries ballant au col, aux poignets et aux chevilles, en un vêtement de soie rayonnante qui laissait apparaître des morceaux de seins et de croupe blancs, des pans de cuisses sveltes et de ventre légèrement bombé, se montra Atillia, derrière elle l’apparition de la vieille Éthiopienne coiffée d’une étoffe rouge, qui les laissa seuls.

Elle ne parut pas interdite ; elle ne fut pas hésitante. Avec un grand rire qui remua ses parures, elle s’assit dans une cathèdre, une jambe en avant, provocante, et son regard violet se fixa sur Madeh, debout devant le lit et confus. Ce qui lui était extraordinaire, quoique dût l’habituer à tout l’Empire de la Pierre-Noire, était la grande liberté d’Atillia, qui, échappée au Gynécée, malgré que vierge encore, prenait des allures de femme, les allures de Sœmias sur qui elle se modelait. Car Sœmias non seulement se satisfaisait à se livrer à tous, mais présidait depuis longtemps un Sénat de Femmes, le Senaculum, dans la Région Alta Semita, où elles discutaient sur l’amour, sur les joyaux, sur les vêtements et les coiffures, sur les couleurs, sur les chevaux, sur les litières et la façon de les orner et de les conduire. Atillia avait retiré de cette éducation un effrontement et une impudité de prostituée. En elle papillotaient des lascivetés, retentissaient, multipliés, des baisers qu’elle croyait d’amour ; des virilités s’érigeaient sous ses yeux aberrés. Comme elle, à Rome, c’étaient des milliers de vierges déjà savantes, et libres, et dégagées du Gynécée, qui armaient leur sexe contre l’homme, même jusqu’à s’isoler de lui, comme le faisait l’homme à l’égard de la femme, pour reconstruire aussi, au fond des Temps, l’Androgyne mâle et femelle à la fois.

Très gracile, Atillia ! Très nerveuse et électrisante avec, dans le regard, une lueur d’égarement qui rappelait Atillius, comme si le surmènement de sa vie flottant en de l’artificialité l’eût déséquilibrée. Son frère, l’ayant laissée dans l’ignorance de sa maison des Carènes, où elle brûlait de voir Madeh que sa Volupté intime humanisait en un être d’elle rapproché par de mystérieuses affinités, fin, parfumé, nullement l’homme grossier qu’une excessive imagination lui créait, elle avait ordonné à l’Éthiopienne de suivre Atillius. Habarr’ah, aux trousses du primicérius, découvrit bien vite la maison d’où Atillia sut que, depuis quelques mois, Madeh ne sortait pas. Alors, dans une litière se précipiter avec Habarr’ah, traverser le Palatin, gravir les voies du Cœlius, en une furie de deux mules galopantes harnachées d’or, frapper à la porte de la maison fraternelle, fut tout un. Sur le parcours, par les tentures, elle regarda des rapprochements et des bestialités : des hommes violer des chèvres effrayées et, se retournant, brandir en menace leur virilité saignante ; des femmes, couchées sur des femmes au travers d’escaliers de temples, appeler d’autres femmes, et déborder la promiscuité mâle, aux chairs ignobles et aux mouvements avilissants. Et cela la fit rire fort, Atillia, surtout à voir bien devant elle des femmes renverser des hommes qui entièrement restaient nus sous elles, vaincus dans la lutte de passion et le sexe interverti !

C’est les yeux pleins de ces délires quelle se présenta à Madeh, entrevoyant un amusement à deux, des agaceries de vierge qui s’essaie à la sexualité, des reniflements de plaisirs seulement effleurant la peau.

— Hé ! Madeh, tu me regardes avec les yeux de ton crocodile. Anime-toi, anime-toi, adolescent ! Vois-moi. Je me suis échappée du Palatin, avec Habarr’ah, pour te causer, pour rire avec toi, te distraire, adolescent, et me distraire avec toi. Viens ! Conduis-moi dans les appartements de mon frère Atillius, que je les connaisse enfin. J’ai vu un paon qui faisait un éventail de sa queue, et un singe qui m’envoya une grimace, et des esclaves qui se sauvaient, et un janitor qui s’ébahissait à me considérer. Qu’est-ce qu’il me voulait donc, ce janitor ? Je lui conseillerai de baiser les lèvres d’Habarr’ah, pour se contenter, celui-là !

Elle se leva, s’accola à Madeh, lui prit une main, qu’elle porta à sa bouche, et en un éclat de rire :

— Oh ! tu sens bon, comme moi.

Et elle lui mit sous le nez son poignet, le forçant à en renifler la peau, et lui remontant même le nez, d’un mouvement brusque. Puis elle se rassit, mais sur le lit de Madeh, et, lui reprenant la main, elle le voulut à ses côtés. Une de ses jambes se découvrit à moitié, blanche avec des anneaux d’or à la cheville, par-dessus les cordelettes des sandales de feutre doux :

— C’est à étonner comme cette jambe est jolie. Les bains et la pierre ponce ne l’abandonnent pas, s’exclama-t-elle.

Il ne pouvait placer un mot, le regard rivé à cette jambe qui se balançait, nerveuse et vivante, dans un rejet de la robe aux trames versicolores. Subitement, elle la posa sur ses genoux, la découvrant davantage, l’étalant glorieusement jusqu’au haut, avec une trépidation du pied.

— Elle est mieux que la tienne, fit-elle. Toi, tu ne la montres pas. Qu’est-ce que tu as donc ?

Elle posa sa jambe à terre et obligea Madeh, dont elle souleva la robe de soie, à la montrer. Il se laissait faire, ennuyé et passif, comme avec un enfant. Elle voulut aller plus haut. Alors, il eut un rire contraint, fit retomber sa robe, se leva, avec un commencement de trouble :

— Non ! non !

Il répétait : Non ! non ! secouant la tête, quittant le lit, pendant qu’Atillia lui courait après. Elle se jeta sur des peaux de panthère empilées dans un coin, croisant les genoux à la mode orientale, ne laissant paraître des deux côtés des cuisses que les bouts recourbés de ses sandales.

— Ici, viens, nous allons nous amuser aux osselets !

Mais il n’y avait pas d’osselets dans la maison, et Madeh le lui dit. Il s’offrit à en demander au janitor, ou à envoyer Habarr’ah chez un marchand du quartier. Atillia lui répondit :

— Je ne veux pas rester seule ici. J’ai peur de ton crocodile qui me viendrait manger.

Elle enleva ses colliers, ses bracelets et ses anneaux, les lança en l’air, imaginant des jeux. Elle lui en lança un en riant, qui tomba juste au milieu de ses jambes croisées, et qu’elle lui reprit, avec une caresse de la main, une caresse qui fit venir du sang à tout son sexe. Et comme il la regardait dans les yeux, presque idiot, d’une poussée elle le fit choir sur elle, la tête dans ses seins. Elle se renversait, toujours riant, les reins craquant sur les peaux. Il se dégagea, la laissant sur son dos, la tête pendante, la poitrine maigre rompant le strophium, le large ruban qui retenait les seins. Il voulait partir, peu fait à ces agaceries de jeune fille en chaleur, respirer l’air de l’atrium, respirer l’air du jardin, mettre entre eux le témoignage des esclaves qui circulaient dans la maison. Et déjà il entr’ouvrait la draperie de l’appartement, quand elle se releva et le rattrapa, impitoyable, rieuse, infatiguée :

— Hé ! Qu’est-ce que tu as contre moi, adolescent ? Que t’ai-je fait ? Nous nous amuserions si bien, si tu voulais.

Elle se rechaussait d’une sandale détachée, le genou très haut sur la cathèdre, avec un écart de jambes inconscient. Et elle riait toujours, les yeux en dessous :

— Viens ! Attache-la-moi, avec les ganses que j’aime, sur le côté. Surtout, ne brise point les rubans !

Docilement, il entoura de bandes le mollet et noua au milieu. Quand ce fut fini, Atillia se pencha toute sur lui, et lui cria éperdument :

— Porte-moi ! Enlève-moi ! Je veux savoir si tu es homme à enlever une femme.

Elle pesait sur lui de tout son corps au risque de rouler. Il la porta sur les épaules, comme une enfant, terriblement énervé. Il ne parlait plus, toujours harcelé par Atillia, qui se complaisait décidément à se faire porter ainsi, car, une extrémité de l’appartement atteinte, elle lui demanda de la porter à l’autre, et, là encore, elle se fit porter en face.

Elle sauta enfin sur le parquet, bien amusée, et, son bras à la taille de l’affranchi, elle lui proposa de se reposer sur elle, et même de le porter à son tour. Mais la portière s’entr’ouvrit : Habarr’ah parut, avec un rictus crevant ses dents blanches sur sa large face noire d’Éthiopienne rusée :

— C’est l’heure du départ, rester davantage serait tout compromettre. Tu es attendue ailleurs.

— Au Sénat-des-Femmes, dit Atillia ennuyée. J’aurais cependant voulu voir mon Frère.

— Ton Frère te verrait avec peine ici !

Elle résistait, mais Madeh, plus sage, l’invitait à s’en aller. Ce départ lui fut d’un grand soulagement et d’un grand saisissement. Elle venait d’emplir son horizon de bruits, de rires et de gaîtés ; elle éveillait en lui des troubles qui à la fois le torturaient et le charmaient ; elle versait en son corps une chaleur énorme de vie et de mouvement. Même, ces offres de chair jeune lui sentaient bon ; c’étaient des échappées vers une soleilleuse nature d’arbres et de ruisseaux, dont il aspira longuement les senteurs.

— Je reviendrai, nous nous amuserons encore, et tu me porteras, et je te porterai, et nous jouerons aux osselets, et tu riras comme moi, lui cria Atillia, qui, en un saut de danse, disparut dans le cliquetis de ses joyaux, le froissement de sa stola et le glissement de ses sandales.

— Ne dis pas à ton maître que sa sœur Atillia est venue, conseilla Habarr’ah au portier qui saluait, ravi, alors qu’Atillia, au contraire, lui faisait :

— Dis à mon frère Atillius que sa petite Atillia l’a attendu et reviendra le voir.

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