le feu du scorpion
Chapitre 1
Serrant son garçonnet blessé contre son cœur, le paysan courut plus vite qu’il n’avait jamais couru. Il n’efforçait de ne penser qu’à son but, impossible à atteindre : le camp retranché du chef de clan Taureau où il trouverait abri et protection.
Mais comment oublier le viol et l’assassinat de sa femme et de ses filles, le massacre de ses vaches, la destruction de sa ferme ? S’emparant d’un pilon, il avait assommé un Libyen qui commençait à égorger son fils et s’était enfui, dissimulé par les hautes herbes.
Les Libyens… Envahissant le nord des Deux Terres, ils avaient semé mort et désolation. Prenant plaisir à tuer, à piller et à brûler, ces barbares exterminaient et torturaient. Ils ne gardaient prisonniers que les jeunes hommes, les adultes en pleine santé et les femelles appétissantes, tous réduits en esclavage.
Une flèche siffla aux oreilles du rescapé. Ses poursuivants avaient retrouvé sa trace et gagnaient du terrain. Et le camp fortifié était encore loin, si loin… Puisant au fond de lui-même une énergie insoupçonnée, il reprit de l’avance.
— On s’en sortira, murmura-t-il à l’oreille du gamin.
Seul avantage : sa connaissance du fouillis végétal et boueux, sillonné d’innombrables ruisseaux alimentant les mares. Habitués aux zones désertiques, les tueurs libyens y progressaient avec difficulté, et quelques-uns tombaient dans le piège des sables mouvants. Dérangés, les serpents d’eau ne manquaient pas de mordre chevilles et mollets.
Si le paysan parvenait à traverser indemne la forêt de papyrus, il déboucherait sur une esplanade et apercevrait le camp fortifié, son unique espoir de survie. À cet instant, serait-il à portée de tir des archers ennemis ?
*
Ouâsh, le chef des tribus libyennes coalisées, observa les décombres fumants de la ferme ravagée et les cadavres suppliciés de ses habitants. Grand, la tête carrée, les yeux noirs, le menton dédaigneux, il ne se lassait pas de ce genre de spectacle.
Taureau, le plus puissant des chefs de clan, avait commis deux erreurs fatales. D’abord, croire que les tribus libyennes seraient toujours divisées et incapables de s’allier pour attaquer son territoire ; ensuite, fort de cette certitude, le trop confiant despote avait quitté le Nord à la tête de son armée afin de conquérir le Sud, ne laissant derrière lui qu’une faible troupe chargée de protéger ses domaines et ses paysans.
Une obsession hantait Ouâsh : devenir le maître absolu des Deux Terres. La réalisation de ce rêve exigeait une horde de guerriers placés sous son autorité. Utilisant ruse et patience, celui qu’on surnommait « le menteur » avait réussi à éliminer ses concurrents et à imposer sa loi.
La stratégie de la terreur était un plein succès. Ne rencontrant qu’une faible résistance, Ouâsh se débarrassait des vieillards, des faibles et des malades, et formait un troupeau d’esclaves qui assureraient le bien être de leurs nouveaux seigneurs. Son conseiller, Piti, un quadragénaire chauve aux joues gonflées, menait chaque assaut avec un maximum de férocité. En quelques mois, les Libyens occuperaient la totalité du Nord et s’y installeraient de manière définitive avant d’envisager une nouvelle progression.
Embarrassé, Piti s’approcha du commandant suprême.
— Seigneur, un homme s’est enfui.
— Manque de vigilance.
— Le gaillard s’est montré habile.
— Il faut le rattraper !
— J’ai confié cette besogne à Ikesh.
Le chef des Libyens sourit. Le fuyard n’avait aucune chance d’échapper à ce tueur-né.
— En représailles, exécute des prisonniers ; la moindre rébellion doit être sévèrement châtiée. Quand Ikesh nous ramènera ce déchet, je m’en occuperai moi-même.
*
Un Libyen victime des sables mouvants, deux autres mordus par des vipères… Cette chasse à l’homme n’était pas une partie de plaisir. Et traverser un dédale de papyrus freinait l’ardeur des poursuivants du révolté qui avait osé s’attaquer à un fantassin du guide suprême.
— On continue, ordonna Ikesh. Je sens l’odeur de notre proie.
Les ordres du géant noir ne se discutaient pas. Originaire de la lointaine Nubie, il avait été soldat du clan d’Éléphante, aujourd’hui disparue, avant de s’engager dans l’armée de Lion puis de rejoindre la Libye et de se mettre au service d’Ouâsh, un véritable chef de guerre capable d’écraser les clans qu’affaiblissaient leurs incessantes rivalités. Mercenaire expérimenté, Ikesh aimait la violence et ne reculait devant aucun danger, à condition d’être respecté.
Ouâsh avait eu raison de lui confier le commandement de son commando d’élite, chargé d’enfoncer la maigre ligne de défense mise en place par Taureau à la frontière nord-ouest de son vaste territoire. Affrontement bref et brutal, victoire totale, et découverte d’un monde bien différent de la Libye. Effectuer une percée avait été un jeu d’enfant, la ruée des envahisseurs surprenant les bourgs tranquilles que gardaient de petites garnisons. Ikesh abattait les soldats ennemis, Piti s’occupait des civils et le guide suprême, Ouâsh, constatait son triomphe.
L’imprévoyance de Taureau ne surprenait pas le colosse. À l’image de ses homologues, il n’imaginait pas une invasion libyenne ; sa réputation ne suffisait-elle pas à décourager les tribus divisées ? En s’éloignant, il avait laissé le champ libre à une véritable armée, correctement préparée. Afin de s’imposer, elle devait se montrer impitoyable ; aussi le Nubien approuvait-il la cruauté d’Ouâsh et exécutait-il ses consignes sans états d’âme.
La fuite de ce paysan vindicatif constituait le premier incident notable et portait atteinte à la réputation du guerrier noir. Il le ramènerait vivant à son maître, et sa mise à mort serait un spectacle éducatif. Nul ne se risquerait à imiter cet insolent.
Enfin, Ikesh et ses hommes s’extirpèrent de la masse végétale.
Surpris, ils s’immobilisèrent. Au centre d’un terrain plat couvert d’herbe drue, une sorte de forteresse dont les hautes palissades étaient formées de pieux taillés en pointe.
Le premier dispositif de défense digne d’intérêt.
Serrant toujours son enfant, le paysan courait à perdre haleine.
Un Libyen banda son arc.
— Laisse, ordonna Ikesh, je m’en occupe.
À bout de souffle, les poumons en feu, le fugitif approchait de l’unique porte d’accès du camp retranché de Taureau.
Le Nubien était contrarié ; forcé d’abattre sa proie, il mécontenterait son seigneur. Néanmoins, avoir découvert ce nid d’ennemis lui vaudrait des félicitations. Et lancer un assaut d’envergure lui reviendrait.
Sa flèche décrivit une ample courbe et retomba à une vitesse impressionnante, frappant le paysan entre les épaules.
Malgré la douleur, le malheureux ne lâcha pas son fils.
— On s’en sortira, petit, je te l’ai promis… promis !
Les jambes continuaient à se déplacer, la volonté demeurait intacte.
Du haut de la palissade jaillirent des flèches qui contraignirent Ikesh et le commando libyen à reculer.
Et la porte de la forteresse s’entrouvrit.
Un pas, un deuxième, un troisième… Le blessé s’obligeait à avancer. La vue brouillée, vomissant du sang, il tint debout jusqu’au moment où des bras l’empêchèrent de tomber et le portèrent à l’intérieur de la capitale de Taureau.
Alors, conscient qu’il était en sécurité, il se relâcha et sentit que sa vie s’enfuyait. Discernant à peine le visage de ses sauveurs, le mourant se cramponna à un poignet.
— Mon gamin… Occupez-vous bien de lui.
— Ne t’en fais pas. Ici, il ne risque rien.
Le paysan sourit ; apaisé, il rendit le dernier soupir.
La porte s’était vite refermée, et les réfugiés s’attendaient à un assaut massif. Mais l’ennemi se retira.
Le commandant de la place forte s’approcha du cadavre.
— Ils ne tarderont pas à revenir. Pauvre gars… Son courage n’aura pas été inutile, on va soigner son rejeton.
Un costaud souleva le petit corps.
— Il est mort, lui aussi.
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