L'agonie

Jean Lombard · Chapitre 31 sur 66

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L'agonie

Chapitre VIII

Antiochanus ayant mis pied à terre abandonnait sa monture à un prétorien et disait à Zopiscus, en le gratifiant d’un coup de poing dans le dos :

— Va, va ! L’Empereur sera aise de te voir.

Une allée d’arbres énormes bordait un circuit, qui paraissait sans fin, de murailles coiffées d’herbes folles, et, dans la criblure des feuillages à la rousse tonalité, par où coulaient des rayons d’un or très chaud, s’espaçaient de lointains viviers miroitant sous des regards de flamands, une patte en l’air, l’autre retombant verticalement. Les Jardins avaient des plates-bandes d’un vert calme, des bosquets de pins d’un vert sombre, des cactus syriens d’un vert clair, et des roseaux oscillaient, en une atmosphère jaune dévorant leurs têtes plucheuses. C’étaient des vasques isolées, portées prodigieusement sur une colonne dégorgeant de l’eau blanche en des creux de maçonnerie à la surface de nénufars élargis, et aussi d’autres vasques peuplées de monstrueuses grenouilles de pierre, au goitre gonflé rejetant cette même eau en irisements. C’étaient des grottes forant tout à coup des perspectives de cristallisations bitumineuses, aux corniches nervées de plantes à feuilles, aiguës comme des pointes de sagittaires ; des apparitions d’œdicules de briques bleues ou roses vernissées, aux toits pointus, dont les entablements se coulaient en colonnes, comme des vêtements blancs, et des statues de marbre et de bronze, aux attitudes de gens nus se poursuivant et se violant.

Ils croisaient des prêtres du Soleil, dont le glissement fit se retourner plusieurs fois Zopiscus, qui en reçut assez d’immondes injures pour le faire marcher sans plus s’occuper d’eux. À un moment leur parvint une musique claire de flûtes et de tympanons. Dans une échappée de végétation, en un lointain flottant dans la rousseur du soleil, un étrange attelage passa : douze femmes nues traînaient un char monté par Elagabalus nu, et d’autres femmes nues dansaient autour ; d’autres, nues également, jouaient des instruments dont le son leur arrivait, et des gardes qui suivaient, les gardes de l’Empereur, — des chrysaspides somptueux — frappaient un bouclier d’or d’un pilum d’or.

— Tu vas voir passer sa Divinité, fit Antiochanus.

Il le poussa vers l’attelage, qui fila en un visionnement de chair et d’or, pendant qu’Elagabalus, riant fort, leur lançait de son char un rapide regard.

— Et surtout, lis clairement ton poème, reprit Antiochanus une fois seuls ; car sa Divinité est bon juge, et tu seras jeté aux Bêtes, s’il est mauvais.

Le jardin se resserrait en un dédale de sentiers étroits peuplés de statues, de pavillons et d’autels surmontés d’une pierre noire en cône, couverte d’inscriptions. Puis une place sablée se noya de soleil roux, et, dans le déroulement des végétations, s’érigea un palais : deux étages de portiques évidés, un prostyle atteint par des marches rouges, des terrasses blanches coupées de balustres blancs, et des fenêtres cintrées sur les côtés pilastrés, aux linteaux feuillages de phallus. Et ce palais était en dépit de l’architecture connue, car il surajoutait des dômes à des toits plats, des belvédères à des portiques. Par des ouvertures inattendues passaient des branches d’arbres, qui tombaient sur le sol, de haut ; des colonnes se suivaient jusqu’à des arcs bouchant des ailes de portes percées. Des cris de Bêtes roulaient dans ses profondeurs, stridents et vivants ; des cris de lions, de léopards et de tigres, même d’un rhinocéros et d’un hippopotame pataugeant en un vaste bassin, au fond d’une cour.

Sur la place, huit individus se promenaient : chauves, ils se regardaient et ne se parlaient pas, très dignes dans leur toge, d’où passait un bras.

— Attends là, commanda Antiochanus à Zopiscus. J’ai accompli ma mission. Sa Divinité m’a envoyé quérir un Poète ; je t’ai pris. Antiochanus te récompensera si ton poème est bon, et te jettera aux Bêtes, le cas contraire. Surtout ne t’en va pas, sinon je te fais tuer par les prétoriens !

Zopiscus resta coi, serrant nerveusement son manuscrit. Un individu qui louchait terriblement fila à ses côtés ; un second, qui louchait aussi, parut dans le soleil roux de la place sablée, et ce furent bientôt huit louches qui fixèrent le prostyle, avec des ports de tête contorsionnée. Ils battaient le sol, ne se connaissant pas.

Huit goutteux s’appuyant sur des bâtons émergèrent ensuite, suivis de huit noirs, magnifiquement vêtus de rouge, de huit individus très maigres et de huit individus très gras.

Enfin, un individu absolument grave demanda à Zopiscus s’il arrivait à l’heure, et, comme le poète lui fit une réponse quelconque, il lui parla de telle sorte qu’il se crut en présence d’un sourd.

Effectivement, c’était là un sourd, puis sept autres sourds survenant de divers points, qui, sans se comprendre, se tinrent des discours que les hommes chauves essayèrent de saisir de loin avec intérêt.

Quelquefois les Bêtes criaient ; le palais était troublé de cliquetis d’armes et de heurts de meubles transportés ; dans les fonds des Jardins, des éclats d’ors frétillaient, une musique de flûtes et de tympanons grandissait pour mourir en rythmes bercés, et des formes nues s’entrevoyaient vivement, exquises, en bras agités, en croupes et en seins soulevés, en dos où flottaient des chevelures ; ces formes traînaient un char d’or sur lequel dominait un homme nu : Elagabalus, la tête crevant des feuillages qui pendaient.

Quelquefois aussi, en une rapidité de bête surprise, voltaient des cerfs gigantesques, dont la ramure se fondait dans l’éloignement ; et des hommes couraient à leur poursuite, en une furie galopante, des hommes vêtus d’écarlate, qui leur lançaient des pierres et des bâtons, et les rejoignaient ensuite aux bords de lacs bleutés où ces cerfs allaient boire, frissonnants.

On sentait, dans ces Jardins, un énorme apaisement, malgré ces musiques, ces rumeurs et ces cris, qui n’étaient rien à comparer à ceux du Palais des Cæsars. Elagabalus donnait là à ses vices un libre développement, les soignait en raffiné, en délicat, comme des Fleurs bizarrement contournées, et ne songeait plus à l’Empire pour n’avoir affaire qu’à eux.

Une bande d’hommes s’éparpilla vivement du prostyle, sous les yeux de Zopiscus, qui reconnut en eux les baigneurs que, quelques mois auparavant, Elagabalus avait fait rechercher dans les Thermes, et qui, depuis, avaient dû habiter la Vieille-Espérance, puisqu’on ne les avait plus revus. Il croyait que l’Empereur les avait égorgés après en avoir joui ; ils vivaient au contraire, gras et forts, charnus, bien portants et gais, en Hommes de Joie !

Aimant à bavarder, il demanda à l’un des huit goutteux, qui, semblable à un énorme limaçon, se traînait sur le sol :

— Citoyen, que faisons-nous ici, devant le palais de sa Divinité ? Il m’est avis que nous pouvons entrer, puisqu’Elle nous a appelés.

Le goutteux acquiesça. Et les sept autres goutteux, les noirs, les sourds, les chauves, les maigres, les gras et les louches gravirent désordonnément les marches du prostyle. Mais une porte s’ouvrit, des prétoriens les repoussèrent à coups de hautes piques d’or, qui étincelèrent. Les maigres surtout crièrent : le bois des piques frappant sur leurs os avec un son mat.

— Puisque nous ne pouvons pénétrer, fit Zopiscus qui s’enhardissait, promenons-nous !

Ils se promenèrent de long en large, le crâne des chauves luisant au soleil, et les louches se regardant affreusement, avec des plis au coin des yeux. À ce moment, la musique grossit, et l’Empereur, nu, fila vélocement devant eux avec des femmes nues. Comme ils ne se prosternaient pas assez vite, les chrysaspides leur donnèrent du pilum d’or sur la nuque : ils se jetèrent alors à plat ventre, en une adoration éperdue.

Disparition subite ! Mais bramements de trompettes dans le palais. Dans le palais aussi, cris des Bêtes que fouaillent des victimaires. Des nomenclateurs à mitra jaune et à chlamyde écarlate appellent Zopiscus, les sourds, les goutteux, les noirs, les chauves, les louches, les maigres et les gras, qui s’empressent d’accourir. Un vestibule s’évase, très haut et profond, avec des murailles peintes de roseaux en colonnades soutenant des plantes cannelées, en un entortillement fou de feuillages ; sur des nefs dansantes, des lampadaires supportent des villas, et des branches s’en échappent, avec des aboutissements de faces d’hommes et de femmes terminées en palmettes ou en queues de poissons. Un déroulement inouï de création hors nature, avec des enlèvements de nudités sur des dos d’animaux ailés, les pattes griffées. Une mosaïque sans fin simulant des vagues rebondissantes de sirènes et de dauphins entre des algues lamées s’achevant en phallus rouges, et des bâillements de vulves sur des ciels extravagants hantés de mythologies nues. Droits, des prétoriens au bouclier d’or s’espacent, entre des candélabres gigantesques reposés sur des croupes de marbre d’hommes, élargis en pattes de faucheux jusqu’à la voûte, coupée de cubes rentrants, gardant de grandes roses si fouillées qu’on les dirait prêtes à se détacher.

Un nomenclateur les fait pénétrer dans un atrium lumineux et vaste, dont le bassin renferme un crocodile qui dresse sa gueule pour voir passer les Invités, inquiets. Ils traversent la tablinum, aux appartements qui béent, par l’ouverture de portières traînantes, de somptueux sigmas pourpres, de trônes d’airain et d’or, de lits safranés, de cathèdres d’ivoire, de tables rondes et carrées, au-dessus en bois de tuyas recouvert de tapis pelucheux, et fixées à des pieds en griffes d’animaux, que relient des attelles décorés de feuilles ou de figures sculptées, avec un couronnement de têtes de taureaux et de rois à la chevelure tressée.

Les bruits d’instruments leur stridulent encore, venus de très près. En un fond d’appartement, dont l’or des tentures et des murailles fait un jour jaune, ils voient Elagabalus nu danser, en soufflant dans une flûte, un tympanon sur sa tête et ses cuisses agité avec des voltes tourbillonnantes, pendant que les Hommes de Joie, nus aussi, font cercle autour, une main à leur sexe épilé et raidi ! Une voix s’élève parmi les Invités :

— Elagabalus va nous violer !

Ils geignent alors, surtout les goutteux, et les sourds crient fort. Mais le nomenclateur leur désigne une pièce obscure, qu’hésitants ils traversent. Enfin, un autre appartement, mais éclairé, s’ouvre, avec, au milieu, un sigma immense entourant à demi une grande table chargée de mets.

— Sa Divinité vous offre à boire et à manger, dit le nomenclateur, mais elle jettera aux Bêtes quiconque ne pourra se placer sur le sigma.

Ils se précipitent, même Zopiscus, que le nomenclateur arrête du bras.

— Toi, tu n’es point invité ; tu n’es ni chauve, ni sourd, ni maigre, ni gras, ni louche, ni noir, ni goutteux. Tu n’es qu’un poète. Attends là. Sa Divinité te fera dire ce qu’Elle exige de toi.

De grands rires autour d’eux ! Au son de trompettes d’or, ouvrant des portes de toutes parts, apparaissent, habillés de robes longues, Elagabalus et les Hommes de Joie, avec Hiéroklès, Zoticus, Gordius, Murissimus, Protogenès, Gordius, Aristomaches, Antiochanus, tous les familiers qui font la fête avec l’Empereur, moins cependant Atillius. Pas de femmes avec eux, mais des hommes, des hommes pour l’amour mâle qui est le délire vivant d’Elagabalus.

Le sigma ne peut contenir tous les Invités, que les familiers culbutent les uns sur les autres. Elagabalus rit fort, et sa face de beau jeune homme encore imberbe, sa face somptueuse prend une animation bouffonne de Bacchus grisé. Il n’a pas encore vu Zopiscus, terrifié en un coin.

Les Invités ne pouvant tous occuper le sigma trop étroit, l’Empereur fait enlever la table, et des esclaves les chassent à coups de gaule, font s’envoler les sourds en des cris de détresse, se bousculer les chauves, les mains à leur crâne dénudé, frotter les gras aux épaules des maigres, et pousser les goutteux sur les louches qui regardent terriblement l’Empereur de plus en plus riant fort.

Par un entrebâillement de porte, des bras apparaissent, chargés de draperies d’or ; des mains ouvertes retombent à plat sur la nuque des Invités, effarés et aveuglés.

— Sa Divinité les fait jeter aux Bêtes, assure Antiochanus qui s’est rapproché de Zopiscus, et maintenant, c’est à toi. L’Empereur va écouter ton poème. Il est bon juge, je le répète, et si ton poème est mauvais, tu iras rejoindre les Invités.

Et il l’entraîne vers Elagabalus, qui se met à rire :

— Soit. Je vais t’écouter. Lis commodément !

Zopiscus déroule son manuscrit, mais Elagabalus est à une extrémité de la salle, causant avec Gordius. Il court vers lui :

— Je vais lire, Divinité !

Subitement, Elagabalus allonge un pas énorme jusqu’à l’autre extrémité :

— Lis toujours, je t’écoute. Je suis bon juge, moi, Empereur !

Et il fait plusieurs tours, suivi par Zopiscus ânonnant les vers, les beaux vers du poème de Vénus. Elagabalus ne comprend pas, car il crie encore :

— Recommence, je n’y suis plus. Tu étais à Vénus sortant de la conque des eaux. Continue ! Ne t’arrête pas ! Je ne comprends rien à tes vers !

Et une poursuite, par Zopiscus, de l’Empereur courant, à travers d’autres salles, à travers des péristyles et des atriums, des cubiculas et des vestibules, grandement amusé par cette lecture à la course qui dure assez pour que le poète l’implore en s’entrecoupant :

— Grâce, Divinité ! je n’en puis plus ; je m’affaisse, je m’avoue vaincu. Tu es le vainqueur des vainqueurs, et nul, à la course, à la lutte, au saut, au pugilat, au jet du disque, ne te vaut. Tu peux renverser tout athlète sans te

faire frictionner de ceroma *75, et moi, pauvre poète, je ne puis que baiser tes pieds et te chanter.

Alors, Elagabalus s’arrête, terrible :

— Ah ! tu t’avoues vaincu ; je m’y attendais. Hé bien ! je vais voir si tu es bon à autre chose !

Il lui serre la nuque, d’une main vigoureuse, le courbe, abruti :

— Je vais te violer !

— Violer ton poète, non, non, Divinité, gémit Zopiscus, n’osant remuer sous la poigne de l’Empereur. Je vais composer exprès pour toi un poème : tu y habiteras l’Olympe, au-dessus de Jupiter. Les mers lécheront tes pieds ; des paons et des autruches traîneront ton char ; tu auras une couronne de montagnes et un sceptre d’astres. Laisse-moi !

— Alors, à quoi es-tu bon ? fait Elagabalus, le regardant dans les yeux, le dominant de la tête, toujours la main serrant sa nuque. Viole-moi ! Je suis le dieu qui se donne à tous.

Et il soulève sa robe, mais Zopiscus s’échappe :

— Non ! non ! Divinité. Je n’oserais toucher à ta personne, qui m’est sacrée.

L’Empereur :

— Tu es délicat, toi ; tu es le premier qui m’ait refusé. Que t’a donc fait Elagabalus ? Ah ! je sais, tu es amoureux de mes Éthiopiennes. Attends, attends ! Je vais t’en procurer une, Poète, dont tu me diras des nouvelles demain.

Il appelle un nomenclateur :

— Nomenclateur, voici mon Poète, qui veut passer une nuit avec une Éthiopienne. Je te le donne ; tu me le renverras demain.

Et il laisse là Zopiscus, que le nomenclateur pousse du bras :

— Obéis à sa Divinité, sinon, les Bêtes !

— Comme pour les Invités, demanda Zopiscus, blafard ?

— Oui ! si les Invités n’avaient pas voulu des Éthiopiennes.

— Et qui sont jeunes, est-ce pas, nomenclateur ?

— Eheu ! Des nonagénaires ! Je vais te livrer à Habarr’ah, plus jeune : seize lustres à peine, et qui t’attend, car tu es Poète et elle aime tes semblables !

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